Le Siècle d’or espagnol – Sculpter la couleur et Francisco de Zurbarán

Le musée du Louvre présente deux expositions complémentaires autour du Siècle d’or espagnol, l’une consacrée à la sculpture du XVIIe siècle – Sculpter la couleur – l’autre au peintre de premier plan de cette époque Francesco de Zurbarán (1598-1664), qui s’achèvent toutes deux le 25 janvier 2027.

Les sculptures polychromes de Gregorio Fernández de Valladolid forment un théâtre grandiose et expressif qui correspond au climat religieux de la Contre-Réforme. L’exposition met en relief son œuvre majeure, composition plus grande que la taille humaine, qui unit les personnages de la Passion, thème privilégié en écho à la dévotion populaire. C’est dans le même climat que se développe la carrière artistique de Zurbarán. Le culte des reliques alimente le goût pour des représentations naturalistes, voire horrifiantes, où l’illusion du réel, notamment de la souffrance du corps saint martyrisé, s’exprime par des mises en scène avec sang, plaies, yeux révulsés, le but étant de réveiller la vive émotion des fidèles, leur compassion. Abondent des images du Christ crucifié, de saints, de la Vierge. Ces sculptures polychromes font souvent partie de retables ou sont portées pendant les processions.

La Passion de Valladolid frappe par son réalisme. Les spectateurs doivent avoir l’impression d’assister à la crucifixion du Christ où les détails sont modelés en matières variées : bois, cordes, tissus, métaux. Les paroisses rivalisent pour attirer les foules. La Passion de Fernández excelle dans cet effet du vivant grâce à l’expression forte des silhouettes en mouvement. De nombreuses statues reliquaires témoignent du même naturalisme exacerbé, douleur ou extase mystique, souvent composées de diverses matières qui soulignent cet aspect : yeux en verre, larmes en cristal, dents en ivoire, ongles en corne.

Gregorio Fernández, le Portement de croix, entre 1614 et 1615

Zurbarán n’est pas particulièrement attiré par ce type de piété spectaculaire de « chair à vif ». Il privilégie plutôt le silence et le recueillement. Il s’inspire cependant de ce style sculptural : ses silhouettes forment des volumes palpables et imposants, ses couleurs sont intenses. Sans doute a-t-il rencontré des sculpteurs à la cour de Madrid, où il séjournait après ses débuts artistiques à Séville.

La rétrospective actuelle est organisée par la National Gallery de Londres, le musée du Louvre et l’Art Institute de Chicago, en regroupant les pièces importantes du peintre, commandes monastiques, portraits et natures mortes. Zurbarán est un artiste typiquement espagnol, car il n’a pas été formé en Italie. Il commence à peindre à Séville, ville très prospère avec son port qui reçoit les richesses du Nouveau Monde. Là, il fait la connaissance de Vélasquez qui devient son ami et qui l’introduit plus tard à la cour du roi Philippe IV, où il s’installe dès 1658, après l’épidémie de peste qui a ravagé Séville.

Son style bien à part, sa foi manifeste et sa technique virtuose le placent parmi les peintres les plus connus de l’âge d’or espagnol. On redécouvre son génie assez tard, au XIXe siècle.

La thématique de son œuvre est variée, centrée surtout sur la piété marquée par l’ascétisme monastique. Pendant son séjour à la cour de Madrid, il participe à la décoration du palais royal, peint des sujets mythologiques et historiques, découvre la peinture italienne et flamande. Mais c’est le thème religieux qui domine son œuvre.

Francisco de Zurbarán, Christ en croix, 1627

L’exposition accorde une place privilégiée au Christ en croix (1627), tableau monumental qui a eu un grand succès de son vivant et qui a initié sa carrière. Son style s’impose d’emblée : jeu de lumière caravagesque, naturalisme, matérialité et spiritualité. Sur le fond noir se dessine le corps illuminé du Christ. Sa véracité anatomique est telle que des fidèles se demandaient si la figure était sculptée ! Cette commande monastique en enchaîne d’autres venues de l’ordre des Mercédaires. Zurbarán peint vingt-deux tableaux de grand format illustrant la vie de Pierre Nolasque, canonisé en 1628. Son style à part s’affirme grâce à son inventivité audacieuse. Toujours soucieux de rendre une intériorité forte, il met ses silhouettes dans un espace théâtral, comme exposées sur une scène et éclairées, accompagnées parfois de visions, comme sur cette toile qui représente saint Pierre Nolasque endormi, visité par un ange le bénissant. Du fond noir, au-dessus de sa tête, surgit un nuage avec un rêve sur la sainte Jérusalem. Le simple mobilier de la cellule monastique rappelle le quotidien, mais la composition forme une mise en scène orchestrée pour souligner son sens religieux et symbolique.

Il en est de même dans cette admirable œuvre consacrée à une scène de la vie de Jésus et Marie (La Maison de Nazareth). Le même décor simple, presque banal, deux personnages, chacun plongé dans sa rêverie. L’enfant est occupé à extraire une épine de son doigt, sa mère l’observe, toute songeuse. Apparemment rien de spectaculaire dans ce moment banal parmi des objets aussi ordinaires – table, corbeille à linge, deux pigeons – et pourtant l’intensité et le sens de l’image s’imposent. Zurbarán a ce talent d’évoquer une profonde spiritualité dans des espaces dépouillés, où ses personnages sont comme baignés dans les traits de lumière d’une provenance surnaturelle (on a souligné son style proche de celui du Caravage).

Ce même procédé artistique est remarquable dans une série de peintures dédiées à saint François, toutes étant des commandes monastiques, et qui lui ont valu le titre de « peintre des moines ». L’austérité de ces tableaux est saisissante. Saint François est représenté soit à genoux, soit debout, vêtu de sa bure terreuse rapiécée, peinte dans les moindres détails, le visage ombragé par la capuche, tourné vers le haut, en extase, un crâne entre les mains. La silhouette se découpe du fond sombre, uni. Chose curieuse, ce thème avait à l’époque un succès énorme. Les mêmes représentations fleurissaient. Dans l’atelier d’El Greco, on a répertorié une centaine de toiles semblables ! Zurbarán est admiré au XIXe siècle grâce à cette force intérieure de saint François en mortification. Encore une fois, son style s’affirme, en liant matérialité et spiritualité.

Zurbarán maîtrise aussi bien les grands que les petits formats. Ses natures mortes de dimensions modestes prouvent sa virtuosité dans la représentation des matières, non loin de l’art flamand. Ses objets – vaisselle et coupes de fruits – sont savamment disposés, jamais en désordre, ce qui attire l’attention sur leur aspect pictural, formel, sans rien perdre de leur sens symbolique. Le meilleur exemple serait son célèbre Petit Mouton qui évoque évidemment le sacrifice du Christ, mais éblouit par le naturalisme anatomique de l’animal.

Francisco de Zurbarán, la Maison de Nazareth, 1635-1640

Zurbarán est aussi reconnu par son don de coloriste. Ses œuvres sont particulièrement expressives grâce à de larges formes chromatiques, comme sculptées. Ses volumes sont soit épurés, représentant souvent des vêtements aux tonalités unies, soit sophistiqués, exposant des robes richement brodées, ornées de dentelles ou de bijoux. On le nomme parfois le « peintre du blanc ». Saint Sérapion (1628) montre le martyr évanoui, suspendu à des cordes, avec la tête inclinée sur une épaule. La plus grande partie de la toile est occupée par le drapé de sa robe, très nuancé. La même démonstration de la virtuosité est visible dans le Voile de Véronique. Ce trompe-l’œil fait voir une étoffe fixée par des clous avec l’empreinte délicate du visage du Christ. La matérialité est ici impressionnante. La blancheur du tissu présente d’innombrables nuances qui le rendent presque palpable.

Toujours la même audace de lier la matérialité naturaliste au sens religieux et le mystère. Zurbarán réussit à créer une vision mystique authentique, vécue de l’intérieur et à la fois visible. Nombreuses sont ses visions qui font irruption dans l’intimité de l’espace ordinaire dépouillé. Son saint Pierre crucifié tombe du ciel, la tête en bas (Apparition de saint Pierre à saint Pierre Nolasque, 1627). La composition choque par son audace, ce qui a plu sans doute à Salvador Dali qui a fait planer le Christ dans l’une de ses toiles. Ainsi chez Zurbarán des images mentales habitent l’ordinaire, des visions religieuses empreignent le quotidien. On sent que ce n’est pas une simple astuce formelle : Zurbarán témoigne d’une foi inspirée, intense, qui ne cesse de nous émouvoir aujourd’hui. Le réel banal révèle sous son pinceau sa profondeur mystique Ses compositions statiques et épurées sont « essentielles » et toujours vives.

Article rédigé par Maja Brick                       

 

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