Sur l’exposition « Le Passage de Vénus » au musée d’Arles

La Vénus d’Arles est de retour au pays ! Exhumée au XVIIe siècle dans les ruines de son théâtre, offerte à Louis XIV pour orner Versailles, puis entrée dans les collections du Louvre après la Révolution, elle revient aujourd’hui exceptionnellement au musée départemental d’Arles antique. Autour d’elle, plus de quatre-vingts oeuvres – dont une trentaine de pièces archéologiques majeures – composent une méditation sur les prodiges (et périls) de l’amour.


Depuis Paris, pour se rendre à Arles, on traverse longtemps des plaines vertes comme un tapis de jeu. Immenses plaines où l’on sent peser la triche. Le paysage trompe : il y a quelque chose de pipé dans ces prés trop vastes pour être vrais. Puis, après Avignon, tout devient flamme. Les cyprès paraissent, les arbres s’affinent comme la pupille devant l’excès du jour, et laissent une impression de bûcher. Nos pensées se purifient dans cet embrasement vert et jaune. Les étoiles tournent mieux. Et que dire lorsque nous marchons de la gare d’Arles vers son centre ! Les pierres couleur de miel nous parlent sur le ton de la confidence, un soupir au bord des lèvres : elles s’apprêtent à dire des secrets. C’est bien là l’effet du « Passage de Vénus » – tel est le titre de l’exposition présentée au Musée départemental de la cité antique, jusqu’au 31 octobre.

Parmi les quatre-vingts objets de l’exposition, le regard s’arrête tantôt sur les vieux marbres : celui du théâtre antique de Lyon (Ier av. Jésus-Christ), où le ventre de la déesse est paré de la queue du dauphin, et fait directement penser à sa mission de protection dans la navigation des marins. On est aussi frappé par la photographie de Lucien Clergue, qui orne d’ailleurs l’affiche de l’exposition. Sa Vénus accueille le rayon solsticial de l’hiver, qui l’effleure en chantant. Ivre de ces visions, on court d’un morceau mutilé à l’autre ; on recompose en soi nos souvenirs d’amours. Mais le chef-d’oeuvre trône à la toute fin du parcours, étreint dans un demi-cercle purpurin, comme dans la paume rougeoyante d’une abside. On a envie de pousser près de cette statue des psalmodies, de faire traîner des syllabes mystiques.

Cette Vénus d’Arles, drapée dans son himation, est un marbre de Thassos, de la fin du Ier avant J-C. Praxitèle, vers 364 avant J.-C. avait représenté son amante, l’hétaïre Phryné. La Vénus que l’on contemple est une copie romaine de l’Aphrodite de Praxitèle. À l’origine, Vénus ornait le théâtre antique d’Arles, construit sous l’empereur Auguste, puis le temps l’a enfouie dans les secrets du sablier. Le 6 juin 1651, c’est lors du creusement d’une citerne près des deux dernières colonnes encore debout, « les Veuves », qu’on découvrit la tête ; puis, un peu plus loin, le buste et les jambes. Un sculpteur local s’occupa d’assembler les détails, ce qui permit, deux semaines après sa découverte, d’intégrer Diane – on la tient pour telle, à l’époque – aux collections de la ville, puis, quelque temps plus tard, de la faire trôner en gloire dans l’Hôtel de ville. En 1683, Louis XIV, informé de l’existence de cette statue, évoque assez ouvertement son désir de l’obtenir, pour orner la galerie des Glaces. Arles s’empresse de la lui envoyer. C’est le sculpteur François Girardon qui est chargé de reprendre la statue, de l’adapter au prestige royal. Girardon est convaincu qu’une telle draperie ne peut être l’attribut de Diane. C’est Vénus, purement et simplement ! Le sculpteur du roi ajoute les bras, le miroir et la pomme de la Discorde. Le 16 avril 1685, Vénus est officiellement installée dans la galerie des Glaces. En 1797, la Révolution voit le transfert de la Vénus de Versailles à Paris, dans le futur musée du Louvre.

Aphrodite dite Vénus d’Arles. Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines. Paris, musée du Louvre © 2006 Musée du Louvre, Dist. Grand Palais RMN / Daniel Lebée et Carine Deambrosis

Louvre, où la Vénus d’Arles est aujourd’hui voisine et rivale de la Vénus de Milo. La curiosité naturelle pousse à s’interroger sur l’absence de bras de ces deux Vénus. Certes, ceux de la Vénus d’Arles ont été ajoutés sous Louis XIV. Mais pourquoi les originaux n’ont-ils jamais été retrouvés ? Pourquoi Vénus a-t-elle élimé cette partie d’elle-même qui sert à annexer une autre existence ? Veut-elle, pour l’éternité, se soustraire aux accolades ? « Et que puissent mes bras savoir encore étreindre », écrit Gianadda dans sa chanson, « Tiens ma lampe allumée ». À l’évidence, Vénus refuse désormais toute étreinte. Dans les Métamorphoses d’Ovide, on sait qu’elle tombe amoureuse du chasseur Adonis, après qu’une flèche lui a été décochée par erreur par Cupidon. Malgré les plaintes langoureuses de son amante, le chasseur s’en va remplir son office, assouvir sa passion. Lors de cette chasse, Adonis croise la course d’un sanglier, qui lui déchire une artère. Vénus accourt. Adonis succombe dans ses bras. En souvenir, l’anémone est teintée du sang d’Adonis ; la rose, elle, l’est du sang de la déesse, car Vénus en courant s’est écorchée dans les buissons de roses. Faut-il comprendre que Vénus, n’ayant pu retenir dans ses bras le chasseur, a décidé devant l’éternité de se mutiler cette partie du corps ?

Une autre question hante le spectateur de Vénus. Quelle est la voix de la déesse ? Les statues sont muettes, plus muettes encore que les tableaux. Née de l’écume d’Ouranos (Aphros signifie « écume »), Aphrodite aurait-elle la voix qui naît de la conque ? Un écho d’écume, le rêve d’un rêve ? Elle est aussi une voix farouche, celle de la mixis des corps. Elle est ce moteur qui précipite le rapprochement amoureux. Elle règne sur les franchissements, les passages à l’acte. La voix de Vénus serait-elle plutôt le cri de la vague à l’assaut du rivage ?

En sortant du musée, je retrouvai la Maison Huit Arles, où je séjournais, dans l’ancien hôtel Raspaud, qui domine la colline de l’Hauture. C’est toujours le meilleur accueil qui soit, chez Julia de Bierre – qui accueille cet été une exposition de photographies de Carline Bourdelas « Au fil des pages, des images ». Une évocation mélancolique des chambres d’écriture normandes, où l’on croise Balzac, Proust, et Sagan. Revenu dans ma chambre, qui donnait sur l’extrémité du théâtre antique, je regardai longtemps les murs et pierres fascinantes de cette rue de la Calade. Quel est le secret de cette peau de Vénus, qui n’a besoin d’aucun élixir ? Un sébum de clarté, marbre de conscience, avec ses fêlures au dos comme la succion de la chimère de tous les hommes, et ses yeux qu’on devine bleus comme le saphir ou le ciel : notre compréhension mutuelle. On songe que sa statue cause parfois le malheur, comme dans la Vénus d’Ille de Prosper Mérimée, ou leste du poids du sort un galion, comme dans certain conte dont je ne connais plus le nom. Elle est le signe par quoi tout s’embrase ou s’abîme. On prend son emblème pour une fleur charmante, et le nez que l’on plonge à l’intérieur subit les pires morsures de guêpe. On sait trop que cette figure aux formes avantageuses, symbole d’abondance et de fertilité, porte deux
lanières à son fouet, dont l’une est faite d’écume (celle d’Ouranos), l’autre d’épines (à cause d’Adonis). Chaque homme vit un jour les tragédies liées à l’ascendant de la déesse. CAVE AMANTEM, « Prends garde à toi si elle t’aime », c’est la formule que grave Mérimée sur le socle de sa Vénus en bronze ; formule livrée à l’interprétation des différents personnages de la nouvelle. « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée », nous chante aussi Racine, par la bouche de Phèdre… Pourquoi tant de garde devant les prodiges de l’amour ?

© Rémi Bénéli

Au moment de quitter Arles, à l’aube, le lendemain, quand je sortis de l’hôtel Raspaud et m’apprêtai à tourner vers les arènes pour descendre l’épaule de la colline de l’Hauture, je vis la lune briller presque pleine au-dessus des « Veuves » du théâtre antique ; presque pleine, mais brisée net dans un coin, comme une oeuvre mutilée. Elle était vraiment ce marbre de Praxitèle, ce coeur délicat qu’on veut consoler mais qu’en touchant l’on navre davantage. « Prends garde à toi si elle t’aime »… Si j’étais entré dans le théâtre antique, à cet instant, par intuition, j’aurais découvert l’emplacement des bras de Vénus. Oui, je riais en moi-même, du rire inquiet du coupable : j’aurais pu passer l’anneau aux doigts retrouvés de Vénus !

Article rédigé par Dimitri de Larocque Latour

https://www.arlesantique.fr/agenda/exposition-le-passage-de-venus

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