Le dernier roman (ou, plus exactement, novella) de Philippe Labro, le plus américain des écrivains français, est un condensé, en une centaine de pages, des grands thèmes « labriens » : l’amour, le tout premier au sens de Tourgueniev mais aussi celui avec un grand A ; le voyage et son corollaire l’initiation, l’apprentissage de la vie ; le double paysage intérieur : le général et le particulier, le grandiose et l’intime, le romanesque et l’autobiographique, l’ailleurs et les racines ; sans oublier le cinéma et bien sûr, l’Amérique, toujours. Stimulante, grisante, exotique mais, dans le même temps, dure, violente, impitoyable.
Dans ce récit, deux jeunes Parisiens des années soixante s’aiment dans la pénombre des salles obscures et se séparent à l’ombre de la tour Eiffel. L’un reste, l’autre part, comme le disait Claude Berri. Mais le premier ne restera pas longtemps et finira par partir lui aussi, pour New York, terre d’exil, d’accueil et de melting pot, symbole si peu américain du nouveau monde. Les deux se retrouvent quarante ans plus tard : les tours jumelles du World Trade Center viennent de s’effondrer, le monde est sidéré et pourtant, sur ces cendres, l’amour renaît. L’un et l’autre, cette fois, resteront-ils ?
C’est par ce roman, tout en concision, empreint de nostalgie, qui traduit à merveille la pudeur, la fragilité et également la force des sentiments, que Philippe Labro clôt son cycle américain.

À Rebours : Votre ouvrage, comme vous le précisez en postface, n’est ni un roman ni une nouvelle mais une « novella », que vous qualifiez de « construction fragile ». Pourquoi avoir choisi ce format court et condensé et pourquoi ce qualificatif ?
Philippe Labro : Toute écriture, qui repose sur les sentiments, est fragile. Mais avant que je ne précise cet élément, permettez-moi de revenir sur la genèse du roman. L’idée m’est venue d’approfondir une très courte nouvelle inédite que j’avais retrouvée dans un tiroir. Dans cette nouvelle, l’histoire se déroule à Paris et narre la rupture, sous la tour Eiffel, entre une jeune fille, Élisabeth, et un garçon, Lucas, désagréable, provocateur en raison de sa jeunesse et pudique, qui cache sa timidité et son manque d’assurance derrière un verbiage digne d’Antoine Doinel dans les films de Truffaut. Je me suis dit qu’il serait intéressant de poursuivre cette histoire et d’imaginer ce que ce couple, qui s’est défait, a pu devenir par la suite. Et la « construction fragile » réside dans le fait que j’ai montré un couple qui se sépare à Paris dans les années soixante et qui se retrouve par hasard quarante ans plus tard à New York, après l’attentat du World Trade Center. Cela me permet (et c’est ce que j’ai toujours fait dans mes ouvrages) d’inscrire une histoire d’amour, le fameux « premier amour » de Tourgueniev, dans un contexte d’actualité qui renvoie également à ma propre expérience. La fragilité consiste à savoir comment on marie le chemin sentimental de ce couple qui s’est perdu et qui, peut-être, va se retrouver en traversant deux époques. Ce n’est pas un exercice facile, d’autant plus que le défi que cette fiction m’a posé et que j’ai relevé repose sur l’idée de concentrer la narration en 122 pages au lieu de 600. À mon âge, j’éprouve une certaine tendance à resserrer les choses.
Le titre est quelque peu énigmatique, puisque le mot « gimlet » n’est pas forcément familier. Il s’agit d’un terme un peu suranné qui désigne un cocktail classique composé de gin et de jus de citron vert et que Lucas boit par « pur snobisme littéraire ». Il fait en effet référence à un personnage de The Long Goodbye de Raymond Chandler (adapté au cinéma par Robert Altman). Dès le titre, nous cernons la personnalité de Lucas : poseur, démonstratif et d’une cinéphilie exacerbée.
Le fait qu’il boive ce cocktail et en propose à Élisabeth renvoie en effet à sa volonté de se singulariser et de démontrer à cette femme qu’il retrouve, qu’il a toujours aimée et dont il n’a jamais perdu le souvenir, qu’il est toujours aussi brillant qu’il croyait l’être quarante ans plus tôt. Je me suis posé la question sur ce titre, après coup. En effet, c’est très snob ; tout le monde se demande ce qu’est un gimlet. La 5e Avenue ne pose pas de problème, elle désigne cette américanité qui me définit depuis mes débuts et qui ne perturbera pas mes lecteurs. Je dois préciser ici qu’il s’agit de mon dernier récit américain, qui clôt le cycle rassemblé dans la collection Quarto de Gallimard. Je sais également que je compte de nombreuses femmes parmi mes lecteurs et ce livre se veut une description du caractère des femmes et de la manière dont elles se distinguent des hommes. On m’a d’ailleurs dit que je fais partie de ces gens qui savent encore parler des femmes, ce qui est flatteur. Et de fait, j’aurais peut-être dû intituler cet ouvrage : Deux Amours sur la 5e Avenue, le mot « amour » ne connotant pas cette idée de snobisme et d’élitisme. Mais « gimlet » me semblait plus attractif et amusant et plus susceptible d’éveiller la curiosité. C’est aussi à cela que servent les titres, que j’ai toujours beaucoup travaillés (qu’il s’agisse des titres de romans, de films ou d’émissions).
L’ouvrage est divisé en deux parties, chacune des parties correspondant à une époque (les années soixante pour la première, le début des années 2000 pour la seconde) et à un lieu (Paris et New York). Ces deux époques sont représentatives d’un bouleversement. Dans quelle mesure signifient-elles, pour vous, un changement d’ère ?

Les changements d’ère sont permanents. Pour évoquer notre maître à penser Bob Dylan, « The Times They Are a-Changin' », les temps changent. Nous sommes transformés par le changement de la société, par les événements dont nous ne sommes pas forcément les victimes ni les auteurs mais qui ont un profond impact sur nous. Le début des années soixante, c’est une époque presque d’innocence, de naïveté et de sérénité, même s’il y a la guerre d’Algérie. En 2001, nous nous retrouvons dans une ville qui a été violée, comme rarement les États-Unis l’ont été (la première fois, ce fut à Pearl Harbor). Il faut rappeler que c’est un continent qui n’a jamais été envahi ; les États-Unis n’ont connu qu’une guerre sur leur sol et elle était interne, la guerre de Sécession. Cette irruption sur le sol américain ouvre la porte au XXIe siècle, qui est un siècle de désordres et de catastrophes. Nous sommes dépendants de ces événements : Lucas le vit, Élisabeth aussi, chacun le vit d’une certaine manière. Je montre dans ce petit livre, qui reste un roman même s’il contient inévitablement des allusions autobiographiques, que tous ceux qui ont vécu cette « sidération » (j’utilise délibérément ce terme dans le livre) qui a saisi le monde occidental sont fatalement changés dans leur être par cet événement. Cela, c’est le contexte, le décor. Mais je montre aussi comment ils sont changés dans leur vie, à titre individuel : Élisabeth a subi un mariage malheureux, Lucas se cherche toujours… C’est l’histoire du croisement de deux destins qui se retrouvent et échangent ; quand on expérimente un premier amour, il en reste toujours quelque chose. Et au cours de cet échange, ils se rendent compte tous deux que même si cela s’est mal passé dans un premier temps et pour toutes sortes de raisons, il subsiste malgré tout une possibilité pour que, peut-être, la situation s’arrange finalement.
C’est en effet un roman sur la communication et ses difficultés au sein d’un couple qui se défait et se reforme. Dans la première partie, Élisabeth est quasi muette et quand elle parle, c’est pour rompre, alors que lui est très bavard ; dans la seconde, c’est elle qui entame la discussion. On peut élargir ce constat en disant qu’il s’agit aussi d’un roman sur la discussion entre deux cultures, celle du vieux monde et celle du nouveau.
Oui et sur la différence entre les hommes et les femmes. Lucas est beaucoup plus faible qu’il ne le croit, il joue au dur mais sa faiblesse réside dans le fait qu’il ne sait pas réellement qui il est ; Élisabeth, au contraire, est une femme beaucoup plus forte et solide, qui a une expérience de la vie bien plus intense. On apprend, au fil des pages, les événements qui ont ponctué sa vie, telle cette passion fulgurante qu’elle a éprouvée pour un garçon, l’espace de quarante-huit heures, dans les années soixante. Ils ont tous deux des vies complexes (elle a réussi professionnellement alors que lui se considère « comme le seul Français qui n’ait pas réussi à New York ») et c’est ce mélange d’échecs, de réussites, de désirs, de pulsions et de doutes qui m’intéresse dans le traitement de ces personnages.

La nostalgie est un sentiment diffus tout au long du livre qui atteste du temps qui passe, qu’il s’agisse de la fin des speakers au ton déclamatoire et faux remplacés par les voix d’Europe 1, « inventeurs de la modernité », ou, bien plus tard, de la nostalgie des années soixante ; vous égrenez ainsi sur quelques pages des noms d’artistes, de sportifs, d’événements… tout ce qui a constitué cette période. Quand Élisabeth dit : « Dans les années soixante en Amérique, il y battait le pouls du monde [… c’est là que tout se passait », n’est-ce pas plutôt Philippe Labro qui s’exprime ?
Tout à fait, là c’est moi qui parle. Je considère que les sixties ont été, en Amérique et dans le monde, un grand tournant culturel, symbolisé par Bob Dylan, Hair, les hippies sur les campus, toutes sortes de manifestations diverses. C’est également une décennie sanglante d’assassinats (les frères Kennedy, Martin Luther King…) et de guerres (on s’embourbe au Vietnam). C’est ce qui fait toute la contradiction de cette période, entre d’un côté le Beau et de l’autre la Tragédie. Et elles ont aussi été un tournant pour moi, qui faisais régulièrement des allers-retours entre les États-Unis et Paris. Puisque j’avais été un témoin de l’assassinat du président Kennedy à Dallas en 1963, mon patron de presse, le génial Pierre Lazareff, m’a dit : « L’histoire liée à ce mystère autour de l’assassinat de Kennedy va durer un siècle. C’est l’Homme au masque de fer. Dès que vous avez un tuyau ou un témoignage qui pourrait nous mettre sur la piste de quelque chose, vous repartez. » J’ai donc dû faire le voyage entre les États-Unis et la France de 1963 à 1973 environ une centaine de fois. C’est ce qui m’a permis d’absorber l’Amérique de cette époque, qui était effectivement l’endroit où tout se passait. C’est une généralité de dire cela mais dans le même temps, c’est aussi une erreur, car au même moment, se déroulaient en Europe le printemps de Prague ou Mai 68 (qui est le résultat de la pensée des campus américains et qui sera la cause d’une pensée qui trouvera son développement dans d’autres campus, européens cette fois, et inspirera des combats pour la liberté d’expression). C’est un truisme de dire cela mais l’événement est permanent, il y en a toujours et partout, qu’il s’agisse de l’événement intime (l’amour, la vie, la mort…) et l’Événement, ce que Victor Hugo appelle « l’imminence de l’impossible ». Lucas vit et est le témoin de l’impossible, comme beaucoup d’Américains. J’aime cette scène où Lucas, humilié par son ami agent d’artistes (un homme assez dur, comme les agents le sont souvent là-bas), se retourne pour ne pas qu’il le voie pleurer et ce qu’il voit alors par la fenêtre, ce sont ces deux avions qui foncent dans le World Trade Center. Finalement, les années 2000 ne sont que le prolongement des sixties.
Victor Hugo justement a dit : « La mélancolie c’est le bonheur d’être triste. » Peut-on dire la même chose de la nostalgie ?

La nostalgie n’est pas du tout un sentiment de tristesse, c’est le souvenir de choses qu’on a aimées passionnément et dont on sait qu’elles ne reviendront plus. Mais ce n’est pas une raison pour être amer ou malheureux, c’est le trésor du souvenir. C’est un très beau mot, comme le dit Élisabeth, qui précise aussi à son ami Lucas qu’on est davantage nostalgique en France ou en Europe qu’on ne peut l’être aux États-Unis. D’un côté, on privilégie le « c’était mieux avant », de l’autre le « demain est un autre jour ».
À la fin de la première partie du roman, Lucas fait le constat qu’il « devrait partir ailleurs. » C’est un thème qui est souvent évoqué dans vos livres (qu’il s’agisse de l’Étudiant étranger, Un Été dans l’ouest…), avec le passage du temps. Ces deux thèmes vont d’ailleurs souvent de pair, pensons par exemple à Rendez-vous au Colorado et donc, ici, à Deux Gimlets. Comme si la fuite vers l’ailleurs était inséparable de la fuite du temps.
La philosophe Simone Weil écrivait : « La seule vraie tragédie, c’est le temps ». En effet, c’est une chose que personne ne peut contrôler ni infléchir. Je pense que cette fuite du temps est présente dans nombre de mes livres : on vit l’aventure et on se bat à la fois pour apprendre, car la vie est une leçon de choses perpétuelle, et pour oublier que le temps passe. C’est valable aussi bien sur un campus dans l’Étudiant étranger que dans le Colorado où un jeune garçon gagne sa vie en soignant les arbres. Romain Gary, que je connaissais bien et qui m’a beaucoup conseillé et influencé, m’a un jour dit : « Sais-tu pourquoi tu fais autant de choses ? C’est parce que tu ne veux pas penser à la mort. » Je n’invente rien, j’essaie simplement, à travers mes récits et mes personnages, de montrer la maturation en traversant les époques. Les leçons de la vie, c’est le temps qui nous les donne.
Vous mettez en exergue une citation de Benjamin Constant, en voici un extrait : « On ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer. » Cette fuite vers l’ailleurs était-elle vouée à l’échec, Lucas et Élisabeth ayant gâché l’opportunité de vivre ensemble ? Ainsi, elle a contracté un mariage qui s’est révélé malheureux et lui est resté célibataire…
L’échec est une expérience. Ils se sont trompés l’un vis-à-vis de l’autre et ont fait les mauvais choix mais le temps leur a permis de recouvrer un semblant de réflexion et d’introspection pour, à soixante ans passés, retrouver une certaine sérénité. Un roman est un itinéraire : vous partez d’un personnage et vous le conduisez plus loin ; entre-temps, il a évolué. Regardez les œuvres d’Alexandre Dumas, qui était passé maître dans l’art du roman d’apprentissage. Je dis d’ailleurs de lui qu’il est l’inventeur du western et des séries. Nous ne sommes que des êtres humains qui se déploient dans la vie avec l’imminence et le désir de l’inattendu, animés d’une curiosité. Lucas est, comme je l’ai été, curieux du monde. S’installer aux États-Unis dans les années soixante, c’était comme se rendre aux Indes, c’était encore une destination exotique, alors qu’aujourd’hui cela est devenu une banalité.

Un de vos livres précédents, Des Bateaux dans la nuit, traitait de l’éventualité qu’ont deux personnes de se rencontrer ou s’ignorer. Vous écriviez ainsi : « Il y a des bateaux qui se croisent dans la nuit, et nous, on est à bord. Si on a de la chance, si c’est la pleine lune et s’il n’y a pas de brouillard, et si les navires se rapprochent et s’abordent enfin, on peut se reconnaître de pont à pont et qui sait, parfois, s’atteindre et s’étreindre. La plupart du temps cela ne se passe pas ainsi. » Ici, cela se passe ainsi : on se perd pendant quarante ans et on se retrouve, puis on s’étreint. Avez-vous, avec le temps, adopté un regard moins fataliste ?
Oui, c’est vrai. Des Bateaux dans la nuit n’est pas un roman simple et ce n’est pas mon ouvrage le plus lu mais j’en suis tout aussi fier que n’importe quel autre de mes romans. C’est une métaphore, qui est une figure de style que j’aime particulièrement utiliser. La fatalité et un certain pessimisme se trouvent dans Des Bateaux ; or, l’âge avançant, je suis plus proche de la sérénité et d’une recherche d’authenticité dans les rapports humains. Les moments de bonheur sont fugaces, il faut savoir les saisir et les exploiter tant qu’ils sont à notre portée.
Le cinéma est omniprésent dans votre œuvre et ce livre ne fait pas exception ; on le trouve dès la troisième page, avec le souvenir que vous évoquez du Cinéac Ternes. Il est un socle commun du couple qu’ils ont formé, lui le cinéphile initiateur et elle l’initiée. C’est aussi paradoxalement un des facteurs qui va conduire à la rupture, car il l’écrase sous ses références cinéphiliques. Quarante ans plus tard, il n’a pas changé, elle lui dit ainsi : « Je t’en prie, ne ramène pas tout au cinéma ». Le cinéma n’unit plus les couples mais les sépare.
La cinéphilie de Lucas est certes un peu envahissante. Mais c’est une manière, à mon avis, de masquer ses complexes. Je suis d’une génération très cinéphile et très influencée par le cinéma, mais les films au cinéma n’ont jamais aussi bien fonctionné qu’aujourd’hui car nous sommes en période de crise. Et à chaque crise, le cinéma fonctionne car il permet de s’évader et d’oublier temporairement le contexte dans lequel nous évoluons pour laisser la place à l’imaginaire. Pendant au moins deux heures, vous êtes ailleurs, emporté alors que vous êtes en compagnie d’inconnus dans une salle obscure. Et vous partagez avec eux des émotions. Truffaut et Lelouch disent tous les deux que le cinéma est plus fort que la vie. Je ne suis pas d’accord, la vie est la vie et le cinéma en fait partie. C’est un art profond, sérieux, difficile à exercer et qui peut changer des destins. Pour ma part, j’ai vu à l’âge de douze ans et grâce à mon père Citizen Kane. J’ai assisté à deux séances d’affilée et en sortant j’ai dit que je voulais être comme Kane. Ce qui signifiait pour moi qu’un jour, je m’essaierais au maniement de l’image, du son, des êtres humains, par le montage et le mixage. Je ne suis pas devenu Kane mais j’ai essayé, à mon niveau, d’être un metteur en scène par le cinéma et la littérature.
Les références à la littérature (Norman Mailer, Tom Wolfe…) et à la musique (Hammerstein, Rodgers et Hart, Bob Dylan etc.) sont nombreuses. Dès le départ, Lucas se distingue avec une prédilection pour la musique américaine qui n’est pas forcément à la mode : « Les yéyés ? Non, donnez-moi plutôt Cole Porter… »). Les deux formes d’art s’unissent avec l’attribution du prix Nobel de littérature à Dylan, que vous mentionnez à la fin de l’ouvrage. Comme une métaphore pour signifier la réunion de ce couple.
Oui, c’est un pari qu’ils prennent : s’ils se réunissent, ils verront bien ce qu’il se passera. Cela peut ne pas durer mais au moins, il faut essayer. Et pour reprendre la formule géniale de Dylan : « La réponse est dans le vent. » Le vent étant, encore une fois, l’imprévisible. Élisabeth est beaucoup plus sage et philosophe, c’est pour cette raison que ce couple m’intéresse : ils ne se ressemblent pas du tout. Les vrais couples sont ceux dont les personnes qui les composent ne se ressemblent pas. En l’occurrence ici, ils se complètent : Élisabeth est plus littéraire, Lucas plus cinéphile et porté sur la musique. Ils se sentent chacun des affinités avec des arts différents et c’est aussi cela qui les rapproche.
New York est un autre personnage important du récit ; Lucas dit ainsi : « Lorsque j’ai débarqué à New York, j’ai su que je n’étais plus un étranger. » Pourtant, les différences culturelles sont bien là : « Élisabeth ne s’adonnait pas au système de domination des femmes américaines », quand Lucas reste le Français à New York, toujours défini par son statut d’expatrié : « On m’appelait ‘‘Lucky Pierre’’ ». Les différences seraient-elles donc insurmontables ?

Elles ne sont pas insurmontables mais il faut savoir les apprivoiser et, pour cela, apprendre à se connaître. Comme le dit le mentor de Lucas : « Arrête de chercher, tu finiras par trouver. Et ne te déprécie pas. » Il est habité par un désir éperdu de reconnaissance, et cela lui vient de la disparition de son frère aîné en Algérie. Il y a un manque qui favorise des vides psychologiques et caractériels. Il se cherche et finit par comprendre que tout vient de son histoire. Son mentor lui dit une phrase clef : « Ta parfaite imperfection, c’est ton histoire. » L’histoire imparfaite est une histoire à part entière. Nous sommes tout parfaitement imparfaits et cela correspond bien à Lucas, envers qui j’éprouve une certaine affection : il est complexe, fragile et attendrissant et il finira par connaître l’illumination qui lui permettra de trouver la reconnaissance.
New York a un statut ambigu ; elle a deux visages, l’un avenant, l’autre inquiétant : « Ah, New York ! C’est l’électricité, l’énergie, la dynamique, le chantier permanent […]. Mais il est vrai aussi, et il le vivait et l’avait vécu, que c’est la cruauté, la brutalité, l’hypocrisie, les sourires d’apparence […] ». Et elle est aussi vorace : « Nous avons été attirés, grisés, happés par cette ville […] elle me possède. » Comment la définiriez-vous ?
C’est une ville-monde, ce n’est pas l’Amérique du tout. C’est une manière de montrer l’Amérique mais elle se définit plutôt par son melting-pot, c’est une broyeuse dans laquelle toutes les races et toutes les cultures se mélangent. New York est le rendez-vous de tous ceux qui ont cru qu’il y a un rêve américain, qu’ils ne seront plus des étrangers et qu’ils arriveront à faire quelque chose, à être quelqu’un. Mais il n’y a pas plus de rêve là-bas qu’ailleurs. Il y a de l’électricité et une énergie qui peut vous transporter et vous enflammer et c’est aussi la domination de l’argent, de l’hypocrisie. La précarité des sentiments et des relations en Amérique est assez frappante. Mais pour voir et vraiment comprendre l’Amérique, il faut se rendre dans un coin perdu de l’Arkansas. Terre de complexes, chaudron d’énergie et de créativité, dominée par l’argent (c’est le seul pays où l’on voit le mot « God » imprimée sur un billet de dix dollars) sont autant de qualificatifs qui la définissent bien à mes yeux.
La toile de fond de la seconde partie, est bien sûr l’attentat du World Trade Center mais également et surtout ce qui a suivi, à savoir l’élan de solidarité, l’optimisme de la population, en particulier à New York, pour qui il faut toujours aller de l’avant. Pensez-vous que cet état d’esprit perdure aujourd’hui alors que le pays est fracturé en deux parts quasi égales ? Et sinon, quelle en est la raison selon vous ?
Le 11 septembre est toujours présent et sera toujours là, même pour des générations qui ne l’ont pas vécu. C’est dans leur Histoire. La solidarité qui a existé face à ce malheur n’est plus la même aujourd’hui ; au contraire, vous avez des fractures très fortes entre plusieurs communautés (les Latinos, les Noirs, les Asiatiques, les Blancs, la plupart non diplômés, qui s’accrochent à leur nouveau président car ils pensent qu’il va les défendre contre l’inéluctable métissage de la société américaine). Peut-être que cette fracture a toujours existé mais je ne la ressentais pas aussi fortement dans les années cinquante et soixante. L’habileté et la malignité diaboliques de Donald Trump consistent dans le fait qu’il a compris cela et qu’il s’en est servi. Il a découvert bien avant tout le monde qu’il y avait des gilets jaunes en Amérique. En face, les Démocrates le savaient peut-être mais ils ne voulaient pas en tenir compte. Nous avons une Amérique plus disloquée, où les ressentiments s’expriment fortement et où les possibilités de violence interne sont plus probables que jamais, même s’il y en a toujours eu dans ce pays violent. Pour moi, il s’agira dorénavant des États-Désunis d’Amérique. Mais Démocrates ou Républicains, rouges ou bleus, d’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient, les Américains possèdent malgré tout, ancrés en eux, le goût du lendemain, la volonté d’entreprendre, l’inventivité, l’ingénierie, la certitude qu’il y a une seconde chance (et il y en a) et le sens inné et profond qu’ils appartiennent à un continent exceptionnel. Cela leur donne non un sentiment de supériorité mais une différence, la fameuse « maison sur la colline » de Ronald Reagan. Or, c’est un leurre, il n’y a pas de maison sur la colline. Il y a des collines mais pas de maison.