Georges-Olivier Châteaureynaud, écrivain singulier et discret, prix Renaudot pour La Faculté des songes, poursuit avec Les Recyclés (aux éditions Grasset) une œuvre à part dans le paysage contemporain, où le fantastique affleure dans les plis du réel. Dans ce nouveau roman, il imagine une société où l’on peut faire « enlever » des individus pour les envoyer au recyclage – procédure administrative que certains finissent par solliciter eux-mêmes. À travers le parcours de Nivôse, ancien professeur devenu inutile, il explore une forme moderne de disparition consentie, entre lassitude d’exister et rationalisation du vivant.

À Rebours : Dans Les Recyclés, vous imaginez une société où l’on peut faire disparaître quelqu’un via une simple procédure. Lorsque vous écrivez « le minibus passera ramasser Nivôse », le vocabulaire même du déchet s’impose. Cette assimilation de l’homme à un résidu vous semble-t-elle déjà à l’œuvre aujourd’hui, sous des formes plus diffuses ?
Georges-Olivier Châteaureynaud : Tantôt sournoisement, tantôt plus ouvertement, l’homme est parfois traité tel un objet. Ce n’est pas nouveau. Au fil des temps, au sein de diverses sociétés (dans l’antiquité esclavagiste ou au sein d’états totalitaires modernes), l’être a été réduit à l’état de matière. Matière vouée au délassement humain (esclavage, jeux romains du cirque et tous les types de prostitution) ou à l’exploitation sans limite de sa force de travail (Kolyma soviétique et camps de concentration nazis). L’Administration à l’œuvre dans mon roman se fixe un autre but. Il s’agit de débarrasser légalement des individus de tel ou telle de leurs proches dont ils récusent, sinon l’existence en tant que tel, du moins la présence auprès d’eux. Grand-père ou grand-mère, père ou mère, époux, épouse, amant ou maîtresse, fils ou fille : du balai ! Les recyclés ne sont pas voués à mourir, en principe, mais se voient répudiés dans l’optique d’une éventuelle adoption régénératrice. Dépouillés de tous leurs biens et prérogatives, ils ne gardent que leur nom – encore est-ce en option, et quelques spécificités supposées les définir, niveau d’études, choix sexuel, revendication de tel talent ou aptitude… La procédure s’apparente, mettons, à un divorce unilatéral, drastique et sans appel. Mais on peut aussi se porter volontaire pour le recyclage, c’est le cas du héros, Nivôse.
Votre roman résonne fortement avec les débats actuels sur la fin de vie et le droit à disparaître. Pourtant, chez vous, il n’y a ni tragédie ni spectaculaire, mais une forme de consentement. Pourquoi avoir choisi cette voie, presque administrative, plutôt qu’un affrontement frontal ?
Ce roman peut en effet susciter quelques résonances avec ces débats contemporains… Mais sur le fond, Nivôse a écarté l’idée de se suicider. Il a tout abandonné, sauf la vie, opté pour une sorte d’euthanasie sans mort. Ce n’est pas à la vie qu’il a renoncé, mais à la responsabilité, à la conduite de sa propre existence. Il ne sera plus responsable de rien ni de lui-même. En réalité, comme la législation le lui permet, il s’abandonne délibérément au destin qui peut s’ouvrir devant lui à l’occasion de ce « recyclage-adoption » licite. Il est possible que quelqu’un se présente pour le prendre en charge lors d’une des mises à disposition publiques hebdomadaires. Deux femmes, successivement tentées par ce sauvetage, vont se porter volontaires. Elles aussi, dans cette démarche, espèrent « se recycler », recevoir de cet inconnu un nouvel élan, courir la chance peut-être d’une résurrection.
Vous écrivez que « chacun dispose de ce droit d’abandon, d’autrui ou de soi-même, comme d’un revolver chargé ». Cette idée d’une liberté retournée contre soi est centrale. Est-ce, selon vous, une dérive de l’individualisme contemporain ?
Nous assistons à des phénomènes collectifs déroutants, à la naissance de conceptions naguère impensables qui semblent se généraliser ou tout du moins s’étendre, comme le transsexualisme, ou le masculinisme, au nom de la revendication d’une liberté individuelle absolue, et sans doute n’avons-nous pas encore tout vu. C’est au nom de cette liberté que le droit de répudier un proche, ou soi-même, est accordé à tous par la nébuleuse Administration aux commandes dans la dystopie des Recyclés.
Le terme latin « tædium vitæ » apparaît comme un noyau du livre. Ce n’est pas la souffrance, mais une fatigue d’exister. Est-ce cette lassitude – plus que la violence sociale – qui vous semble caractériser notre époque ?
Ce mal, le dégoût et l’ennui de vivre qu’ont dépeints Sénèque et Lucrèce, est de toute époque. Peut-être l’est-il plus particulièrement de la nôtre en raison du dépérissement des armatures morales et autres « aides-à-vivre », qu’ont constituées longtemps religions et idéologies, aspirations illusoires à un mieux collectif, universel. À quoi croit-on encore ? À quoi bon croire ? Au moins au bonheur individuel, comme la modernité nous y engage et encourage ? Le bonheur individuel, valeur-refuge de notre civilisation ? Mais le bonheur, outre qu’il se mérite, se dévalue, se gâte en déceptions et en déboires… Si mon héros, Nivôse en a fait comme Rimbaud « la magique étude », il en a perdu le souvenir et la force d’espérer le rencontrer encore.
Dans le centre de recyclage, les individus sont triés, évalués, presque « proposés » à de nouveaux usages. Aviez-vous en tête certaines références comme Kafka, Orwell, ou même des dispositifs bien réels, en construisant cet univers ?

Bien sûr, Kafka et Orwell ont été les annonciateurs des maux qui rongent l’homme moderne : la conscience de sa déréliction intrinsèque pour le premier, méfiance légitime, désespérée, face aux utopies politiques pour le second. Mais pour revenir à la notion de recyclage des êtres, peut-être est-ce sa similitude au moins superficielle avec les divorces d’antan sinon de naguère, subis plus souvent par des femmes, sur la base de torts supposés ou avérés, sans aucun consentement d’une des deux parties. Ces divorces archaïques aboutissaient bel et bien à une condamnation du perdant ou de la perdante, déchéance du statut de conjoint, régression ou exclusion sociale, dépossession, mise à disposition sur le marché conjugal jusqu’à une incertaine réhabilitation par un remariage…
Le traitement des objets – « balancés… sans plus de précaution que par des éboueurs » – fait écho au sort réservé aux personnages. Cette symétrie entre les choses et les êtres est-elle une manière de dire que notre rapport matériel au monde a fini par contaminer notre rapport humain ?
Le « respect humain », fondement de la civilisation douloureusement élaborée au fil des siècles, est quelque chose d’infiniment fragile. L’histoire nous en réadministre de sinistres preuves à chacun de ses tournants. La dystrophie que je décris dans Les Recyclés se caractérise par son rejet d’une règle fondamentale. Au sein des rapports humains, le principe de réciprocité est essentiel ; notre espèce ne doit compter que des sujets, toute assimilation d’un être à un objet constitue un crime contre l’humanité… L’Administration toute puissante esquissée dans mon roman n’est pas à proprement une tyrannie. Peut-être s’est-elle constituée avec les meilleures intentions du monde, et l’ambition de favoriser le bonheur des individus en les libérant de responsabilités par trop contraignantes. Ce faisant, elle n’a fait que compromettre un lien vital, qui conditionne la viabilité de la société.
À l’heure où dominent l’autofiction et le témoignage, votre roman revendique pleinement la fiction, presque la fable. Pensez-vous que la fiction permet aujourd’hui de dire ce que le réel brut ne parvient plus à saisir ? Les Recyclés décrit une société parfaitement fonctionnelle, presque crédible, et c’est peut-être ce qui inquiète le plus. Quel rôle peut encore jouer la littérature face à ce type d’évolution : alerter, exagérer, ou simplement mettre en forme ce que nous refusons de voir ?
L’autofiction aujourd’hui omniprésente dans nos Lettres, en elle-même parfaitement légitime, répond à une fonction de témoignage, de « prise à témoin » du lecteur. Après tout, À la Recherche du temps perdu peut être assimilé par quelques biais à une autofiction. La vie amoureuse, mondaine, intérieure, du narrateur, de Swan, des Guermantes et tutti quanti, nous renvoie à la nôtre et, mystérieusement, nous en apprend sur nous-mêmes. Il est évident que 1984, Le Double ou L’Invention de Morel jouent dans une autre cour, regardent ailleurs et se fixent d’autres buts. S’échappant délibérément du réel, mais s’efforçant de ne pas le perdre de vue, ces fictions courent des chances de le rejoindre par divers détours, d’en révéler des aspects soupçonnés ou insoupçonnés, certains cruciaux, et qu’il importe d’examiner.