Anne F. Garréta occupe une place de choix dans mon panthéon littéraire. Chaque livre est une expérience à part entière, un véritable plaisir de lecture. Lorsque j’ai découvert Sphinx, son premier roman paru en 1986, je fus d’abord ébloui par la beauté de sa langue. Aucun mot n’est laissé au hasard dans ce roman devenu culte. Les personnages y sont dépourvus de genre, un tour de force qui met brillamment en œuvre la théorie du Neutre de Roland Barthes. Au-delà du style, je découvrais avec bonheur que l’on pouvait concilier mes deux passions : la littérature et la musique que l’on jouait dans les clubs. Quarante ans après la publication de Sphinx, celle qui a introduit le « premier personnage de DJ de la littérature française » publie un ouvrage singulier, entre essai et autobiographie (DJ : portrait de l’artiste en animale nocturne, aux éditions Mercure de France) qui nous fait entrer dans les coulisses de cette période où elle officiait derrière les platines des clubs parisiens et new-yorkais.

Cette lecture m’a ramené une quinzaine d’années en arrière, à l’époque où je parcourais les allées des librairies le jour, avant de devenir DJ, une fois la nuit tombée, dans un club huppé de ma ville natale. Mais c’est une autre époque que nous fait découvrir l’auteure de Sphinx, quand la fonction de DJ n’était pas encore parasitée par le star system et la nuée de smartphones crépitant à tout rompre. La prose de Garréta, toujours élégante, s’écoule tel un flux sonore où la solitude du disquaire se confond avec celle du romancier face à la feuille vierge.
Le DJ assemble les morceaux de disques pour façonner un tout intelligible, comme l’écrivain compose son texte en s’enfonçant, phrase après phrase, dans le « labeur bien ouvrier » évoqué par Louis-Ferdinand Céline. Dans les deux cas, il s’agit de façonner un corps qui fait sens, de créer un langage nouveau. Rien d’étonnant, dès lors, à voir surgir au fil de ma lecture cette citation de la chanteuse Christine and the Queens, qui aurait très bien pu être prononcée par Antonin Artaud : « Ma langue est le seul corps qui vraiment compte ». On découvre que la musique gravée sur vinyle possède bien une forme que le DJ aguerri peut reconnaître par le toucher, dans une communion quasi charnelle avec le son. Numérisée, la musique se matérialise en forme d’onde dont les fréquences deviennent des repères colorés pour réaliser des transitions, c’est-à-dire passer d’un morceau à l’autre sans la moindre interruption, comme on tourne les feuillets d’un livre. 
Écrire ou mixer, c’est s’inscrire dans une continuité, participer à une chaîne de transmission où la parole, qu’elle soit rythmée ou en prose, se fait impersonnelle, presque mythique. C’est dépasser la trivialité du geste pour renouer avec l’origine, assembler des fragments pour atteindre les linéaments d’une parole oubliée. Avec DJ, Anne F. Garréta nous convie une fois de plus à un voyage dans la nuit de la mémoire, qu’elle avait déjà explorée en « fonctionnaire » dans son roman Pas un jour (Prix Médicis 2002).
À l’ère de la reproductibilité technique identifiée par Walter Benjamin, elle se dresse contre la pesanteur d’une technique dépourvue de principes, et convoque la grâce, celle de la mémoire involontaire de Proust et des biographèmes de Barthes, de la prose exigeante de Virginia Woolf et Gertrude Stein. De même, nous retrouvons une conception artisanale du DJ à une époque où l’industrialisation de la musique a transformé les artistes en « producteurs ». S’ensuit un éloge du montage, ou plutôt de l’échantillonnage, le sample, né avec la musique rap, qui connaît son heure de gloire avec la house des Daft Punk. « Tout DJ est un dadaïste qui s’ignore », écrit Garréta qui n’hésite pas à faire un détour par le cinéma en comparant l’art du montage d’Eisenstein à celui du sample. Italo Calvino est également convoqué lorsque l’écriture romanesque est mise en parallèle avec l’art du remix, cet exercice qui consiste à réagencer des éléments préexistants pour produire une forme nouvelle. On pense aux cours de Roland Barthes sur la préparation du roman où écrire signifie assembler, mélanger… en d’autres termes : remixer. Pour Barthes, quand l’écriture cesse d’être fantasme, un acte créateur toujours à venir, elle devient le fruit d’influences diverses qui s’assemblent pour faire œuvre.
« Tout DJ est un chien andalou » nous dit l’animale nocturne , une référence au film surréaliste de Luis Buñuel où tout n’est que succession d’images sans continuité temporelle. Le romancier et le DJ n’ont qu’un seul et même but : faire danser les corps et les âmes. Mais, dans les années 1980, le « délire pur » bascule de la désinvolture au tragique. Le SIDA émerge dans la nuit new-yorkaise, la drogue fait des ravages et vient souvent gâcher la fête. Anne F. Garréta livre une description saisissante des bas-fonds d’une New York City digne du Cauchemar climatisé de Henry Miller, transformée en ville-dépotoir du système capitaliste, comme une préfiguration de l’Amérique à l’ère Donald Trump. À New York, à Paris ou ailleurs, la nuit peut se montrer cruelle lorsqu’elle entraîne âmes et corps dans une danse funèbre, un voyage sans retour. Être DJ, c’est aussi être témoin de proches qui se sont perdus dans les affres des paradis artificiels. En achevant la lecture du dernier chapitre, une vive émotion me saisit, les souvenirs de sets exaltés se confondent avec un visage marqué par les addictions. Apprentis DJ, nous voulions tous les deux nous lancer dans la « prod », signer avec les meilleurs labels, tels deux romanciers en devenir qui rêveraient de rejoindre les grandes maisons d’édition. Mais nos illusions se sont perdues dans la nuit animale. Elle a fauché ce qu’il nous restait de rêves.
Article rédigé par Ali Benziane