John Fante, antidote à la censure contemporaine

On édulcore aujourd’hui la littérature jusqu’à l’asepsie. On corrige, on reformule, on réécrit les œuvres du passé à l’aune des sensibilités présentes. La morale précède le style, la prudence remplace le souffle. Dans ce paysage sous contrôle, John Fante ferait figure de danger public. Et c’est précisément pour cela qu’il est indispensable.

Fante écrivait avec la gueule ouverte. Pas pour provoquer, mais parce qu’il ne savait pas écrire autrement. Fils d’immigrés italiens, pauvre, catholique, orgueilleux, il a donné à la littérature américaine l’un de ses anti-héros les plus crus : Arturo Bandini. Un écrivain affamé de gloire, misogyne parfois, honteux souvent, violent dans ses pensées, mais bouleversant de vérité. Bandini n’est pas un modèle, c’est un miroir.

Dans Demande à la poussière[1], Fante ose écrire le désir dans ce qu’il a de plus humiliant : « D’accord elle se fichait de moi et me méprisait, elle en aimait un autre, mais était si belle et j’avais tant besoin d’elle. » Voilà ce que la censure contemporaine ne supporte plus : la confession brute, sans filtre moral, sans justification psychologique. Fante n’excuse rien. Il montre. Il expose la pauvreté sans lyrisme, l’immigration sans romantisme, le racisme sans discours pédagogique. « Il était pauvre, il avait trois enfants, les macaronis restaient impayés », écrit-il simplement. En une phrase, toute une condition sociale est là. Sans sociologie. Sans slogans.

Dans Sur la route de Los Angeles[2], longtemps resté inédit tant le texte dérangeait, Fante attaque tout : la religion, les intellectuels, la bonne conscience, montrant même une certaine violence avec sa mère et sa sœur (dans un rapport quasi incestueux). « Je peux supporter pas mal de tes imbécilités, mais au nom de ton monstrueux Jahvé… ne m’insulte pas ! » Aujourd’hui, une telle phrase déclencherait pétitions et avertissements. Hier, elle était littérature.

Avec Mon chien stupide[3], Fante pousse encore plus loin l’irrévérence. Il ose écrire la lassitude familiale, la haine des enfants, le désamour conjugal, et le fait avec un humour noir ravageur. « Les hurlements d’un enfant ! Faites-moi avaler du verre pilé… » Cette violence n’est pas gratuite : elle dit l’épuisement, la désillusion, l’échec intime. Fante fut brisé par Hollywood, réduit au rôle de scénariste alimentaire, alcoolique, amer, amputé des jambes par le diabète, presque aveugle à la fin de sa vie. L’Amérique n’a jamais su quoi faire de cet écrivain trop libre. Ironie suprême : c’est après avoir été oublié qu’il devient essentiel.

Relu aujourd’hui, notamment en France grâce à la collection 10/18[4], Fante apparaît comme un antidote à la censure contemporaine. Il rappelle que la littérature n’a pas vocation à rassurer, mais à déranger. Qu’elle peut être sale, excessive, injuste, et pourtant profondément humaine.
À l’heure où l’on réécrit les livres pour les rendre acceptables, John Fante demeure inacceptable. Et c’est pour cela qu’il est un écrivain majeur.

Article rédigé par Grégory Rateau

[1] John Fante, Demande à la poussière, traduction de Brice Matthieussent, éditions Christian Bourgois, repris en collection 10/18.

[2] John Fante, Bandini (Sur la route de Los Angeles, Rêves de Bunker Hill), traduction de Brice Matthieussent, collection 10/18.

[3] John Fante, Mon chien stupide, traduction de Brice Matthieussent, collection 10/18.

[4] La collection 10/18 a largement contribué à la redécouverte de John Fante en France auprès d’un nouveau lectorat.

 

 

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