En nous inspirant de Péguy dans Notre jeunesse (1910), nous pourrions dire que, dans le roman de Grégory Rateau, « tout commence en mutique et finit en chaotique ». Le narrateur de L’Homme d’en dessous (éditions Nouvelle Marge), au fil d’une parole pléthorique, ne se demande-t-il pas : « Qui n’a jamais eu envie de supprimer son voisin ? ». Toute l’économie de ce roman tient dans cette interrogation : que dit la littérature des faits divers ? Comment les sublime-t-elle en faits de société ? Comment les dissèque-t-elle pour ériger les protagonistes en reflet des lecteurs ? Et en l’occurrence, ici, comment donne-t-elle à entendre la voix du bourreau comme celle du produit de notre civilisation occidentale nihiliste ?Grégory Rateau ne cherche pas à plaire mais décrit une réalité que d’aucuns trouveront laide, terriblement banale dans sa poétique. Et il porte un regard sans concession sur son personnage et ses prochains. Nos prochains. Nous-mêmes.

Voilà un court roman qui reste en mémoire une fois la dernière page refermée, notamment parce que l’auteur met le doigt sur les zones d’ombre que beaucoup d’hommes (et la société en général) préfèrent ignorer mais que le personnage principal affronte avec une lucidité que le spleen qui transpire à chaque propos rend frappante.
L’Homme d’en dessous, c’est d’autant plus la littérature de la marge, un réalisme trop négligé sur la scène littéraire mainstream. Dans la lignée de Dostoïevski dont l’univers souterrain des Carnets du sous-sol trouve écho dans le titre qui ne se résume pas à la position du personnage dans l’immeuble (l’homme qui habite à l’étage d’en dessous de ses victimes) mais le place au bas de la pyramide sociétale.
Animal errant, attente d’abattoir
Le roman suit le parcours raconté par lui-même d’un homme anonyme, ordinaire, presque transparent, qui dresse une descente aux enfers progressive. Par son récit, les lecteurs découvrent la psychologie, les ruminations, les pulsions refoulées, les relations familiales, les petites et grandes humiliations subies, jusqu’à l’acte fatidique qui s’apparente à l’expression d’une confrontation avec cette société qui l’a rendu invisible lors même que ses victimes représentaient la flamboyance de l’intégration.
Son monologue, c’est celui d’un homme en prison pour meurtre et, dans l’attente de son procès comme Vladimir et Estragon attendent Godot, confesse aux murs de sa cellule (sûrement plus compréhensifs que nous), son histoire, ses réflexions, ses ressentiments, son parcours unique. Forcément unique. « Les gens s’imaginent que leur existence est unique, qu’elle leur appartient. Mais si l’on gratte un peu, on tombe sur les mêmes lâchetés, les mêmes illusions sans que jamais rien ne dépasse ni ne déborde ».
Voilà un personnage pas si marginal, atteint de cette maladie sociale si répandue dans notre société elle-même malade, solitaire, qui se retrouve en dessous de tout, au fond d’un gouffre existentiel minuscule, que donne à notre empathie féroce Grégory Rateau qui la construit comme un anti-héros archétypal d’une déchéance contemporaine sèche.
L’auteur, pour mieux nous donner à l’entendre, utilise une technique classique mais efficace : la focalisation interne stricte, sans fioritures. Tout le roman passe par le prisme de sa conscience qui dresse le portrait d’un que la société ne regarde pas, qui n’a plus de rôle. Et c’est fait de manière brute, crue, drue, nue, sans morale, sans jugement, sur cet homme qui s’identifie sûrement à l’animal du livre qu’il lit : « J’ouvris La Métamorphose de Kafka, attiré par cette couverture au cafard mi-homme mi-insecte. »
Terminus du style
Le roman prend forme d’un long monologue intérieur qui ne demande pas plus d’être entendu que compris. L’auteur écrit dans un style direct, parfois brutal, avec des phrases oppressantes, tranchantes, sans fioritures et cette économie de moyens renforce l’impression d’une parole trop longtemps étouffée par la violence continue.
La structure poétique alterne récits de scènes du quotidien banal du narrateur et explosions sourdes de rage, sans néanmoins de « rebondissements » comme dans un polar ou un roman noir classique. Le lecteur ne se demande pas : « Qu’est-ce qu’il va se passer après ? », la fin étant donnée au début (comme les meilleurs Columbo) et l’intrigue s’apparentant plus à une descente aux enfers qui traverse des cercles dantesques racontés crescendo.
Reconnaissons alors que la forme sied parfaitement au sujet : il serait trop facile de la qualifier de houellebecquienne mais elle se situe aussi « en dessous », bannissant toute prétention ostentatoire.
« Je stagne seul »
Il faut reconnaître que ce roman sur l’ultra-moderne solitude baigne dans une noirceur poisseuse comme quand le narrateur confesse comme un prisonnier du siècle : « L’autre soir, allongé dans ma cellule, j’écoutais le bruit des cafards ».
Il y a une féroce et enfantine justesse psychologique : Grégory Rateau excelle dans la description des mécanismes de délitement mental. La honte, la rage rentrée, la frustration relationnelle, le sentiment d’inutilité dans une société qui valorise la performance et la visibilité : tout cela est rendu avec une acuité presque gênante. On y croit.
Et l’auteur parfait la description de la spirale de ce mécanisme existentiel implacable : frustration, rumination, ressentiment, justification de comportements de plus en plus limites, passage à l’acte.
Le personnage n’est ni monstrueux dès le départ ni victime passive : il est responsable et pitoyable à la fois. Tellement enfermé dans ses obsessions et sa misère morale qu’il devient parfois difficile à supporter à la lecture, Rateau ne cherche pas à le rendre sympathique (ce qui est courageux) et en fait plutôt une sorte de Don Quichotte désabusé et minable.
Contrairement à beaucoup de romans, il n’y a pas d’arc de prise de conscience salvatrice. La construction est descendante, empreinte d’un naturalisme à la Zola, avec une absence de rédemption ironiquement salutaire pour les lecteurs lucides sur eux-mêmes qui ne manqueront pas de s’identifier.
Symptomatique est cette réflexion sur l’état d’esprit du personnage : « La tentation a été là, fugace. En finir d’un simple geste du doigt, faire taire toute cette agitation intérieure, toute cette comédie du sens qu’on s’obstine à jouer. […] Quand cette pulsion s’est dissipée, j’ai senti qu’il fallait que je sorte ». Freud et Jung ne diraient pas autrement.
Prisonnier de sa liberté
La liberté du personnage, c’est celle de parler d’un meurtre comme un engrenage, certes non évident mais pas non plus un accident. Ou le devoir de tuer pour trouver un sens. Pour trouver la liberté : « Étrange paradoxe : on ne goûte à la liberté qu’en acceptant d’en être privé ».

Dans ce roman noir psychologique assez singulier est disséqué le portrait de qui bascule progressivement dans une spirale descendante, à la fois sociale, psychologique et existentielle. Et l’histoire est un prétexte pour une réflexion lucide, si lucide, sur notre société occidentale contemporaine à grands coups de propos frappants sur la capitale salie, l’hypocrisie comme masque social, la situation de la vie en prison (« La prison ne vous accueille pas, elle vous récupère » p.100), la machine judiciaire.
En somme, une exploration de l’aliénation, de la conscience et de la violence intérieure plutôt qu’un roman à intrigue, du passage de la violence symbolique et psychique à la violence réelle.
On y trouve des échos de Céline pour le flux de conscience rageur et le sentiment de dégoût du monde, de Manchette et le néo-polar français pour le regard froid sur la société.
Mais Rateau évite le pamphlet politique : il montre sans juger explicitement, ce qui rend le propos plus percutant. Voilà plutôt un roman pamphlétaro-littéraire !
En témoigne cet extrait : « Le procès est une mise en scène ridicule. Pas par ce qu’il montre, mais de qu’il cherche à prouver ». Prouver, tout le contraire de la littérature, tout le contraire de la posture de l’auteur.
Un roman flaubertien
Voilà un premier roman, L’Homme d’en dessous, réussi et courageux qui sera remarqué dans les cercles du polar et de la littérature « en marge » pour son authenticité et son refus des artifices vains.
Le livre se termine sur une note sans catharsis : « Tout est accompli. Tout est enfin silencieux ». Une fin qui l’inscrit dans un réalisme noir avec ce point de non-retour où ne semble pointer aucune rédemption.
Et l’on referme le livre, qui trace la fange d’un destin minuscule et en même temps si prochain, en se disant que Rateau s’inscrit là dans les pas de Flaubert quand il écrit à Louise Colet dans la nuit du 25 au 26 juin 1853, pendant la rédaction de Madame Bovary : « Il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art, et […] Yvetot donc vaut Constantinople, et […] en conséquence l’on peut écrire n’importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L’artiste […] a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu’on ne voyait pas. »
La fange plutôt que le Beau. Le Spleen plutôt que l’Idéal. Le meilleur de Rateau plutôt que d’Ormesson.
Article rédigé par Olivier Stroh
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