Jean-Louis Kuffer : « L’époque est plus que jamais à la confusion »

Jean-Louis Kuffer est un écrivain et chroniqueur littéraire suisse romand, figure notoire de la scène littéraire. Cofondateur et rédacteur en chef de la revue Le Passe Muraille (1992-2012), il a consacré sa vie à explorer la littérature sous toutes ses formes : récits autobiographiques, romans, nouvelles, poésie et critique. Son œuvre se caractérise par une attention constante à la vérité du vécu et à une écriture sans fioritures, mêlant observation intime et regard sur son époque.

À Rebours : Dans vos chroniques, vous écrivez que « seul ce qui est vrai et la manière d’exprimer ce vrai sont intéressants » : comment cette exigence de vérité guide-t-elle votre travail de critique littéraire ?

Jean-Louis Kuffer : Qu’est-ce qui est vrai, et qu’en est-il du faux ? L’époque est plus que jamais à la confusion, incarnée aujourd’hui par le Président américain, qui prétend façonner la réalité complexe et contradictoire à sa guise, en parfait avatar des zombies de George Orwell.  Or cette confusion m’intéresse, parce qu’elle exprime une part vraie du Réel, autant que me passionne la lutte contre le faux, ou ce qui m’apparaît comme tel. Il va de soi que je n’entends pas « la vérité » au sens idéologique, religieux ou politique, en tout cas dans mon rapport à la Littérature, qui est essentiellement ambiguë et contradictoire – mais sûrement pas « n’importe quoi » non plus comme l’illustre l’ubuesque Président. Quant au livre, je lui donne cinq pages pour me dire s’il « sonne » vrai ou faux, dix pages pour savoir s’il me parle ou non, vingt pages pour me « prendre par la gueule », ou non.

Vous vous êtes souvent méfié de la « critique jargonnante » : que doit être, selon vous, une critique juste aujourd’hui – un jugement, un accompagnement, ou une forme de création en soi ?

Avant Mai 68, nous avions dix-huit ans, au seuil de la faculté des Lettres, et tel Doyen grave, chargé de nous accueillir, nous mit en garde : si vous vous trouvez là au motif que vous aimez la Littérature, vous allez déchanter, car nous allons étudier la littérature de manière SCIENTIFIQUE, et c’était en effet parti, en cette fin des années 60, pour les discours scientistes opposés à l’intuition sensible et à toute lecture spontanément passionnée et naïvement généreuse, avec  le  structuralisme et sa phraséologie, le sociologisme à la Bourdieu et les idéologies de la déconstruction, qui me firent personnellement fuir après que j’eus fui la langue de bois du freudo-marxisme – ce qui ne signifie pas pour autant que j’aie rejeté l’approche critique marxiste d’un Lucien Goldmann ou d’un Henri Lefebvre, ni les apports d’un Baudrillard ou d’un Derrida, voire d’un Bourdieu. Cela étant, la cuistrerie et les prétentions académiques aidant, l’on peut constater aujourd’hui les dégâts de cette idéologisation du discours critique en détaillant par exemple « l’appareil » alourdissant l’édition complète des romans d’un C.F. Ramuz aux éditions Slatkine, qui atteint des sommets de cuistrerie touchant au ridicule et au comique. Or travaillant, pour ma part, dans les rubriques littéraires de journaux à large diffusion (de La Tribune de Lausanne, dès 1969, à 24 Heures, en passant par La Liberté de Fribourg et Le Matin), je m’en tenais à un langage intelligible relevant de la « ligne claire ». Par ailleurs, le rejet de la pédanterie du spécialiste m’est naturel – Molière a passé par là…

Dans Le Passe Muraille, vous avez voulu associer les écrivains à l’exercice critique : est-ce une manière de briser la frontière entre lecture et écriture ?

À l’origine, la vocation du Passe-Muraille était de défendre et illustrer la littérature romande, peu commentée dans les médias ordinaires. L’accueil des écrivains du cru allait donc de soi, et la contribution des auteurs à la présentation de livres de leurs pairs, sans complaisance si possible, dans la lignée d’une longue tradition romande où les auteurs étaient souvent critiques, ou inversement, d’Alexandre Vinet et Amiel aux universitaires Jean Starobinski ou Jean Rousset et, dans les journaux, un Jean Vuilleumier commentant un Haldas commentant un Francis Giauque, etc.

Votre œuvre semble tendre vers un livre total, « ni journal intime, ni roman, ni essai, mais tout cela à la fois » : est-ce là votre véritable forme littéraire ?

Dès l’âge de seize ans environ, j’ai commencé à tenir des carnets alors que la passion de lire m’est venue bien avant, mais la veine introspective – qu’on retrouve autant chez un Amiel que dans les Journaliers d’un Marcel Jouhandeau – se mêle à ma « ligne de vie », en relation constante avec un noyau poétique lié lui-même à tous les points de la circonférence, à savoir le récit producteur de récits autobiographiques, de romans ou de nouvelles, la chronique quotidienne regroupée en Lectures du monde (sept titres, dont cinq publiés) et la poésie de plus en plus présente, à cela s’ajoutant une nébuleuse de textes brefs correspondant à la pratique des blogs et autres textes propres aux réseaux. Résultat : une espèce de constellation composite, de consistance variable mais avec un « souci » poétique constant, jusque dans mes « listes » et autres papiers littéraires.

Vous avez écrit des milliers de textes – carnets, chroniques, critiques – parfois quotidiennement : qu’est-ce que cette fidélité à l’écriture transforme dans une vie ?

Mais c’est la vie même ! Et pas plus que le pommier de ses pommes, ou du derviche de sa danse, je ne saurais en parler – j’écris comme je respire, le rêve y participe de plus en plus, et c’est un plaisir sans mélange, non sans larmes et alarmes – c’est le poids du monde – et au gré des « minutes heureuses » chères à Baudelaire et Georges Haldas – c’est le chant du monde.

Dans vos textes, on sent une lutte « contre la fuite du temps et la perte du sens » : écrire est-il pour vous une forme de résistance ?

Quant au contenu de l’écrit : bien entendu. Mon premier papier, à quatorze ans, dans un journal des Unions chrétiennes intitulé Jeunesse, était consacré à l’objecteur de conscience Henri Lecoin dont le témoignage, dans Le Canard enchaîné que je lisais déjà, m’avait impressionné, et l’écriture de résistance, de Bloy à Thomas Bernhard, est pour moi vitale autant que l’échappée lyrique.  Mes deux mentors de jeunesse ont été Charles-Albert Cingria – le psalmiste par excellence à l’expression apollinienne – et Stanislaw Ignacy Witkiewicz, son contraire à tous égards, catastrophiste aux prémonitions géniales, donc : porosité byzantine et lucidité tragique, deux pôles opposés correspondant à ma double nature de natif des Gémeaux…

Charles-Albert Cingria

Vous avez accompagné et révélé de nombreux auteurs, célèbres ou inconnus : comment définiriez-vous votre rôle de passeur ? Est-ce une responsabilité, une vocation, ou une dette envers la littérature ?

C’est naturellement tout cela, mais sans trop y penser : tout naturellement. Recevoir est un art, aussi important sinon plus que donner, et transmettre ce qui a été reçu m’est toujours apparu comme une façon de collaborer à un Grand Œuvre à la fois virtuel et plus-que-réel.  

À l’époque des réseaux sociaux, des formats courts et des vidéos rapides, comment pouvez-vous encore croire à la lenteur de la lecture et à l’exigence littéraire ?

Je n’ai pas besoin de croire à la lenteur : je la vis. Je suis indolent de nature et contemplatif, mais la fulgurance fait partie du tableau comme dans La Tempête de Giorgione que vous pouvez voir à l’Accademia de Venise, avant d’aller traîner sur les Zattere en vous rappelant ceux qui y ont rêvé, de Proust à Pound en passant par Ruskin et Philippe Sollers ; et me retrouvant là-bas dans ma petite carrée de la Calcina, pension de rêve, je sors mon MacBook et me relie à la Toile comme je m’y retrouve  à l’instant sur mon E-mac à diffusion musicale  polyphonique d’orgue sans frontières…

Vous avez vous-même investi le blog et Facebook avec des milliers de textes : ces nouveaux supports sont-ils une extension naturelle du journal littéraire ou une transformation de celui-ci ?

JLK : Lorsque François Bon, écrivain déjà reconnu, m’a recommandé d’ouvrir un blog, cela m’a paru d’abord contraire à ma pratique solitaire de scribe rédigeant à la main et à l’encre verte, mais très vite la fusion s’est faite sans que je cesse d’écrire « à la main » sur un écran, et toujours au même tempo. Le fait d’avoir, les premiers temps, plus de mille lecteurs quotidiens attentifs, et de nombreux contacts vivifiants, m’a naturellement intéressé, puis, au fil des années, les lecteurs se sont fatigués et plus ou moins volatilisés, comme je l’ai observé sur Facebook où je suis censé avoir 5000 amis dont peut-être 50 répondent présent, plus souvent réduits aux doigts d’une main – mais peu m’importe ! Cela étant, les textes que je mets en ligne sont le plus souvent écrits à la main dans mes cahiers, dont plusieurs centaines, enluminée d’innombrables aquarelles, sont déposés aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale, dûment classés pour l’Éternité et plus si affinités…

Pietro Citati

Enfin, en relisant votre propre œuvre – vos récits, vos carnets, vos poèmes – avez-vous le sentiment d’avoir écrit une vie, ou plutôt d’avoir poursuivi une question sans réponse ?

Il m’a été donné tardivement, ces dernières années, de faire une rencontre extraordinaire en la personne de l’écrivain et critique italien Pietro Citati (1930-2022), selon moi le lecteur idéal et sans pareil (je ne vois qu’un John Cowper Powys à sa hauteur) , capable de « raconter » ses lectures avec un art prodigieusement développé dans ses évocations quasi picturales et qui vous immerge dans les œuvres (une traversée de Proust inouïe dans La Colombe poignardée) qu’il met sans cesse en rapport entre elles (Baudelaire éclairant Dumas, le Rubempré lesbien de Balzac faisant signe à l’Orlando bisexuel de Virginia Woolf), les mystiques italiennes et les cinglées à la Simone Weil ou Flannery O’Connor dans ses formidables Portraits de femmes, ou le vortex du Mal absolu dans son exploration du XIXe siècle littéraire, et c’est précisément votre question que Citati se pose à propos de ces chasseurs de chimères si divers qu’auront été Kafka et Goethe, Jane Austen ou Henry James, Poe ou Karen Blixen, entre mille autres rêveurs éveillés attachés au tissage de cette fabuleuse tapisserie de mots sans coutures – pourquoi cette recherche du Tout apparemment insensée ou qui leste précisément le sens de notre vie ?

Lien de la revue : https://www.revuelepassemuraille.ch/index12.html

 

Auteur/autrice

  • Grégory Rateau écrit des romans, de la poésie et des articles sur la littérature pour différentes revues (L'atelier du roman, Esprit, Zone critique, En attendant Nadeau, Causeur...). Il mène également des entretiens.

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