La longue vie de l’écrivain allemand Ernst Jünger s’est éteinte paisiblement le 17 février 1998. Le doyen des lettres européennes, mort à 102 ans, laissa derrière lui une formidable collection entomologique, fruit de ses nombreuses errances consacrées à l’observation de la nature et au développement de ce qu’il nommait sa vision stéréoscopique. Une passion qui s’entrevoit dans bien des aspects de son œuvre et à laquelle il consacra un livre, Chasses subtiles, récit autobiographique sur sa quête dévorante d’entomologiste.
Pendant les quatre années passées dans les tranchées françaises au cours de la Grande Guerre, Ernst Jünger profitait des accalmies pour lire, écrire mais aussi contempler avec délectation la terre qui l’entourait. Cette terre, si souvent maudite par ses camarades quand la pluie rendait invivable la tranchée, était pour lui un moyen d’élargir son horizon. « Si vous vous intéressez aux très petits animaux, le monde devient aussitôt immense », confiera-t-il ainsi à son biographe Julien Hervier. Après avoir subi les orages d’acier, le jeune soldat aimait entrer dans la dimension de l’infiniment petit et s’ouvrait ainsi un territoire d’observation inépuisable et des fragments de la beauté du monde dans un environnement ravagé par les armes. La lecture des écrits de guerre d’Ernst Jünger révèle son goût pour le combat – dans lequel il excellait au point d’obtenir la prestigieuse médaille Pour le mérite, plus haute décoration de l’empire allemand – mais ne montre rien de son goût pour la contemplation. Lorsque le canon se taisait, cet appel des sens, qu’il évoquera en 1929 dans Le cœur aventureux, reprenait alors ses droits et cet « homme du regard », comme il se définissait lui-même, pouvait enfin s’assouvir durant d’intenses moments d’observation au cours de ces rares instants où la guerre semblait s’effacer.
Dans les forêts de Saxe
Ce goût pour la contemplation de la nature naquit dans ses jeunes années au cours d’aventures enfantines avec son frère Friedrich Georg. Ce dernier évoqua bien plus tard ces moments dans son livre Rameaux verts : « Afin de nous libérer de toute entrave, nous enlevions nos vêtements que nous cachions dans un fourré d’aulnes et nous errions nus, des demi-journées entières dans les prairies marécageuses et les forêts qui ourlaient l’eau de larges bandes vertes. » Alors s’éveillait l’intérêt de l’auteur d’Orages d’acier pour la nature sous toutes ses formes, de l’aulne le plus majestueux à la guêpe scolie butinant les bosquets d’épicéas, en passant par les fourmilières et leurs inlassables ouvrières. Dans ce foisonnement naturel, ce furent les insectes qui aiguisèrent le plus intensément sa curiosité enfantine. Se développa alors cette passion qui l’accompagna toute sa vie. Encouragé par un père pharmacien féru de sciences qui lui offrit un équipement d’entomologiste en herbe, Jünger développa ce regard stéréoscopique qu’il définit bien des années plus tard et qui fut à l’origine du prodigieux aiguisement des sens que reflète son œuvre : « Notre équipement fut tout d’abord modeste : filet, aiguilles, bouteille à éther, une boîte dont le fond était garni de tourbe et tendu de papier glacé […] Plus un livre abondamment illustré : Fleischer: L’amateur de coléoptères. Ce fut ainsi que, pour la première fois, je fus aiguillé sur cette voie. Les images en couleurs servirent d’appât ; je fus bientôt pris à l’hameçon. »
C’est près d’un demi-siècle après ses premières captures d’insectes dans les forêts de Basse-Saxe qu’il débuta la rédaction de l’ouvrage Chasses subtiles rédigé entre 1964 et 1967. Le titre reprend la jolie formule inventée par Jünger pour évoquer ses quêtes, filets à la main. C’est un demi-siècle d’observations à travers le monde qui y est dépeint, de l’Amazonie à Sumatra en passant par les forêts d’Île-de-France qu’il parcourut quand il était basé à Paris avec les troupes d’Occupation. Le livre forme donc un compte rendu poétique et philosophique de cette passion qui guida ainsi nombre de ses vagabondages. La joie des aventures enfantines n’y est jamais loin et l’on perçoit le rapport ludique qu’il entretint toujours avec la nature, comme celui qu’il développa dans la guerre, car la chasse des hommes n’est pas si éloignée de celles des bêtes. S’y révèlent la même fragilité de la vie et la contemplation de la mort. Il entreprit même entre 1923 et 1925 un cursus de zoologie aux universités de Leipzig et de Naples Si sa collection de coléoptères – dont il devint un expert reconnu au point que l’on donna son nom à plusieurs spécimens comme le Cicindella jungeri – était impressionnante à la fin de sa vie, il n’agit jamais pour remplir un obscur cabinet de curiosités. Ce contact avec l’univers microscopique était sa manière de réenchanter un monde dont il déplorait la technicisation et dont il pressentit les ravages sur les hommes et la nature. Les yeux mirés sur cette nature microscopique que les hommes ne perçoivent pas, il s’écartait alors des bruissements de la société. Une démarche de mise à distance qu’il faut rapprocher du rebelle, cette grande figure jüngerienne, qu’il développa dans son fameux essai de résistance à l’ordre social et politique de 1951, Der Waldgänger, le Traité du rebelle ou le recours aux forêts dans sa traduction française.
Le dernier des romantiques
Ce rapport sensible à la nature, source d’émerveillements multiples et d’inspirations littéraires, inscrit Jünger dans la lignée des romantiques allemands dont il est un des derniers héritiers, lui qui revendiqua toujours son admiration pour Novalis. Il trouvait, dans ces chasses, une intensification de son état de conscience, tout comme il la trouvait, jeune soldat, dans la frénésie du combat. « Le sentiment s’impose qu’en ces lieux, l’être préserve une densité plus forte. La découverte nous fait signe, et derrière elle, le bonheur » écrit-il en évoquant ses plus fameuses expéditions. Mais il ne chercha pas seulement en ce contact intime l’épanouissement des sens, c’est un code obscur, telles de mystérieuses runes, qu’il s’évertua à percer et qui renvoie aux mystères du monde. L’entomologiste en lui tenta de décoder cette hiérographie de la nature et le lien harmonieux qui allie les insectes, les plantes, les animaux et la terre. Par le regard porté à ces formes de vie si insignifiantes pour le commun des hommes, il se façonna un outil de déchiffrement des mystères du cosmos et de perception de son harmonie. Il éclaira l’ombre qui voile la structure secrète des choses. Se révéla alors pour lui un ordre caché depuis longtemps disparu au regard des hommes. C’est aussi une voie vers la compréhension intérieure qui l’amena vers une sagesse presque delphique. Celle-ci se retrouve dans certaines de ses œuvres qui mettent en scène des utopies futuristes comme Héliopolis (1949) ou Abeilles de verre (1957). « La grande surprise des forêts, écrit-il, est la rencontre de soi-même, le noyau inaltérable du moi, l’essence dont se nourrit le phénomène temporel et individuel. »
Mais ce regard n’est pas dénué d’un prisme scientifique. Tout au contraire, à cette attention presque magique, il ajouta la perception du savant et c’est cette double dimension qu’il appela « vision stéréoscopique » « du nom de cet instrument qui permet l’observation par deux objectifs parallèles et ajoute la sensation de la profondeur aux deux dimensions de l’image. » Il disséquait ses objets d’étude avec la clarté vive de son regard de scientifique. L’entomologiste est aussi un chasseur-collectionneur qui attrape, nomme et classe ses proies afin d’en prendre possession. Comme l’écrit Claude Gaudin, dans son essai Jünger, pour un abécédaire du monde, les noms attribués aux insectes sont comme des « sceaux imprimés sur les êtres vivants, leur donnant une dignité. » Dans Chasses subtiles, l’auteur déploie ainsi toute son érudition aux accents souvent poétiques quand il décrit ce réservoir de créatures aux formes fantastiques, telles ces carapaces d’or de scarabées, ces coléoptères aux cornes redoutables ou ces chrysomèles multicolores, assorties de leurs fragiles antennes : « Quand je tenais l’un de ces êtres sur le plat de ma main, je me demandais pourquoi ils sont revêtus d’un telle splendeur », écrit-il à propos d’un de ces moments de contemplation. Cette approche à la fois sensorielle et scientifique est aussi au cœur de sa démarche de découverte des psychotropes qui aboutit en 1970 au livre Approches. Drogues et ivresse. Preuve encore que ce cœur aventureux, hostile à tout conformisme bourgeois, était toujours en quête de nouvelles pérégrinations sensorielles, sources inépuisables de révélations.
Ces vagabondages contemplatifs l’accompagnèrent toute sa vie. Au soir de sa vie, après ce long périple de contemplateur solitaire qui lui fit percevoir l’immanence du monde, il continua, alors centenaire, à parcourir son jardin et à en décrire, dans son journal, les beautés, à ses yeux, sans cesse renouvelées.

Un article rédigé par Benjamin Fayet