Commençons par tuer tout suspense, Tristan Felix est une auteure dont je suis le parcours avec beaucoup d’attention depuis plusieurs années. Je ne peux par ailleurs que conseiller de faire le tour de sa bibliographie : cela équivaut peu ou prou à un tour du monde. Aussi n’est-il pas étonnant que son dernier ensemble (Exuvies suivi de Bêtes d’augures, aux éditions Phb) ait atterri entre mes mains. Et on tient là sans doute son meilleur recueil, n’ayons pas peur des mots.

Ce que je recherche en poésie, ce sont des phrases qui marquent les rétines au fer blanc. Des mots qui seraient des silex qu’on frotte pour en faire jaillir une étincelle. Et dans ces deux ensembles, la pêche est fructueuse :
« flanque ta voix dehors »
« bercer le monstre sous la couenne »
« tous mes os mis bout à bout »
« notre chien hurle plus fort que l’âge d’homme »
« il arpente l’ossature des fonds »
« incorporer l’infini par l’usure des pieds »
Il y en a tellement que l’on pourrait prendre une page au hasard et ressortir à chaque fois trois ou quatre images. Mais cela suffit pour appréhender au moins en partie l’univers de Tristan Felix. Il est souvent question d’os, de corps, d’insectes et de rampants. Qui a la chance d’assister un jour à son Petit Théâtre des Pendus, qu’elle dirige, comprendra encore davantage son univers. Revenons au recueil : une exuvie est l’enveloppe que le corps de l’animal a quittée lors de sa mue. Cette mue, c’est aussi celle de la langue : Tristan Felix transforme la réalité, cherche à lui faire perdre sa peau de faux-semblant pour en soulever les rouages obscurs. 
Pour le lecteur, il s’agit d’une expérience. Il faut s’accrocher, la lecture est exigeante et à lui de se repérer dans cette forêt de signifiants. Derrière l’apparente opacité, une cohérence se dessine pourtant : celle d’un corps qui parle, qui se défait, qui se recompose.
Si ce texte parle de peaux, de mues, il nous confronte surtout à la question de notre rapport à l’autre, qu’il s’agisse d’un homme ou d’un animal. Chez Tristan Felix, il est presque toujours question de domination (l’occasion de citer aussi l’excellent Laissés pour contes, Tarmac édition).
Tristan Felix refuse le monde tel qu’il est, elle le fuit avec grâce, fait de son propos quelque chose de performatif. De politique aussi. Si le poème est parfois brouillé, c’est qu’elle a confiance en son lecteur : elle lui laisse les clés, espérant qu’ainsi un monde davantage à hauteur animale qu’à hauteur économique voie le jour.
L’extrait
26
le ciel s’assoit en bout de route
sa bosse fendue à la hache
il n’en peut mais d’user le temps par les dents
à droite un pays d’escarpe
où se ronger la corde jusqu’à l’os
à gauche, un désert de traque
où sectionner sa patte.
*
Nom Prénom Qualité
ça compte pas
rien là qu’un tas sans contour
un absent d’animal pas né
ni qu’est-ce qui ni queue ni tête
un pan de ciel, une boue ?
dessous dessous dormir
jadis en fœtus
plus tard mêlé à l’os des autres
Article rédigé par Matthieu Lorin