Il faut mesurer la chance que l’on a de rencontrer en tête-à-tête la grande comédienne Judith Magre : doyenne des comédiennes en activité au théâtre, Judith Magre a commencé sa carrière au cinéma en 1948 et au théâtre en 1950 et a collaboré avec les plus grands metteurs en scène (René Clair, Jacques Becker, Julien Duvivier, Jean-Louis Barrault, Jean Vilar, Antoine Vitez…). Celle qui, adolescente, se destinait à une carrière de professeur de philosophie a interprété des rôles majeurs du répertoire classique et contemporain mais a aussi fréquenté les grands de ce monde, de Céline à Marie-Laure de Noailles, en passant par Sartre et Beauvoir ainsi que Claude Lanzmann, qu’elle a épousé. Le carnet de bal (expression qu’elle affectionne) de Judith Magre a toujours été rempli. Depuis quelques années, elle a élu domicile au théâtre de Poche où elle se produit pour des récitations et lectures de Hampton, Tesson, Racine, Baudelaire, Apollinaire. C’est à l’occasion de son avant-dernier spectacle sur Baudelaire que Judith Magre s’est confiée, sans langue de bois, à la revue À Rebours.


À Rebours : Dans votre avant-dernier spectacle au théâtre de Poche, « Judith Magre dit Baudelaire », vous avez lu une vingtaine de poèmes des Fleurs du mal, accompagnée d’Olivier Barrot. Dans un premier temps, comment cette lecture s’est-elle imposée ? Cela est-il parti de votre initiative ? Ou est-ce une proposition qu’on vous a formulée ?
Judith Magre : Je suis très amie avec Stéphanie Tesson et toute la famille. Le Poche, c’est ma maison. Et Stéphanie savait que j’avais toujours aimé Baudelaire. Je le lui avais dit ou elle avait peut-être entendu une conversation que j’avais eue avec son père Philippe à ce sujet. Elle m’a donc proposé de faire un spectacle dessus. C’est à l’âge de sept ans que j’ai découvert ses livres dans la bibliothèque de mes oncles et tantes chez qui je passais mes vacances. Il y avait, dans le rayonnage du bas, Jules Verne et la bibliothèque rose qui ne m’intéressaient pas du tout (les petites filles modèles, très peu pour moi, je trouve que ce sont des petites connasses), et au-dessus, Sade qui ne me plaisait pas, Gide qui m’intéressait beaucoup et Baudelaire qui m’a bouleversée. J’ai eu le coup de foudre pour lui à ce moment-là et ça n’a pas changé depuis. On pourrait me rétorquer que ce n’est pas une lecture pour les enfants mais à sept ans, on est très réveillé. Il suffit qu’on tombe sur quelque chose qui vous plaise pour que cela vous marque durablement.
Baudelaire est-il pour vous d’abord un poète romantique ou moderne ? Comment le qualifieriez-vous ?
Il représente la Poésie, tous ses poèmes en prose et en vers me touchent. Même ce qu’il écrit sur le haschisch, bien que je ne me sois jamais droguée, je n’en ai jamais eu l’occasion. Bon, une petite fumette de temps en temps mais ce n’est pas vraiment se droguer, ça…
Comment s’est opéré le choix des poèmes, au nombre de vingt ? Cela commence par « le Spleen », qui est suivi de poèmes célèbres (« Une Passante », « Correspondances » …), d’autres moins. Quelle est la logique que vous avez suivie ?
La logique ne m’a jamais guidée dans ma vie. J’ai pris le livre, je l’ai ouvert et j’ai écouté mon instinct.

Vous êtes en tandem pour la deuxième fois consécutive avec Olivier Barrot, qui contextualise les poèmes de Baudelaire. Y a-t-il une part laissée à l’improvisation entre vous deux ?
Les poèmes, je ne vais pas les inventer, donc je ne peux pas vraiment improviser. Quant à Olivier, il écrit ses textes, il se débrouille avec. Donc on prépare et on répète pour que les textes correspondent aux poèmes. Vous aurez remarqué que je connais les poèmes par cœur, à force de les lire et relire. Je ne pourrais pas en préférer un par rapport aux autres, je les aime tous. Je les trouve tous merveilleux, même « une Charogne » par exemple, que je pourrais tout à fait réciter pendant le spectacle.
La lecture est un exercice que vous appréciez. L’an dernier, vous vous êtes livrée au même exercice avec les héroïnes des tragédies de Racine : Andromaque, Bérénice, Phèdre, Athalie, Agrippine. Vous avez également fait la lecture de nouvelles de Sylvain Tesson et interprété Une Vie allemande de Christopher Hampton… On imagine que vous êtes une grande lectrice. Quel est votre genre littéraire de prédilection ?
J’ai joué Racine sur scène, je me souviens avoir incarné Phèdre en tournée. Pour la petite histoire, je me trouvais un jour à Hambourg pour une des représentations ; mon mari Claude Lanzmann, qui venait toujours me voir jouer, m’a retrouvée à la fin de la pièce pour m’apporter tout un tas de roses (c’était un être merveilleux qui ne faisait jamais les choses à moitié). Il m’a confié : « Je suis censé retourner au journal mais tu es trop géniale, je reviens te voir demain. » Le lendemain, il est arrivé dans ma loge et a dit [Judith Magre imite Claude Lanzmann] : « Je vais encore rester un jour parce que si je te revois jouer aussi mal que ce soir, je divorce ! ». Eh bien il est venu le lendemain et on n’a pas divorcé !
Pour répondre à votre question, j’ai beaucoup lu et ce, depuis mon enfance. À sept ans, c’était Baudelaire comme je le disais, à onze ans j’ai lu tout Proust. Gide est venu un peu après. Mais maintenant, je lis beaucoup moins. Ça s’est un peu perdu avec l’âge. Et je n’ai jamais été une grande lectrice de pièces de théâtre. Je ne lisais que celles que je devais jouer. J’avais une préférence pour les romans, les grandes fresques classiques : Tolstoï, Dostoïevski, Balzac… Parfois, on m’offrait des romans d’auteurs contemporains, mais je n’en garde pas un souvenir impérissable…
Vous jouez maintenant essentiellement au théâtre de Poche, dont vous avez commencé à fréquenter les planches en 2012. Comment expliquez-vous cette fidélité à ce théâtre, que vous avez appelé « ma maison » en début d’entretien ?

Tout d’abord par Philippe Tesson. Avant même que je ne joue au Poche, il m’adressait des critiques incroyables, il m’invitait à déjeuner ou dîner, on était très amis. J’ai joué plusieurs pièces avec lui (sur Colette, etc.). Je l’aimais énormément, il était très séduisant à tous points de vue. Et j’aime toute la famille Tesson.
Une longue histoire d’amitié vous lie à Thierry Harcourt, qui vous a mise en scène pour la première fois dans Rose de Martin Sherman à la Pépinière en 2011. Comment se déroule cette collaboration et quel degré de liberté vous laisse-t-il ? Vous êtes très fidèles l’un à l’autre.
J’ai fait beaucoup de monologues sous sa direction. Il s’assoit, il dit : « Vas-y, parle ! » et m’écoute. Il a une telle qualité d’écoute attentive et affectueuse que ça me donne ma liberté. C’est ça le plus important pour un metteur en scène.
La liberté semble être d’ailleurs un maître mot pour vous aussi, qu’il s’agisse de votre carrière et de votre vie privée.
J’ai toujours fait ce que je voulais et ce qui me plaisait, au grand dam de mon entourage… J’avais des parents formidables mais je leur en ai fait voir de toutes les couleurs.
C’est justement sur un coup de tête que votre carrière a commencé, puisque vous avez subitement abandonné les cours de philosophie que vous suiviez à la Sorbonne pour vivre votre vie et exercer des petits boulots, dans la confection de robes notamment. La Judith Magre indépendante et libre était déjà affirmée.
Quand j’étais adolescente, je voulais être prof de philo. J’avais passé mon bac de philo dans le Massif central, car nous avions quitté Paris pendant la guerre. De retour à Paris, j’ai fait une année de licence, mais j’avais déjà abandonné toute envie de continuer. Je me souviens d’un copain de classe qui m’avait demandé pourquoi je n’étais pas allée chercher mon certificat de fin d’années [qui atteste de la réussite de la première année de licence] ; je lui ai répondu qu’il pouvait aller le chercher pour moi, car je m’en foutais complètement, je voulais arrêter. Mais il ne me serait jamais venu à l’idée, à cette époque, de faire du théâtre. Chez mes parents, il y avait des illustrations avec des photos d’actrices, toute plus belles les unes que les autres. Moi, je me trouvais tellement moche que ce monde-là me semblait inaccessible. Puis un jour, j’ai rencontré un garçon qui suivait des cours chez Simon ; je l’ai accompagné et j’y suis restée trois à quatre mois. Lors d’un cours, j’ai récité « la Loreley » d’Apollinaire, que je n’ai même pas terminé, et Simon a dit à toute la classe : « Vous voyez cette espèce de cruche ? Eh bien peut-être fera-t-elle quand même une carrière ! » Il m’a envoyée, pour ma première représentation sur scène dans une pièce d’Émile Mazaud, à Innsbruck, dans une petite troupe (où il y avait également Alain Resnais, etc.). Je portais un charmant costume avec robe 1900, voilette, petit canotier et ombrelle, et à mon entrée, je me prends les pieds dans le tapis et j’effectue un vol plané ! Je me suis alors dit : « J’y suis, j’y reste ! »
Quand nous nous sommes contactés pour prendre rendez-vous, vous m’avez dit en plaisantant « Laissez-moi consulter mon carnet de bal ». Mais vous avez réellement fréquenté des bals célèbres, ceux de Marie-Laure de Noailles. Avez-vous assisté au Bal du Siècle à Venise en 1951 ?
Marie-Laure de Noailles était une grande copine. On sortait tout le temps ensemble, on se tutoyait, je me rendais chez elle. Elle y donnait des fêtes extraordinaires. Mais je n’ai jamais assisté à celles de Beistegui et je n’étais pas à Venise.
Vous avez suivi des cours de danse classique auprès de Lucette Destouches, femme de Céline. Pouvez-vous revenir sur cette expérience ?
Non, je n’ai pas suivi de cours avec Lucette, c’est ma sœur qui prenait des leçons de danse avec elle. Mais j’étais devenue très amie avec Céline car Marcel Aymé, que je connaissais bien, m’emmenait régulièrement chez lui et on bavardait ensemble, avec Roger Nimier et d’autres. Je me souviens que Céline râlait tout le temps car Gallimard ne lui donnait pas de sous. Je le considère comme le plus grand écrivain du XXe siècle. Je ne vais pas revenir sur l’antisémitisme. Mais c’était un être merveilleux et généreux qui m’a fait cadeau de ma première chienne, qu’il avait recueillie. Il soignait gratuitement les gens, les animaux… Il m’a dit : « Celle-là, je vous la donne, ça va vous faire un caractère. » Je l’ai gardée vingt ans. Je ne sais pas du tout quelle race de chien c’était mais elle était ravissante. J’avais rencontré un jour des vieilles Anglaises dans un bar qui m’avaient dit que ce chien venait des îles Féroé. J’ai répondu que si ça pouvait leur faire plaisir, j’en étais ravie…
Avez-vous déjà songé à donner des lectures de Céline ?

Non, c’est très difficile. Et Fabrice Luchini, qui se permet tout, s’en est emparé. Bon, je n’ai rien contre lui. Mais je le trouve insupportable. Je l’ai très bien connu, je lui ai donné la réplique dans un des premiers films qu’il a tournés, le Beau Monde de Michel Polac [en 1981]. À cette époque, il avait quitté sa profession de coiffeur. C’était un petit jeunot et, dans le film, il devait me violer sous une couette. Mais c’était un film plutôt plaisant, charmant et Polac était un être extraordinaire, un grand ami lui aussi.
Vous vous êtes aussi produite dans des cabarets dans les années cinquante.
Oui, au cabaret de la Fontaine des Quatre Saisons qui était dirigé par les frères Prévert. On y voyait Mouloudji, etc. J’ai aussi été à l’Amiral avec Jean Richard, ma grande copine Jacqueline Maillan, Poiret et Serrault… On retrouvait les mêmes interprètes qu’au théâtre, c’était formidable.
Vous avez joué dans plus d’une centaine de pièces, mais paradoxalement assez peu de tragédies. On vous a vue dans l’Orestie d’Eschyle, Nicomède de Corneille, les Troyennes d’Euripide, Bajazet de Racine. Était-ce par goût personnel ? Ou manque d’opportunités ?
Je jouais ce qu’on me proposait, comme ça se trouvait. Mais j’ai le sentiment d’avoir joué les deux genres de manière à peu près égale. L’Orestie, par exemple, c’était dans la compagnie de Barrault.
Vous avez joué dans le théâtre classique (Molière, Tchekhov…) mais vous semblez avoir une préférence pour le théâtre contemporain : Anouilh, Giraudoux, Sartre, Brecht, Koltès, Fosse, Barillet et Grédy… Y a-t-il un répertoire où vous vous sentez le plus à l’aise ?
J’aime tout, à partir du moment où je m’entends avec les metteurs en scène et les autres acteurs. Cela a d’ailleurs toujours été le cas. C’est le contact avec les autres qui compte le plus. La seule personne dans ce métier qui s’est conduite avec moi d’une façon absolument dégueulasse, c’est Bernard Sobel, qui m’avait promis une pièce et qui, sans me prévenir, l’a donnée à une autre. J’ai appris tout ça par hasard. Cela dit, je m’en fous, j’ai réussi à me passer de Bernard Sobel dans ma vie. Autrement, avec Barrault, je n’ai que de merveilleux souvenirs. J’ai beaucoup joué à l’Odéon sous sa direction. Je me suis même rendue en tournée en Amérique du Sud avec lui, c’était extraordinaire. On avait fait la traversée en bateau, je crois que c’était la dernière sortie du France, et nous sommes allés au Brésil, en Argentine, en Uruguay… Après que nous sommes arrivés à Rio, tous les décors et costumes ont brûlé et en l’espace de 48 heures, tout a été reconstitué. En Amérique du Sud, Barrault était considéré comme un dieu. Nous nous sommes ensuite rendus à Tucumán, en Argentine, pour que Barrault puisse honorer la promesse qu’il avait faite aux étudiants de venir jouer dans leur ville à sa prochaine tournée. On a pris un ancien petit avion de guerre, tout cabossé et troué de partout, et il n’y avait que Madeleine Renaud et moi qui n’avions pas le mal de l’air (ni le mal de mer d’ailleurs, je me souviens qu’on dévorait tout le caviar sur le bateau). Quand Barrault est sorti de l’avion, les étudiants de Tucumán se sont tous agenouillés devant lui en criant « bravo ! »

Vous dites que « pour lire des poèmes ou jouer un rôle, il suffit de savoir lire, de les apprendre par cœur et de parler. Cela ne m’a jamais paru un métier ! » Qu’est-ce que cela représente donc pour vous ? Davantage une passion ?
Je dirais : passer le temps avec des gens qu’on aime. J’ai toujours aimé les metteurs en scène avec qui j’ai travaillé. Je suis vraiment entrée dans le monde du théâtre par hasard ; pour moi, c’était réservé aux très belles femmes et je n’avais jamais imaginé pouvoir en faire. Ma vie est une succession de hasards. J’étais tentée de dire « des coups de poker » mais le hasard n’a pas vraiment sa place dans le poker, c’est plutôt du bluff. En parlant de ça, Claude Lanzmann et moi jouions souvent au stud poker ; quand je gagnais, ce salaud ne voulait jamais me payer, alors que lorsque c’était lui le vainqueur, je payais toujours ! Ce n’était pas du tout une question d’argent, car c’était un être très généreux. Il était simplement mauvais joueur.
Vous avez aussi côtoyé de grands auteurs : Sartre, que vous avez joué plusieurs fois y compris de son vivant, Duras (vous avez incarné l’Amante anglaise)… Pouvez-vous revenir sur ces expériences ?
Sartre était un grand ami ; après le théâtre, Claude et moi allions régulièrement dîner chez Simone de Beauvoir avec Sartre. Je me souviens qu’on mangeait beaucoup d’œufs durs… C’était une ambiance très familiale. On passait aussi des vacances en Italie avec eux. On ne parlait pas de philosophie, c’étaient des discussions « normales », même s’il y a un tas de choses dont on peut parler « normalement ». Duras, je la connaissais bien, on se retrouvait surtout au Harry’s Bar pour boire des coups, mais ce n’était pas une amie à proprement parler.
En 1955, vous interprétez le personnage de Marie-Chantal, une jeune bourgeoise un peu niaise au cabaret la Fontaine des Quatre-Saisons, dans un rôle écrit par Jacques Chazot, avec Guy Bedos. Rétrospectivement, peut-on dire que c’est ce rôle qui vous a fait connaître ?
Je ne saurais pas dire, j’ai joué aussi d’autres rôles en même temps. Il me reste surtout des souvenirs d’amitié.
Au sujet de votre sœur Virginie Vitry, vous avez joué au théâtre avec elle dans les Trois Chapeaux claque en 1959, une comédie assez gaie. Il en existe une photo où l’on voit Olivier Hussenot avec quatre jeunes filles dansant le charleston (Mitzi Hann, Véronique Silver, Virginie Vitry et vous-même) au Théâtre de l’Alliance Française. Vous arrivait-il souvent de jouer sur scène avec elle ?
J’ai tellement dansé dans ma vie que je ne me souviens pas vraiment de ce moment en particulier. J’ai dansé le tango, la valse, le charleston. Je n’ai joué que cette pièce-là avec elle mais elle n’était pas comédienne, elle n’a jamais voulu l’être. On a fait ça pour rigoler. C’était une grande voyageuse ; elle a parcouru le monde entier seule sur sa moto. Elle a vu par exemple la Mongolie quand ce pays n’était pas encore développé et quand Oulan-Bator était un petit village. Puis elle s’est mariée et a eu une fille, qui est d’ailleurs venue me voir récemment. Elle a aussi été chanteuse. Elle a fait tellement de choses dans sa vie que je ne pourrais pas la résumer, c’est un vrai roman-fleuve.
Elle a été chanteuse, tout comme vous qui avez sorti un disque en 1976 : Judith Magre chante Esther Prestia. Pourquoi ne pas avoir persévéré ?
C’était sur une musique de Louis Bessières. Le compositeur Henri Sauguet avait écrit un texte de présentation au dos de l’album. C’était Jacques Canetti [directeur artistique et producteur] qui m’avait demandé de faire ça, il aurait voulu qu’on fasse un second disque car il « m’adorait », et je l’adorais aussi, mais j’étais prise sur d’autres projets et ça ne s’est pas fait.
Vous avez dit un jour : « Dans ma vie, deux choses ont compté : le théâtre et l’amour. » Et pourtant, ce n’est pas par le théâtre que vous avez commencé mais bien par le cinéma, avec Clochemerle de Pierre Chenal en 1948. Et là encore, vous collaborez avec les plus grands : René Clair, Louis Malle, Jacques Becker, Julien Duvivier… C’était plutôt au cinéma que vous vous destiniez dans un premier temps ?
Le théâtre et l’amour suffisent à combler une vie. Si l’un des deux me manquait, cela n’allait pas. J’ai eu de la chance, j’ai toujours eu les deux en même temps. J’ai quand même pleuré des morts, donc il y a eu aussi des périodes de ma vie plus tristes que d’autres. Je me souviens par exemple d’être allée en vacances sur une île grecque, j’attendais que mon amoureux me rejoigne par bateau, et au lieu de le voir, j’ai reçu une lettre qui m’annonçait sa mort. Mais c’est comme ça… Pour répondre à la question, je ne me suis jamais destinée à quoi que ce soit, j’ai attendu que les choses viennent. Mais elles ne sont pas beaucoup venues au cinéma. J’ai pu choisir les pièces qu’on me proposait de jouer, jamais au cinéma, je n’avais pas de nom, je ne pouvais pas être exigeante. Et je n’ai pas reçu de nombreuses propositions non plus. Je garde un très bon souvenir de Julien Duvivier, qui a fait quelque chose d’extraordinaire : je venais de tourner pour lui l’Homme à l’imperméable avec Fernandel en 1957, et je jouais les Bonnes de Genet sur les planches. C’est à cette époque que la tournée européenne de Titus Andronicus avec Laurence Olivier et Vivien Leigh a fait escale à Paris. On jouait la pièce au théâtre Sarah-Bernhardt et j’avais réussi, je ne sais plus comment, à obtenir une place alors que les réservations étaient complètes, c’était bourré de monde. Or, j’ai été convoquée pour tourner deux heures supplémentaires de scène pour le film de Duvivier et cela tombait le soir même de la représentation ! J’aimais tellement Duvivier que je n’ai pas pu refuser mais il a vu que j’étais affectée, je crois même que je me suis mise à pleurer. Il m’a demandé ce que j’avais et je lui ai répondu que j’avais une place pour Titus Andronicus et que je ne pourrais certainement pas revoir la pièce, puisque tout était complet. Le lendemain, il me demande ce que je fais le soir, je lui réponds que je n’ai rien prévu de particulier.
- Ça te dérange de sortir avec moi ce soir ?
- Oh Monsieur Duvivier, quel honneur et quelle gloire.
Il avait passé la journée, aidé de son assistant, à écumer les bars, hôtels, etc. pour trouver deux places pour Titus Andronicus. C’était extraordinaire qu’il fasse ça pour moi.

N’avez-vous jamais pensé à écrire vos mémoires ?
Sûrement pas ! De nombreuses personnes ont voulu écrire des livres sur moi ou avec ma collaboration, je leur ai dit : non, pas question ! Je raconte des petits souvenirs, mais les choses importantes, je ne les révélerai à personne.
Un dernier mot sur vos projets ? [au moment où l’entretien a lieu, les représentations de Judith Magre dit Baudelaire touchent à leur fin]
J’hésite entre deux propositions, l’une sur Aragon et l’autre sur Apollinaire. Je dois en parler à Éric Naulleau, qui est un ami et qui voudrait faire un spectacle sur le second, mais moi, Apollinaire, je ne le connaissais pas trop.
Vous ferez un peu relâche entre les deux spectacles pour vous reposer ? Oui bien vous enchaînerez ?
Qu’est-ce que ça veut dire, se reposer ? Je me repose déjà assez. Je ne joue qu’une fois par semaine. Ce rythme me fait suer d’ailleurs ; si je m’écoutais, je jouerais tous les jours.
[Depuis, Judith Magre a déclaré à À Rebours qu’elle était « très heureuse de réciter Apollinaire en compagnie d’Éric Naulleau qui a écrit un merveilleux texte. »]
La rédaction remercie chaleureusement Thierry Harcourt pour son aide et son entremise.