Lebedev : le chant du cygne / Moreau : « La Sirène et le Poète »

Les fastes du palais Brogniart ont abrité fin mars, le Salon du dessin. Parmi la quarantaine de galeries internationales représentées, celle de James Butterwick offrait une surprise céleste. Son stand était entièrement consacré à Dmitry Lebedev (1899-1922), symboliste d’Odessa, mort méconnu à une poignée de jours de ses 23 ans.

Il est toujours fascinant de voir une imagination se frayer si jeune un chemin sur les routes du ciel. Certaines « vieilles âmes », comme on dit, semblent avoir le sentiment précoce de leur départ. Il est bien sûr facile de tirer des conjectures une fois la trajectoire du sujet accomplie ; mais regardez longtemps les dessins et les peintures de Dmitry Lebedev, regardez les aquarelles rutilantes, aux côtés de qui Shéhérazade serait si pâle ; et regardez les dessins noirs, qui ressemblent aux visions les plus engourdies d’Hoffmann : vous y verrez des croquis pris d’une terre déjà séparée du rivage humain.

Ange en prière de Dmitry Lebedev

Mais comment nommer ce pays ? Les visions de Lebedev ont l’air de sortir des flots du Nil, sur des linges essorés puis repeints avec le bleu des lunes volé aux lavandières de Bretagne. Si vous les croisez sur les rivages celtes, ces filles du destin, et qu’elles vous appellent à l’aide, on dit qui qu’il faut tordre le linge dans le même sens qu’elles, sous peine qu’elles vous broient les os. Cette menace rêve dans l’œuvre de Lebedev. Par exemple, on reconnaît presque dans Lament over the Serpent (1922) la peau fine des habitantes de Nasado. C’est le nom d’une ville de l’Armor, où les femmes avaient la peau si fine, que les soldats romains alors en garnison, voyant le filet rouge du vin passer à travers leur gorge, en tombèrent amoureux. De rage, le chef de faction romaine provoqua la ruine de la cité, désormais lacustre. Lebedev peint l’amarre dénouée, la grâce engloutie, l’embarcadère fatal. Son œuvre est un parchemin fragile, nervures des feuilles à l’automne, veines de nos amours à jamais défuntes.

Lebedev a volé librement dans le ciel du désespoir et celui des couleurs ; il a fixé les mirages de l’arc-en-ciel dans les cascades du paradis et de l’enfer. Ses dessins alignent parfois des motifs géométriques : oscillogrammes d’un esprit pantelant, qui a besoin de la forme pour mettre sa pensée sur pilier, comme les cendres d’un esprit d’élite demandent le faîte d’une colonne de granit pour se mesurer à l’Éternité. Dans Expectation, une noble et belle femme, la main posée sur une table garnie de fruits, porte son regard à gauche, loin au-delà des vaguelettes d’un grand lac serti de montagnes bleues ; elle semble attendre la couleur d’une voile annonciatrice. Est-elle Iseult la Blanche ? La couleur chante dans les aquarelles de Lebedev, comme les moines et les sœurs : les pigments lumineux s’enferment et prient dans des contours tracés au plomb noir, qui rappellent à merveille l’art des vitraux. Si Lebedev avait vécu plus longtemps, combien de salles de théâtre, d’opéra ou d’églises, auraient entrouvert leurs plafonds à son monde d’apothéoses ?

Après les couleurs, on entre dans la série des dessins. Ses crayonnés sont faits avec de la cendre prise au bûcher d’une intelligence trop vive pour notre monde. Lebedev est de connivence aussi bien avec les goules et mauvais anges de Poe qu’avec les Élohims et Énoch de Blake. On entend hurler de lourdes cloches sur fond d’incendie ; on zigzague avec les chauves-souris dans le fond des cavernes avant d’être rapatrié, par une main d’ange, jusqu’au rideau irisé de la cascade fermant ces catacombes au monde des vivants. On croit lire dans ses dessins les vérités surnaturelles écrites sur les plis d’un suaire, passé au rayon X.

L’œuvre symbolique de Lebedev contient aussi des personnages récurrents, des silhouettes de messagers. Dans City of the Dead, on dirait qu’un cygne ou une grue allonge son cou vers nous. Ailleurs, c’est le héron qui devient le délégué de la mort. Et quel est ce griffon qui pèse de toutes ses griffes sur un mausolée (Despair, 1918) ? Et quelles cendres reposent dans l’urne sur laquelle veille une femme (Angel) perdue dans un décor de voiles gonflées : inutiles parachutes, ouverts une fois leur porteur à terre ? Le dessin Grotto (1918) paraît, lui, le négatif de l’Île des morts de Brocklin.

Ce qui frappe d’une manière plus historique et singulière, serait la ressemblance du Demon on a Mountain de Lebedev avec celui du film d’animation des studios Disney, Fantasia (1940). Une nuit sur le Mont chauve et l’Ave Maria, de l’illustrateur danois Kay Nielsen (1886-1957), auraient-il eu pour calques une vision de Lebedev ? Si vous jetez un coup d’œil aux illustrations de Nielsen, dans À l’Est du Soleil et à l’Ouest de la Lune, on se demande à travers quel même flocon du palais des glaces boréales ces deux artistes ont pressé leur regard.

La galerie James Butterwick a édité un intéressant « Catalogue raisonné ». On apprend que la seule exposition du peintre – quasi autodidacte – eut lieu de son vivant, au Salon des Indépendants d’Odessa (1919). Le rayonnement d’Odessa, alors capitale sud de l’Empire tsariste, et porte de l’Europe, était fort à l’époque. Son École d’art s’honorait des séjours de Kandinsky, Altman et Burliuk ; et le Salon de 1909 réunissait, par exemple, les œuvres de Matisse, Bonnard, Vlaminck, Rousseau et Signac. Enfin, un nom revient très souvent dans les poèmes et la vie de Lebedev : Valentin Bulak. Il fut certainement l’amour de sa vie, en tout cas le seul public de son enterrement. L’unique protecteur et légataire de l’œuvre de Lebedev a lui-même transmis les droits à l’un de ses descendants. On apprend, toujours dans le catalogue raisonné, qu’une partie de cet héritage a été entreposée dans une jeep, laquelle fut endommagée par une attaque de drone russe en novembre 2025. Les appareils de la mort changent en un siècle, mais sa lame est toujours franche : Lebedev avait raison d’immortaliser certains becs d’acier au coin des cités funèbres.

Par une coïncidence de calendrier, le soir de ma visite du Salon, le Miserere d’Allegri retentissait sous les voûtes de Notre-Dame de Paris, au seuil de la semaine sainte. Il n’est plus de coutume d’éteindre les cierges un à un lors du Miserere, alors je me reportais aux lignes de Madame de Staël, impressionnée par le spectacle offert dans la chapelle Sixtine durant l’Office des Ténèbres du Jeudi saint, à l’écoute de ce même Miserere d’Allegri : « On éteint les flambeaux ; la nuit s’avance ; les figures des Prophètes et des Sibylles apparaissent comme des fantômes enveloppés du crépuscule. Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet état de l’âme où tout est intime et intérieur ; et quand le dernier son s’éteint, chacun s’en va lentement et sans bruit ; chacun semble craindre de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde[1]. » C’est le sentiment qui nous gagne lorsqu’on feuillette les œuvres gracieuses de Lebedev, dont le nom, signifie, en russe, « cygne »… Il y a tout lieu de croire que Lebedev touche au rivage de Lohengrin.

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Gustave Moreau, la Sirène et le Poète, 1895

Dmitry Lebedev semble parfois s’adresser à L’Ange Voyageur de Gustave Moreau. Ce sont les mêmes visions ourlées dans le manteau des deuils : ce manteau à épaulettes serties d’étoiles, qui tiendra chaud plus tard au Petit Prince. Si le Salon du dessin est terminé, le musée Gustave Moreau présentait à cette occasion, et jusqu’au 4 mai, l’exposition La Sirène et le Poète. À l’origine de cette exposition : la restauration du dessin préparatoire La Sirène et le Poète (1899), retrouvé dans les archives de la Manufacture des Gobelins en 2024. Moreau avait reçu en 1894 la commande d’un carton de tapisserie pour les Gobelins, sur ce même thème, La Sirène et le Poète, qu’il avait exploré et peint quelques années plus tôt. L’œil averti se plaira à voir dans les détails du dessin préparatoire les méconnaissances du génie ; des « coquilles » picturales : comme ces méduses que Moreau représente à l’envers. Quant aux crabes, nombreux, ils seraient le signe du cancer qui rongeait le corps de l’artiste, et dont il mourra. Même les petites déchirures et autres marques de l’usure et de l’oubli semblent habiller l’œuvre plus qu’elles ne la dégradent. Elles sont la main du Temps posée sur celle de Moreau, pour le consoler.

En bref, si l’agitation du printemps vous gêne, si vous souhaitez gagner la hauteur des cathédrales terrestres ou sous-marines, allez confier vos peines à la Sirène et au Poète ; ils vous diront par quel sentier vos pas repasseront les courses de Lebedev et Moreau ; quel sentier mène au bord d’une falaise intime, où le soleil d’avril, dans toute sa gloire, vient transformer nos larmes acides en verres de contact, pour mieux contempler les disparus qui nous sont chers.

Article rédigé par Dimitri de Larocque Latour

[1] Corinne, ou l’Italie, Livre X

Palais Brongniart et musée Gustave-Moreau (Paris) – Jusqu’au 4 mai 2026

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