Le monde allait trop vite ce soir-là, au parc Monceau. Les joggeurs suivaient tous le même cadran imaginaire, au long de la colonnade ruinée. Seul point fixe, aussi fixe que certain rêveur : le buste de Maupassant, sous lequel une lectrice s’alanguit, sur des coussins de marbre – sans doute l’héroïne de La Chevelure, ce conte où le narrateur délire dans la nuit d’une toison roux vénitien. C’est d’ailleurs l’éclat que le crépuscule de mars, suintant d’un linge d’or, grisé de brumes purpurines, donne aux crins de pierre de la statue. À deux rues du parc Monceau, une telle lectrice nage encore dans l’œuvre du peintre Jean-Jacques Henner (1829-1905). Une exposition sur le mythe de Salomé, parangon de la femme fatale, confronte son regard à celui de son contemporain, Gustave Moreau (1826-1898), dans son musée de l’avenue de Villiers, jusqu’au 22 juin. La nocturne prévue ce soir, comme chaque deuxième jeudi du mois, offre l’exfiltration parfaite à ce monde.

L’histoire est connue ; elle est même parole d’Évangiles (Marc et Matthieu) : Salomé danse devant son beau-père, Hérode Antipas, tandis que Jean-Baptiste croupit dans ses geôles. Jean-Baptiste est prisonnier car il a dénoncé le remariage d’Hérode avec Hérodiade, la mère de la danseuse. Quand Hérode, séduit, demande à la jeune fille son plus secret désir, qu’il se ferait l’honneur d’exaucer immédiatement, une bouche maléfique se rapproche de l’oreille nubile, et prononce : « La tête de Jean- Baptiste. » C’est ainsi la mère qui demande à sa fille de réaliser le crime.
Les moucharabys du musée Jean-Jacques Henner – qui ne fut jamais son atelier, mais celui de son ami, le peintre Dubufe – conviennent au voyage à Machaerous, la forteresse de Jordanie où s’est joué le drame. La visite nocturne du 12 mars est d’autant plus voluptueuse qu’elle est, pour ainsi dire, un rendez-vous. Il y a, dans une petite salle du deuxième étage, un agenda de Jean-Jacques Henner, à valeur de carnet de croquis. Sur la page du 11 mars, figure une étude de Salomé ; la page d’à côté, celle du 12, est encore vierge : c’est là que doit s’inscrire notre songe, cette nuit… Mais n’allons pas trop vite.

D’abord, je trouvai dans la première salle, au rez-de-chaussée, la liseuse de tout à l’heure, celle de Maupassant. Elle n’arborait plus le roux vénitien du parc Monceau, ni la rouille des chaudrons de Macbeth, mais plutôt l’embrasement que le henné procure au soleil oriental. Pourtant, cette Liseuse ne répond pas encore au nom de Salomé. L’exposition en tant que telle, débute dans une pièce du premier étage. Elle est exiguë, les tableaux se répondent mieux. Une dizaine s’offrent au regard, avec en prime la vision du plat d’argent accroché, sans la tête de Jean-Baptiste. La majorité des œuvres est ici de Gustave Moreau, mais les deux Salomé d’Henner emportent cependant le prix de l’attention.
Très vite, on distingue la conception de Salomé chez Henner de celle de Moreau. D’abord par le mouvement. Henner n’a jamais représenté Salomé dansant. Elle est immobile et juge. Moreau, lui, s’est concentré sur cette scène voluptueuse tant décrite par la littérature. On entend murmurer Flaubert : « Et les nomades habitués à l’abstinence, les soldats de Rome experts en débauches, les avares publicains les vieux prêtres aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise[1].» Les Salomé d’Henner ont la peau de lait, celles de Moreau sont tatouées
« comme on dit aujourd’hui », soupire une guide au petit groupe qu’elle accompagne ce soir-là. Il est vrai que le peintre aimait parer de motifs presque runiques ou hiéroglyphiques (on voit, dans une de ses esquisses, une Salomé avec un tatouage, parmi tant d’autres, de sauterelle sur une cuisse), le corps de la danseuse, mais aussi des places plus sombres de l’architecture. Ce réseau décoratif en surimpression a pu faire songer à l’art sri-lankais… « Les femmes fatales, poursuit la guide, sont des séductrices, qui conduisent souvent les hommes à la mort. » Cette phrase est une incantation ; elle ouvre immédiatement la conscience du spectateur. On s’enchante mieux à son énoncé, par exemple du fond bleu turquoise des toiles d’Henner, et de la rousseur de ces femmes qui ressemblent à de fausses confidentes.

Une chose distingue aussi nettement ces deux peintres : le caractère historique. Il n’y a aucun décorum chez Henner. On lui a reproché, de son temps, ce manque de grandeur. Sa modèle, une certaine Alice, de Montmartre, qui posa pour lui à 14 ans, aurait donc été transformée, selon la chronique anonyme, en une « ravissante canotière de Bougival, qui n’a rien de biblique. » Henner, dans un cotonnement suggestif, nous l’avons compris, imbibe sa palette du sang et du vin des martyrs. Moreau, lui, préfère l’hallucinante netteté du rêve d’une péri. C’est clinquant, au sens propre ; on entend le bruit doré de l’entrechoc des bagues. Chez Henner, celui de la goutte de lait qui tombe dans le tonneau de poison. Chez Moreau, la sybille sent la myrrhe et l’encens ; chez Henner, le parfum de votre amie, qui vous dévisage avant de vous aveugler, ou celui d’une sœur qu’on a fâchée. Dans L’Apparition – la peinture originale est au musée d’Orsay, mais l’exposition en présente une eau-forte – la tête de Jean-Baptiste rayonne au bout du doigt de Salomé, comme un hologramme. La scène a toute la force d’une vision prémonitoire. L’ordre et son exécution sont concomitants. Chez Henner, le plat d’argent se devine sous le bras gauche de Salomé. On le distingue ; elle nous le tendrait presque, comme une invite à l’acte odieux. La Variante tardive porte aussi le même sceau d’énigme qu’une vision de Léonard : elle fait songer à La Joconde ou plutôt, ironie de l’histoire, au Saint Jean-Baptiste, dont la bouche malicieuse aurait subi le revers du drame… Le regard bleu de Salomé paraît ici comme un rêve de glace sibérien, emprisonnant le soleil de Jordanie.
En somme, Moreau est plus solennel, Henner familier. Le premier peintre convie de plain-pied le spectateur dans la salle du banquet, le second nous présente une femme fatale idéale, qui pourrait être, comme on l’a dit Loviot : « Charlotte Corday ou sainte Cécile, une nymphe ou une sainte », tant la seule obsession d’Henner semble avoir été celle de la couleur. Les toiles de Moreau sont aussi plus précises mais aussi parfois plus organiques. Dans l’agencement des touches de gouache, on ne sait jamais si l’on observe l’écorce d’un vieux chêne en décomposition, ou les songes d’un enchanteur. Sa palette récite de voluptueux anathèmes. On entend se décoller des morceaux de frises ; les échos rebondissent éternellement. Chez Henner, tout est plus feutré. On se sent visé. Chez Moreau, le spectateur est un voyeur de plus. Chez Henner, il semble bien que nous soyons, nous-mêmes, désignés victimes, ou bourreaux. Chez Henner enfin, l’imprécision blafarde du trait augure de l’orage ; chez Moreau, on se pique déjà aux reliefs de l’éclair.
Il faut également dire un mot des cadres de l’exposition. Certains ont la joliesse ciselée d’une portière de carrosse ; et il nous semble voir ces démones, emportées dans la nuit, nous favoriser, un instant, du regard de Méduse. D’autres cadres ont des motifs tressés – comme faits en cheveux mêmes de Salomé. Il n’est jusqu’à la lanterne suspendue en haut de l’escalier du premier étage, qui ne semble cernée de papillons étranges, appelés, du fond des ténèbres, à couvrir nos yeux à l’heure du supplice.
Avant de quitter le musée, attardez-vous dans la salle des dessins, auprès de la table numérique. On y fait défiler, du XIIIe au XXe siècles, d’autres représentations de Salomé, dont celle de Godfried Shalken (vers 1700), qui semble l’illustration d’un conte pour enfants – n’était la tête tranchée du prophète enveloppée d’un linge. Signalons aussi le beau catalogue de l’exposition, offrant une riche mise en perspective du mythe saloméen. Vous y trouverez les textes éblouis de Flaubert et de Huysmans, bien sûr, mais aussi ces vers de Banville, qu’il est bienvenu de méditer, avant de franchir la porte du 43 de l’avenue de Villiers : « Comme c’est votre joie, ô fragiles poupées ! / Car vous avez toujours aimé naïvement / Les joujoux flamboyants et les têtes coupées[2]. »
Musée Jean-Jacques Henner (Paris) – Jusqu’au 22 juin 2026 (https://musee-henner.fr/)
Article rédigé par Dimitri de Larocque-Latour
[1] Gustave Flaubert, « Hérodias », Trois Contes, 1877
[2] Théodore de Banville, Rimes dorées, « La Danseuse »