N’ayez pas peur : l’exposition au Musée Marmottan ne donne pas envie de dormir ! Rien de soporifique dans ces multiples approches visuelles du sommeil. Le spectateur a les yeux grands ouverts en face de personnages endormis, lui bien éveillé, voire fasciné. Car de fascination il s’agit dans le cas d’un thème si particulier et traité depuis l’Antiquité. Chose curieuse, aucune exposition en France, n’avait été consacrée à ce sujet.

La présentation des œuvres n’est pas chronologique et met l’accent sur le XIXe siècle qui se penche sur l’analyse scientifique du phénomène, d’ailleurs toujours pas complètement expliqué malgré de nombreuses théories, notamment neuroscientifiques parmi les plus récentes. Du sommeil paisible au sommeil tourmenté, l’exposition montre plusieurs aspects de cet état si ordinaire et si mystérieux à la fois, qui occupe le tiers de notre vie.
Les artistes, avec leur intuition fine, devinent que le sommeil s’ouvre vers une autre vérité, inconnue du quotidien ordinaire. Bien qu’attirés par les formes physiques figurant le corps alangui, ils cherchent souvent la symbolique du sommeil. Ils traitent donc cette thématique comme une étude proche de la nature morte (leurs modèles sont sans expression), ou bien ils s’intéressent aux fantasmes que le sommeil produit.
Leur position est toujours ambiguë et relève du voyeurisme car ils font intrusion dans l’intimité de l’autre à son insu. N’est-ce pas aussi notre position de spectateur ?

L’exposition est riche non seulement de sa problématique mais aussi de la variété des styles et des techniques sans rien perdre d’une certaine cohérence. Nous plongeons dans une promenade presque somnambulique mais très attachante. Peinture, sculpture, photographie, gravure – cette technique est privilégiée – huit sections au total, huit étapes du parcours à partir du repos qui n’a rien d’inquiétant. Michel Peter (la Sieste, 1890) représente une jeune femme allongée sur un banc de jardin. Carolus-Duran (l’Homme endormi, 1861) peint un homme barbu assoupi dans une position semi assise. Ils traitent leur motif comme un exercice pictural, voulant avant tout créer une aura tranquille. C’est plus l’atmosphère, la forme, les jeux de lumière qui les préoccupent que l’expression. La sieste se prête bien à ce type d’études. Édouard Vuillard par exemple, passionné par les tissus et les décors intérieurs, choisit le sommeil à cause de son immobilité quasi « décorative ».
Même si ces représentations, souvent proches de l’académisme, montrent le climat statique du repos, un trouble demeure : la personne endormie livre sa vulnérabilité à l’observateur. Un enfant en sommeil ou une jeune femme presque nue sont des objets vus et à la fois fantasmés, comme si l’artiste tentait de voler leur secret, puisque ni présents ni absents, ils continuent à vivre quelque part, inaccessibles, symbolisant ainsi tout motif pictural n’appartenant pas à la réalité ordinaire. Dans ce sens, l’exposition pose bien une question très complexe qui touche à l’essence de l’art, de la représentation qui ne s’égale jamais au réel, plutôt motivée par l’envie de saisir l’invisible. Le sommeil ouvre la porte au rêve et à l’inaccessible vérité du monde. Le sommeil – état observé – reste donc toujours obscur et étrange. Freud parle de « l’inquiétante étrangeté ». Non sans raison, c’est au XIXe siècle que l’intérêt pour le sommeil s’est particulièrement « éveillé ». Les méthodes scientifiques ou pseudoscientifiques promettent d’accéder à son mystère. Mais plus la raison s’acharne à l’expliquer, plus le sommeil résiste tout en dévoilant un territoire obscur.
Déjà dans les siècles reculés, le sommeil était compris comme un motif symbolique à la dimension prophétique. Tant d’images montrent le petit Jésus endormi sous le regard tendre de la Vierge, et l’époque de la Renaissance, notamment, en est riche. Le sommeil de l’enfant symbolise ainsi la Résurrection. La Bible abonde en motifs visionnaires liés au sommeil. C’est un état qui s’inscrit dans un ordre sacré (Giuseppe Antonio Petrini, le Sommeil de saint Pierre, Il Garofalo, le Sommeil de l’enfant Jésus, XVe siècle).
L’enfant endormi semble un sujet privilégié par les peintres depuis toujours. Son abandon total fait penser à l’innocence originaire et à sa fragilité (Claude Monet, Jean Monet endormi, 1868). Le trouble cependant persiste. Fernand Pelez montre un très jeune vendeur de rue accablé par la fatigue (Un martyr. Le marchand de violettes, 1885). Jean-Joseph Carriès représente un bébé endormi (le Bébé endormi, 1888, plâtre). Le petit se repose-t-il ou est-il gravement malade ?
Au cours de notre promenade, l’ancien ordre sacré s’efface donnant lieu à un malaise proche de l’angoisse. Car si pour les anciens le sommeil préfigurait la mort comme un passage vers la vie éternelle, pour le siècle des Lumières c’est un gouffre qui n’a rien à voir avec l’au-delà.

Hypnos et Thanatos fascinent les romantiques. Goya et Füssli révèlent les cauchemars, les symbolistes se passionnent pour le côté morbide du sommeil évoquant l’agonie. Fernand Hodler peint sa fiancée sur son lit de mort, habité par une pulsion macabre. Nadar photographie Victor Hugo juste après son décès. Les masques mortuaires sont à la mode. Les jeunes femmes suicidées flottant dans l’eau charment le public par leur beauté cadavérique. Ces Ophélie attirent une curiosité ambivalente pour la mort, la folie et l’érotisme. On ne cesse de s’interroger sur le voyeurisme et la fascination équivoque devant toute une série de tableaux avec des beautés endormies, objets de convoitises et de fantasmes. (Simon Vouet, Psyché et l’amour, 1650, Max Klinger, Psyché à la lampe, 1860). Une nymphe endormie livrée au regard concupiscent du Satyre, Jupiter et Antiope (Ingres), dans les mythologies ou les contes, la belle endormie est souvent un objet érotique. Cette ombre du psychisme prédateur est étudiée par les peintres depuis longtemps…
Le rêve déploie un vaste territoire imaginaire avec ses histoires fantastiques, surréalistes. Les artistes, notamment du courant symboliste, donnent libre cours à leur création en choisissant ce motif. Tant de poésie dans les têtes volantes d’Odilon Redon… Mais ces rêves débridés qui enchantent engendrent aussi des cauchemars, ce qu’a montré Goya dans ses Caprices. Max Klinger se penche sur ces visions maladives proches de la folie. Edward Munch témoigne de son insomnie en un autoportrait (le Noctambule, 1923-1924), celui d’un homme angoissé. Gustave Courbet nous plonge dans le regard insondable d’une femme malade (la Voyante ou la somnambule, 1855). En vain, les médecins du XIXe siècle cherchent à apaiser ces troubles grâce à des explications scientifiques (Albert von Keller, Hypnose par Schrenck-Notzing, 1885) : après tant de siècles de sommeil, nous savons que le repos n’est jamais complet, que l’angoisse de la mort ne nous quitte jamais. C’est pourquoi peut-être l’exposition revient dans son dernier chapitre à la chambre à coucher avec de douillets édredons (Antonio López Garcia, El Sueño), pour nous rassurer, nous détendre par le silence, nous rendre l’intimité volée et magnifiée par tant d’artistes. Bonne nuit !
Article rédigé par Maja Brick