Tentative de lutte contre l’infini quadrillage du monde, publié aux éditions Abstractions, est un objet littéraire qu’il n’est pas possible de classifier, donc de quadriller, en accord avec le titre. Car définir et mettre dans une case, c’est déjà apposer des limites. Or, Tentative vise justement à échapper à cette contrainte. Recueil de nouvelles, de poèmes, ou bien roman, il n’est rien de tout cela et tout à la fois. Il est possible, en revanche, d’affirmer qu’il s’agit d’une suite de 82 histoires ou courts chapitres, reliés par une obsession qui leur est commune : la porte. Porte comme passage, comme entre-deux, comme ouverture et fermeture. Chacune de ces histoires met donc en scène une porte, vivante ou inerte, active ou passive du récit, protagoniste, témoin ou simple élément de décor. Ces mêmes histoires sont entrecoupées d’encadrés figurant des écrans de surveillance et insérant, donc enfermant, des dialogues entre eux ; tentative totalitaire de quadrillage du monde qui se voit contrée par son exact inverse, la tentative de lutte contre le conformisme et la linéarité menée par la poésie, autrement dit la liberté, l’Art et la création. C’est dans le « cadre » d’un entretien sans quadrillage que son auteur Thomas Pourchayre a accepté de discuter de son dernier ouvrage avec la revue À Rebours.

À Rebours : Vous avez commencé à travailler sur cet ouvrage il y a vingt ans. Quel a été le processus de gestation ? Tout viendrait a priori d’une photographie.
Thomas Pourchayre : Oui, plus de vingt ans… Avec pour point de départ non pas une photo mais une obsession photographique : les portes. Je les photographiais de manière compulsive, sans raison précise, sans critère pratique. Avec à chaque fois un sentiment d’insatisfaction : ce que je photographiais ne correspondait pas à ce que je voulais photographier. Quand on fait un plan resserré sur une porte, on voit la porte mais pas du tout l’endroit dans lequel on entre. Le cadrage, facilité par le format classique rectangulaire des photos, est tel qu’on ne voit que la porte : une pièce de menuiserie plus ou moins ouvragée, plus ou moins entretenue, la lecture de ses registres et traces fonctionnels… En revanche, si l’on élargit le plan de la photographie, on y fait entrer « ce dans quoi l’on entre », une maison ou autre chose, avec parfois une certaine théâtralité, mais en perdant alors le côté « charnel » de la porte. Et même si l’on superposait les caractéristiques du plan rapproché et du plan large, le paysage, les rues, les gens, les moments, la multiplicité des passages feraient défaut. C’est peut-être pour cela que j’ai multiplié les prises, des dizaines de milliers de photos, sans presque jamais parvenir à saisir ce que je voulais. Quand on me demandait ce que je faisais, j’étais révulsé par le mot « collection ». Pour éluder, sans conviction, je parlais d’« inventaire ». Comme quoi, la gestation soulevait déjà de nombreuses questions, voyez…
C’est un ouvrage qui ne peut pas être quadrillé, donc défini ou circonscrit. Il n’a pas de genre particulier, il n’est pas linéaire (comme vous l’écrivez dans la nouvelle Le Souvenir, incluse dans le recueil collectif Amorphine : « L’histoire dissout l’histoire »). Pour autant, pourrait-on parler d’œuvre également graphique, même s’il n’y a pas d’illustration en tant que telle ? Chaque chapitre ou courte nouvelle de l’ouvrage serait comme un instantané photographique. 
C’est un bon point de départ. Mais en réalité, le texte est précisément ce que l’image graphique ne peut être. Bon, je ne suis pas photographe, après tout ; je prends des photos, trop de photos, et c’est bien différent. En parallèle, j’ai traqué dans les livres que je lisais les motifs, la place, l’irruption y compris anodine des portes. J’avais même alors un blog où je publiais régulièrement des photos de portes accompagnées d’extraits de livres qui en mettaient en scène. Quand j’en suis venu moi-même à l’écriture sur le thème, j’ai voulu, porte par porte, forger une sorte de mystique, composer une théâtralité en évitant soigneusement le cliché. L’accouchement du projet a duré vingt ans. J’aime le souligner car c’est une composante de l’écriture, des éléments se sont sédimentés, ajustés… J’ai, un certain temps, tenté de faire coexister textes et photos, mais j’ai fini par couper le lien. Le tandem ne fonctionnait pas pour le projet qui se formulait : la photo réduisait mes angles d’écriture, alors que je savais parfaitement ce que j’allais chercher : ça prenait vie. Chaque courte nouvelle se déployait avec son univers propre. Le livre prenait forme, il gardait quelque chose de ma déambulation initiale, celle qui m’a fait accumuler tant de photos, et sur laquelle j’ai mis en place un dispositif poétique, un peu borgésien. Quelque chose qui fait tomber la linéarité et donne corps à l’ensemble, qui interroge les interstices entre les lignes, les textes, les portes, les personnages, les échos, les degrés de lecture…
Le livre a un format particulier, entre les encadrés parfois blancs, les collages (en fin d’ouvrage), les phrases monosyllabiques, les différentes polices, et la disposition en général. Vous vous livrez à un jeu sur la forme qui peut être qualifié de poétique, par le fait de dépasser les normes dans un ouvrage dit classique.
Oui. Cela a justement fait l’objet d’une discussion avec mon éditeur. Car il faut bien classer un livre qu’on publie dans un « genre » particulier, exigence des bases de données ! Trois possibilités, relativement légitimes, se présentaient : la première, c’était le recueil de nouvelles ; la deuxième, le recueil de poèmes ; et la troisième, le roman. Pour moi, Tentative relève du roman fragmentaire. Je vais faire un détour pour mieux m’expliquer là-dessus. Dans l’(excellent !) entretien qu’a accordé l’auteur Antoni Casas Ros à votre revue À Rebours[1], j’ai noté des références qui nous sont communes et illustrent justement ce point. Comme lui, je suis ennemi de la linéarité. La lecture de Mantra de Rodrigo Fresán il y a vingt ans m’a complètement ébranlé, et stimulé ; il s’agit bien d’un roman, mais il émerge d’une composition jubilatoire de fragments. Quand je l’ai lu, je lisais aussi Borges et Cortázar, des auteurs spécialistes de la forme courte et qui ont, en outre, une approche « questionnante » des personnages. Leurs clefs psychologiques sont rarement livrées, leur passé est rarement évoqué, leurs motivations à peine effleurées : ce sont davantage des silhouettes en quête, et le « halo » de questionnements sur tout ce que l’on ne sait pas d’eux au regard de tout ce qu’on voit de leur action, les rend beaucoup plus intéressants à mes yeux, beaucoup plus excitants que des personnages classiquement campés. Cela a clairement fait école chez moi : la composition de fragments courts, et les personnages ouverts, qui peuvent « dépasser » de leurs fragments. La composition de Tentative a été longue, comme je le disais. Le dispositif que j’ai choisi est, je crois, assez « poussé », irréductible à une idée simple, et allie tout un tas de jeux de représentations, d’angles, où chaque texte est travaillé lui-même sur sa singularité propre et sur les liens possibles avec l’ensemble. On pourrait presque parler d’architecture, je pense souvent à l’image des murs que façonnaient les Incas : des murs d’une robustesse impressionnante, faits de pierres de taille toutes différentes parfaitement ajustées entre elles. Alors, pour en revenir à l’enjeu de la classification : c’est, à mes yeux, un roman, du fait de cette composition, de ces relations. Mais, en raison des formes très courantes du roman, je me suis dit qu’il était peut-être un peu délicat de le qualifier comme tel ; délicat, et peut-être même paradoxal, puisque le titre du livre signifie bien mon propos : une réflexion sur nos vies normées et quadrillées. Alors, « forcer » la classification en roman n’aurait pas eu beaucoup de sens. Je préfère que le lecteur en vienne lui-même à considérer que c’est un roman. Le classer dans le genre de la poésie est ce qui est apparu comme la présentation la plus ouverte.
Vous avez évoqué la diversité des styles. Il y a aussi celle des genres : certains récits sont absurdes (un facteur ne peut pas déposer son colis dans une boîte aux lettres trop petite, ni même dans la maison, elle-même trop petite, donc il en construit une autre de taille convenable pour le déposer), d’autres sont fantastiques (une porte prend vie et l’on voit les différentes étapes de sa vie ; une autre parle « d’une belle voix de chêne »). Il y a même des textes à portée politique (le dictateur qui veut tout fermer pour ne rien laisser ouvert, puisqu’il suffit d’ouvrir une fois à la possibilité de réformer pour qu’il risque d’être lui-même enfermé dans un cachot). Cette diversité traduit-elle justement cette volonté d’aller au-delà d’un genre bien défini ? Luttez-vous aussi contre l’infini quadrillage de la littérature ?

Pleinement. Chaque texte possède son grain de folie, sa fougue, son registre. La forme doit être étroitement reliée à l’histoire racontée, elle-même façonnée à partir d’un petit théâtre initial autour d’une porte. C’est un choix capital, je tiens la promesse du titre ! Quadrillage de la littérature, des sujets dont on parle et ceux dont on ne parle pas, des « unes » des médias. Sans compter l’émergence de l’IA qui est issue du quadrillage, et reproduit un quadrillage. Il y a tout cela sur mon écran radar. Tentative, pour moi, de près ou de loin, se situe entre conscientisation de normes suspendues dans l’air et déconstruction par le récit (par la grande ou par la petite porte). Pour cela j’use de l’enchâssement des sens. Je pense à ce récit d’un maire qui explique comment il l’est devenu. C’est une histoire d’amour alambiquée qui en est à l’origine : il veut être maire pour pouvoir décider de réaliser des travaux dans la ville ; son objectif est de créer un tel labyrinthe de travaux pour amener la femme qui, un jour, s’est présentée à sa porte sans frapper, de revenir et de frapper enfin. Et j’ai enchâssé ce texte, d’apparence sentimentale et facétieuse, dans deux voire trois angles politiques et contradictoires à la fois.
Il y a justement un aspect géométrique dans ce livre, qui apparaît d’abord comme un labyrinthe où l’on déambule et où l’on peut lire les nouvelles a priori dans n’importe quel sens, comme si chaque texte ouvrait une porte ou la refermait, sans début ni fin. Mais il y a malgré tout une construction logique : les nouvelles, au nombre de 82, sont des portes qui ouvrent ou ferment et elles sont cadrées ou quadrillées par des encadrés figurant des écrans de radar dans lesquels se trouvent des dialogues ou monologues. Avez-vous respecté une certaine symétrie dans la structuration de l’ensemble ?
Tout cela me rappelle un moment un peu tendu entre mon éditeur et moi (rires de l’auteur, et de l’éditeur quand il a lu l’interview) au moment de la nécessaire conclusion du livre… Ce n’est qu’au tout dernier moment que j’ai posé le souhait de cette constance géométrique qui était pourtant sous-jacente. Au départ, ces encadrés n’étaient pas stables, ils variaient en fonction du texte qui figurait à l’intérieur. Mais cela ne fonctionnait pas, l’évidence c’était le carré constant, un peu étroit ; s’il n’y avait pas assez de place dedans pour le texte, il fallait faire plusieurs pages. Ces inserts encadrés sont devenus l’écran, avec cette récurrence géométrique familière, plus qu’une recherche de symétrie. Cependant, c’est vrai, j’ai joué de symétries dans les récits, pour être précis de symétries centrales, c’est-à-dire (si j’ai bon souvenir de mes cours de géométrie !) des inversions.
Les divers récits traitent de thèmes tels que la séparation, la frontière, le contraste. Dans le troisième texte, « On passe du vide à la foule. De la foule au vide » ; dans le dixième, le Bien habite une maison à côté de celle du Mal. Dans le numéro 29, « [l’homme] vivait entre deux portes », celle du côté rue et celle du côté jardin.
C’est le thème du passage, du passage et de l’infinie variété des situations. Dans le langage courant, on réduit toujours les situations à quelque chose de très simple. Le passage, c’est passer d’un point A à un point B. Pourtant, face à quelque chose d’aussi simple, rien ne l’est. Entre le moment où vous vous tenez face à une porte et le moment où vous l’avez franchie, il existe un nombre considérable d’étapes intermédiaires, à la fois physiques et mentales. On se dit par exemple qu’on peut entrer, ou qu’on fait machine arrière et qu’on n’entre finalement pas ; il y a le moment où l’on commence à faire le geste d’ouvrir, celui où l’on se demande ce qui va se passer, celui où, après avoir touché la porte, on ressent peut-être une rétroaction du fait de l’avoir touchée, ce qui procure des sensations qui font qu’on n’ira peut-être pas au bout du geste entamé, etc. À chaque infime étape intermédiaire dans le franchissement de la porte, il se passe quelque chose qui n’est pas forcément saisissable par l’extérieur, voire par la personne concernée. Celle-ci inversement peut avoir anticipé quelque chose qui n’arrive pas. C’est donc le sujet de la frontière, effectivement, mais dissoute, diluée dans l’art des infinies nuances, des non-dits et de toute chose qui échappe à la perception et la prévision.
On peut parler aussi de circularité : dans le cinquième récit, un homme en costume rouge s’extrait de la foule, il troque les panneaux « entrez » pour des panneaux « n’entrez pas ». Et à la fin de l’ouvrage, au numéro 81, un homme en veste rouge (le même ?) entre dans une banque et reste fixe, ne faisant rien, ce qui angoisse les guichetiers qui finissent par lui donner tout l’argent qu’il ne demande pas. On se demande alors si cela ne boucle pas la boucle.

Oui ! Il y a ici ou là des « pistes » circulaires. Mais ce qui m’intéresse, justement, c’est de ne pas boucler ces cercles. Vous avez dû voir qu’aucun indice ne permet de conclure. Charge au lecteur de penser qu’il s’agit ici et là du même personnage à veste rouge, et de se poser la question : et si c’est le même ? Et si c’est un autre ? Cette ambiguïté apporte plus de sens que si j’avais construit explicitement un lien univoque entre les deux personnages. Le premier personnage rouge, celui qui troque les panneaux, inverse par son action le cours des choses. Si vous vous penchez avec suffisamment d’attention sur tous les textes, vous remarquerez que le livre suit à de multiples reprises cette logique d’inversion dont je parlais juste avant, à la fois comme facétie carnavalesque, comme écho à la pensée systémique et à mon observation souvent hébétée de l’actualité. Il y a un nombre considérable de choses qui se déroulent sous nos yeux, sur nos écrans, et qui sont justement des inversions… Inversions du réel, des affirmations passées, etc. J’en joue avec d’autres intentions, évidemment. Par exemple, l’autre jour j’évoquais avec l’attachée de presse de mon éditeur la présentation de mon livre, et je disais pour résumer ma volonté de traduire les échappées, les invisibles, que je cherchais à attirer l’inattention sur la lumière. C’est un peu intellectualisant, j’admets (rires), mais c’est bien une (double) inversion.
Quelles sont justement ces inversions du réel dans l’actualité ? En auriez-vous des exemples ?
Je pense à une inversion en particulier, plutôt drôle. Savez-vous qui est l’actuel propriétaire de Pif Gadget ?
Un industriel capitaliste ?
C’est encore plus drôle. La licence d’exploitation du magazine a été cédée à un ancien ministre[2] de Sarkozy qui avait connu un surcroît de notoriété en disant un jour qu’il avait lu tout « Zadig et Voltaire ». On prend donc un élément du « patrimoine » de la bande dessinée communiste, et on le reclassifie sur l’autre bord de l’échiquier politique. La question ensuite est évidemment : pourquoi ? J’aurais bien d’autres exemples à donner mais il est plus intéressant de laisser le lecteur traquer ces inversions. Au jour le jour. Parfois elles sont éclatantes, parfois plus discrètes dans leur présentation… Les identifier, c’est un sport mental que je trouve très intéressant, et addictif. Conscientiser, encore. Quitte parfois à plonger dans l’écœurement.
Lutter contre le quadrillage, n’est-ce pas la définition même de la poésie ?
Bien sûr, et c’est une définition qui se suffit à elle-même. Et il y a heureusement une infinité de définitions de la poésie, qui ne peut pas être quadrillée, inversement, ouf.
C’est un exemple d’œuvre de la littérature fragmentaire, qui est une écriture en marge de la littérature classique. En cela, on peut penser à des œuvres comme celles de Lautréamont, Pérec, Pessoa ou Jean-Jacques Schuhl pour l’aspect « collage ». Il y a d’ailleurs un point commun avec Les Chants de Maldoror qui respectent, eux aussi, une stricte géométrie : il y a six chants répartis en deux parties, et chaque chant est divisé en strophes. Revendiquez-vous certaines références pour la rédaction de votre ouvrage ?
La logique fragmentaire m’intéresse beaucoup, c’est d’ailleurs pour moi un sujet d’intenses questionnements : nos vies sont extraordinairement fragmentées et baignées de fragments. Les réseaux sociaux, par exemple, pétrissent sans fin des fragments : on passe d’un sujet à l’autre sans transition, des vidéos de chatons aux ruines de Gaza. Et nous sommes convoqués à avoir une idée du réel par cet effet de défilé de fragments, plus ou moins intentionnellement ou hasardeusement juxtaposés. En face, j’estime que les constructions fragmentaires, composées avec une intention d’auteur, pourraient trouver plus de place en littérature. La littérature ne doit pas servir de refuge exclusif à la linéarité. Je n’affirmerai rien de plus marqué, je n’ai rien à dicter ; ni par théorie, ni par intuition. Chaque auteur fait ses choix, mais je me questionne à ce sujet. Mes références donc. J’ai lu Maldoror il y a bien longtemps et je trouve amusant que ce titre ressurgisse ainsi dans la discussion. C’est une référence que je n’aurais peut-être pas avancée spontanément. Pour moi, Borges et Cortázar sont évidents, surtout le premier dont la lecture m’a fortement impressionné, je le disais tout à l’heure. Je le lisais à l’époque où j’ai commencé l’écriture des textes qui sont devenus les premiers fragments de Tentative. J’y fais d’ailleurs un clin d’œil explicite à sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte. Si je devais citer d’autres références, dans l’élan de Borges et Cortázar : Unamuno pour son histoire de couteau assassin, Juan Rulfo pour Pablo Paloma. Beaucoup de formes courtes, des personnages construits de manière interrogative. Autres registres, mais toujours du court : Pierre Autin-Grenier, Richard Brautigan. Et puis, la littérature fragmentaire à proprement parler : le Décaméron de Boccace, Mantra, de Rodrigo Fresán que je mentionnais tout à l’heure, ou par exemple l’Atlas des Reflets Célestes, de Goran Petrovic, une merveille que j’ai lue l’an dernier. Enfin, la littérature qui a au cœur l’errance, la poursuite de l’objectif, et une forme de dilution du personnage : j’ai en tête Renata n’importe quoi de Catherine Guérard, Europa de Gary, et, quelque part : le Mont Analogue de René Daumal. Oh ! Et j’allais oublier : Nicolas Bouvier, Histoire d’une image ; quelque part entre son écriture du voyage et ses collections d’estampes. Et je mentionne une référence importante, non littéraire : Stalker de Tarkovski. Mon projet est moins flippant, mais le souvenir de cette déambulation me tient encore des années après. Bon, voilà, j’en ai dit plus que ce que je ne pensais ! Autrement… je dois gros à Brassens, à Vian, à Giono, avec un faible notoire pour le Roi sans divertissement, le Serpent d’étoiles, et plus récemment à Gracq, dont le style me procure un plaisir intellectuel immense. Je lis aussi beaucoup de poésie, et me nourris de sciences humaines, particulièrement d’histoire. Quand j’ai fini Tentative, je lisais l’Archéologie de la violence de Pierre Clastres. Je ne fais pas le malin en citant cela, ce sont des lectures qui m’impressionnent beaucoup. Je crois que c’est même le fait de lire ce livre qui m’a fait prendre conscience que j’avais fini Tentative, sans que je comprenne exactement pourquoi.
Cette écriture fragmentaire pose aussi la question du statut de l’auteur, ou l’Auteur, qui est repensé. Car le choix de la forme fragmentaire traduit une manière de concevoir le monde et de le représenter. Il est lié aussi, comme vous le disiez, au refus d’un discours linéaire. Il y a une multiplicité de voix qui, finalement, remplacent la figure de l’Auteur. Quelle place lui accordez-vous ? Le remettez-vous en question ?
Beau sujet… Certains choix de l’auteur peuvent plus ou moins concourir à « enfermer » indirectement le lecteur sur une interprétation du récit : linéarité de l’action, façon de présenter les situations, les personnages, jeu qu’on peut laisser dans la compréhension des uns et des autres… Une multiplicité de choix s’opère et conduit à une perception qui va de l’univoque à l’ouverture totale. Mon orientation penche plutôt du côté de cette dernière, d’où ce recours à des personnages-silhouettes façon Borges, ou quelques autres que je citais précédemment. Ces modulations dans la définition des personnages ouvrent extraordinairement le sens, cela questionne en permanence le lecteur, c’est comme s’il lisait dix livres en un seul. C’est cela qui m’intéresse. Le lecteur participe profondément au sens de ce qu’il lit. À mes yeux, ce n’est pas diluer le rôle de l’auteur, car c’est bien lui qui a fait tous ces choix d’ouverture, et au milieu de ces choix d’ouverture, il peut avoir décidé à tel endroit d’inclure une fermeture. Ce jeu d’ouverture et de fermeture, qui fait écho aux portes, est particulièrement stimulant. Donc, à mes yeux, je ne procède pas à une remise en cause du rôle de l’auteur, je joue sur des possibilités de choix sur la définition et la non-définition des personnages plutôt que de m’en remettre à l’idée de personnages « toujours définis parce qu’il faut ». Somme toute, si cela augmente ses possibilités de choix, cela renforce l’auteur autant que le lecteur. Et cela libère surtout des assignations auxquelles nous sommes déjà suffisamment confrontés dans le discours porté sur le monde réel.
Les personnages justement sont en quête, non pas d’auteur, mais d’une identité. On évoquait par exemple l’homme en veste rouge dans la banque qui semble attendre quelque chose sans qu’on sache quoi exactement. C’est l’impression générale qu’on a de tous vos personnages : ils entrent en invités dans des mondes avec lesquels ils ne sont pas forcément en adéquation. Ils semblent être toujours dans l’entre-deux.
Oui, des entre-deux, autrement dit ils sont eux-mêmes des portes. Il y a là une forme de cohérence avec mon sujet ! (rires) Pour moi, tous les personnages sont en devenir de quelque chose, au sens où chaque instant peut faire basculer la vie de quelqu’un, sans que l’on sache jamais si c’est l’instant qui a réellement « créé » ce basculement. Le sujet n’est pas mince : les historiens connaissent le même écueil autour de la notion d’« événements ». Et donc, j’y reviens : nos vies ne sont pas des linéarités. À un moment donné, « ça bascule », au sens où l’on perçoit que « ça a basculé ». Si, par exemple, on se penche sur le parcours d’un Victor Hugo, tiens – j’y pense car j’avais entre les mains son brûlot Napoléon-le-Petit hier soir ! –, on voit que cet auteur et homme politique, qui avait toujours eu un positionnement conservateur, s’affirme un jour dans le camp d’en face. Il n’y a rien de théâtral ou d’opportuniste là-dedans, il me semble, c’est au contraire profondément humain. Cela signifie que Hugo était probablement dans l’entre-deux depuis un certain temps, voire qu’il avait toujours porté en lui quelque chose qui a émergé un jour dans un contexte donné. En réalité, cela arrive à tout un chacun. On peut parler d’identité, mais le mot est piège, car il sous-tend une fixité. Or il n’y a rien de fixe, il y a une maturation et une exposition à quelque chose. J’ajoute qu’après ledit « basculement », il ne faut pas plus considérer que celui-ci est une donnée définitive. Quand je parlais de toutes les nuances du passage, de l’avant, de l’après et de l’entre-deux, c’est bien de cela dont je parlais. Défier le réductionnisme de l’identité, tout autant que le passage d’une identité à une autre, donc.
Il y a aussi beaucoup d’humour et l’on peut penser à Xavier Forneret, qui a été un précurseur de l’écriture fragmentaire et automatique, d’où son aura chez les surréalistes. L’humour était-il aussi quelque chose que vous aviez à cœur de faire apparaître, pour contrer peut-être cette volonté de quadrillage du monde ? Car l’humour est aussi une sorte de rébellion contre une norme établie, contre celle que veut établir le dictateur dans l’un de vos récits.
L’humour est une clé importante pour moi, c’est sûr. J’ai appris à le doser. Il faut qu’il serve de soupape, de dénouement, de lumière, de déviation du sens, de ressort vers ailleurs. Bref, il doit être installé. Il y en a beaucoup, de l’humour, mais pas tout le temps… Je n’ai pas compté, mais je pense qu’on tombe sur pas mal d’autres émotions…
On a évoqué les écrans (il peut s’agir d’écrans d’ordinateur, de postes de télévision ou de Minitel, avec un point qu’on imagine clignotant qui ferme l’encadré). Ce sont des radars « quadrillés » car encadrés ; ils veulent saisir le monde tout en souhaitant « définir la part insaisissable ». Ils embrassent et veulent tout regarder ou surveiller. Cette surveillance constante et généralisée pourrait faire penser à une dystopie, comme 1984. Est-ce ainsi que vous l’avez imaginée ?
Un clin d’œil, oui. Mon intention est poétique, et le totalitaire y tourne au dérisoire. Par ailleurs, si mes souvenirs sont bons, ce qui ne figure pas dans 1984, c’est l’infinie collaboration de ceux qui se mettent devant et dans l’écran. C’est un dilemme, qui affirme là encore un entre-deux contemporain. Nous sommes à la fois face à une montée en puissance d’un quadrillage tyrannique, et, d’un autre côté, face à une collaboration extraordinairement étrange de ceux – nous – qui s’y insèrent. D’où cet enjeu constant de représenter les personnages dans cet entre-deux. Pour moi, la réalité inéluctable de l’humain, c’est sa volonté, qui arrive tôt ou tard, de s’échapper. Regardez les études sur l’attitude de la jeunesse à l’égard du vote… C’est très intéressant. J’espère avoir écrit quelque chose qui ouvre plus de possibles que 1984… J’ai mis l’entonnoir dans l’autre sens (rires).

La volonté de ces écrans de saisir le moment, et peut-être le monde, dans sa totalité, est justement totalitaire, une dérive qui transparaît au fil des pages. On a évoqué le dictateur, mais à titre d’illustration, le discours du dictionnaire parlant, à la fin de l’ouvrage, est lui aussi particulièrement parlant ; en effet, le dictionnaire, par définition, contient tous les mots, il est donc intrinsèquement totalitaire. Et c’est lui qui s’exprime à l’attention des écrans, des « radars », pour un discours final, qui clôt presque l’ouvrage.
Exactement. Pourtant, j’adore les dictionnaires. J’ai acquis récemment un vieux dictionnaire du XVIIIe siècle, le Dictionnaire de Trévoux, en sept tomes épais et reliés. Il se dit « universel » et le mot « totalitaire » n’y figure pas. Les rédacteurs savaient que la langue comporte un enjeu de pouvoir. Richelieu était déjà passé par là et avait initié la normalisation de la langue. Dans le même temps, ce qui est fascinant, c’est que je considère ces volumes comme des filets à papillons (trois siècles en arrière, quand il y avait encore beaucoup de papillons partout) : on sent encore les mots sauvages qui battent des ailes, nombreux, à l’intérieur. Et je n’y sens pas encore de normes dans la façon de normer et de définir les mots ; chaque définition se fait d’une façon qui paraît presque bricolée, c’est très touchant. Tout peut encore si facilement s’échapper. Mais je fais peut-être preuve de candeur sur la question… En tout état de cause, le discours du dictionnaire dans Tentative adresse davantage les obsessions contemporaines sur la langue. Là, cela peut renvoyer à 1984 et sa Novlangue et à certains mots qui se retrouvent au milieu de certains bras de fer politiques.
Qui dit dictionnaire dit vocabulaire riche et parfois inusité. En effet, dans la Tentative de lutte, figure un vocabulaire parfois recherché ou rare (« colloquer », « rechampir »), de l’argot (comme « colombin »), également du patois lyonnais qui trahit vos origines (« pétafiner »). Dans un autre récit, « on ouvre le dictionnaire de Furetière, on y pique un verbe disparu ». Il y a une musicalité de la langue dans les mots rares et l’on peut dire que la quête poétique se traduit aussi par le jeu sur les sonorités. Dans le récit 26 par exemple, la proximité des mots « peu importe » et « emportés » connotent bien sûr la porte.
Oui, cette recherche de la musicalité s’est faite de manière consciente, au fil du temps. Pour reprendre l’exemple du mot « pétafiner », il ne figurait pas dans la toute première version du texte, qui a donc existé sans lui. Puis un jour, je suis tombé dessus et je me suis dit que ce mot-là, précisément, serait parfait dans ce texte-là. C’était comme ajouter une porte dans le texte. Le mot charrie avec lui un monde différent, très cohérent avec le texte où il a été « colloqué ». Un peu comme avoir trouvé la pièce manquante d’un puzzle, même si une fois positionnée, la pièce renvoie une ambivalence, comme si elle venait d’ailleurs.
Vous avez un projet de roman, cela marquerait-il un retour vers une forme plus classique ?
Et non, là encore ! En tant que lecteur, les lectures linéaires m’intéressent de moins en moins. Même si je peux encore en lire et prendre du plaisir à cela. En tant qu’auteur, je crois que je ne reviendrai jamais à la linéarité, sauf celle qui peut exister dans un fragment donné. Peut-être que je n’en suis pas capable ! Mais je crois que c’est surtout par manque d’envie. Ce qui me plaît davantage, comme je l’expliquais, c’est la part que peut prendre le lecteur dans les interstices des fragments, les ouvertures incroyables que cela permet de créer, la juxtaposition d’éléments qui n’ont a priori rien à voir ensemble mais qui, par la tension d’autres éléments sous-jacents, permettra de faire émerger bien d’autres choses, de créer des malaises, des coups de foudre, des éclairs de lucidité qui me paraissent prodigieux. La linéarité est suffisamment pratiquée. Alors, comme je le disais tout à l’heure à propos des personnages qui cherchent à s’échapper à un moment ou à un autre… Tant qu’à faire : faire autre chose.
[1] https://www.arebours-revue.fr/2025/04/24/antoni-casas-ros-pour-moi-poesie-et-anarchie-sont-absolument-liees/
[2] Frédéric Lefebvre