Survies de Mary Shelley

Lorsque le jeune James Whale, auréolé de gloire après sa mise en scène de la pièce Journey’s End (1928) du dramaturge R.C. Sherriff, se vit confier la réalisation pour Hollywood du classique de Mary Shelley, il ne se doutait pas qu’il deviendrait un jour le protagoniste d’une aventure de Blake et Mortimer.

Quelque quatre-vingt dix ans plus tard, en effet, dans son album illustré La Fiancée du Dr Septimus (2021)1, François Rivière montre le réalisateur britannique de retour à Londres dans les années 50 pour adapter au cinéma l’affaire de la Marque jaune, cette même affaire qui a servi d’argument à la bande dessinée éponyme culte de Edgar P. Jacobs. Une telle intrigue ne pouvait que naître dans l’esprit d’un auteur que la merveilleuse épouvante des films de James Whale avait marqué à tout jamais. Le Frankenstein de Whale, sorti sur les écrans en 1931, avait consacré pour toujours Boris Karloff — autre sujet anglais envolé pour Hollywood — comme la silhouette canonique de la créature créée de toutes pièces par le docteur Victor Frankenstein. On comprend aisément pourquoi sa figure lugubre, aux yeux cernés et au front monstrueux, orne la couverture du recueil de récits de terreur et d’anticipation écrits par Mary Shelley que François Rivière fait paraître cette année chez Bouquins et en tête desquelles on trouve, immortalité oblige, Frankenstein ou le Prométhée moderne. L’œuvre elle-même tient de cet appariement bizarre, composé à partir d’origines diverses, parfois étranges. On connaît la légende : le séjour à la Villa Diodati, sur le bord du Léman, en 1816, un an après la chute de Napoléon à Waterloo. L’empereur, cette grande ombre pour qui les Britanniques, à l’instar de Conan Doyle plus tard, ont nourri tant de paradoxales admirations, et qui a semé en Europe les graines des nations et les ferments du romantisme. C’est d’ailleurs en romantiques que Mary Wollstonecraft Godwin, fille de l’écrivain anarchiste William Godwin, son futur époux Percy Bysshe Shelley, sa demi-sœur Claire Clairmont ainsi que Lord Byron — avec qui les relations demeurèrent toujours ambiguës, veillèrent aux côtés  de John William Polidori.

Le Docteur Mortimer rencontre James Whale, dans La Fiancée du Dr Septimus (2021), dessins de Jean Harambat

Ce dernier,  jeune médecin personnel de Byron, devait, en écrivant la nouvelle The Vampyre (1819), donner à la fiction sa première créature avide de sang humain dont l’archétype ferait plus tard les délices des lecteurs de Sheridan Le Fanu, de Richard Matheson, d’Anne Rice ou de Stephen King. Sûrement les trois hommes — Polidori, Byron et Shelley — exercèrent cet été-là une grande influence sur la jeune fille de seize ans. Cependant, sous le crâne haut et cireux qu’allait peindre en 1840 Richard Rothwell, Le Vathek de William Beckford (1786) et Le Moine de M. G. Lewis (1796) se mêlaient déjà aux Fantasmagoriana germaniques. S’il faut encore en croire la légende, c’est à la suite d’une conversation, où il fut question des théories de Darwin (non pas le célèbre Charles mais son grand-père, Erasmus) et après avoir absorbé une certaine dose d’opium, que Mary fit un cauchemar d’où émergea la vision d’un « pâle étudiant des arts profanes agenouillé aux côtés de la chose qu’il avait assemblée ». Comment ne pas reconnaître ses propres mots dans la bouche du docteur Victor Frankenstein quand, au chapitre 7 du roman qu’elle entreprit d’écrire à son réveil, il confesse : « Je songeai à la fièvre qui […], assurément, donnerait à un récit, déjà si totalement invraisemblable, l’allure d’une espèce de délire démentiel »? Procédant d’une forme épistolaire qui fit florès dans le roman de terreur, en particulier chez un certain Bram Stoker, le livre fut publié anonymement chez Lackington, Allen & Co. en 1818. Avant cela, il avait été refusé par les éditeurs de Byron et Shelley ; Shelley dont le monde, à l’exclusion de quelques amateurs éclairés aux yeux desquels il incarne à jamais l’idéal du poète romantique, a tout oublié de la profonde sensibilité.

The fountains mingle with the river,
And the rivers with the ocean;
The winds of heaven mix for ever,
With a sweet emotion;
Nothing in the world is single;
All things by a law divine
In one another’s being mingle: —
Why not I with thine?
See, the mountains kiss high heaven
And the waves clasp one another;
No sister flower would be forgiven
If it disdain’d its brother:
And the sunlight clasps the earth,
And the moonbeams kiss the sea: —
What is all this sweet work worth,
If thou kiss not me?

(Love’s philosophy, 1819)

Percy Shelley mourut à 29 ans, emporté avec son ami Edward Williams par une tempête au large de Viarregio. Son corps, rejeté quelques jours plus tard sur le rivage, y fut brûlé à la manière des Anciens. Pulvis cinis nihil. Dans Les Derniers Jours de Shelley et Byron (1858), Edward John Trelawny relate comment son ami fut incinéré et comment, dérobant son cœur qui refusait de se consumer absolument, il le confia plus tard à Mary afin qu’il soit enterré avec elle en l’église Saint-Pierre de Bournemouth. Il est ironique de songer que, si le nom de Shelley accède aujourd’hui à la reconnaissance, c’est en grande partie grâce aux productions de la jeune épouse qui lui survécut. Cette singulière fille de seize ans, qui cauchemarda la « hideuse chimère » de Frankenstein, est bien la même qui accoucha du Dernier Homme (1826), un récit d’anticipation se déroulant en 2073, dans un monde post-apocalyptique ravagé par une pandémie. Mathilda, écrit en 1819 mais publié pour la première fois en 1959, aborde le tabou de l’inceste à travers la relation d’un père et sa fille. Cela nous donne à voir une face nouvelle de Mary Shelley qui, empruntant aux idées progressistes de ses parents, n’en reflète par moins les tourments dont elle était la proie. Des Fantômes, publié en 1824, reprend les légendes populaires en les drapant d’expériences et de réflexions personnelles. Quant à Roger Dodsworth, ou l’Anglais revenu à la vie (1863), récit relatant les péripéties un homme du XVIIe siècle retrouvé congelé dans les Alpes et ramené à la vie, il précède de plus d’un siècle La Nuit des temps (1968) de René Barjavel. L’attrait exceptionnel de ce recueil, disons-le, ce sont deux nouvelles inédites, Mauvais Œil et Euphrasia — l’une s’inspirant des superstitions orientales, l’autre emprunt d’une sombre philosophie gothique — qui se trouvent publiées pour la première fois sous l’égide de François Rivière. Euphrasia, tout particulièrement, atteste du rôle pionnier jouée par Mary Shelley dans l’ouverture de la voie de l’émancipation féminine : égarée dans les hauteurs alpines, l’héroïne éponyme, harcelée par un terrible questionnement mystique, ose remettre en cause l’autorité religieuse afin de mieux s’assumer.

Richard Rothwell (1800-1868), Mary Shelley, 1840

Francis Lacassin aimait à dire qu’on lit souvent Frankenstein « par malentendu »1. S’il est vrai que la culture populaire, dans sa confusion perpétuelle, amalgame la créature et le créateur, affirmons qu’on n’édite pas Frankenstein par malentendu. Qui d’autre que François Rivière pouvait s’acquitter d’un telle tâche ? L’auteur est depuis toujours l’intime de ces femmes aventurières qui, toutes à leur manière, bravant les contraintes de leurs temps et de leurs espaces — sociaux, religieux, etc., ont inscrit leurs noms dans le grand livre de la littérature. On lui doit un essai sur Enid Blyton (1982)2, une biographie de référence d’Agatha Christie (1981)3 ainsi qu’une collaboration fructueuse avec Gabrielle Wittkop (1979)4. L’an dernier encore, il publiait, chez Calman-Lévy, De l’Assassinat considéré comme une affaire de femmes, une ode aux « sœurs de sang » que sont Patricia Highsmith, P.D. James et Ruth Rendell. La préface qu’il offre au recueil des œuvres de Mary Shelley, en forme de biographie, éclaire le portrait d’une femme au destin exceptionnel. « Destin », « destinée », voici deux mots qui, tout au long de Frankenstein, n’ont de cesse d’être répétés par des personnages dont la destination semble dès le départ déterminée. Il faut passer outre ce début, conçu comme une formidable accroche, pour s’enfoncer dans le récit et trouver, sous la plume de la jeune fille, les tourments d’une femme sur laquelle on a presque tout dit et à propos de qui, pourtant, il reste quasi tout à dire. Mary Shelley, malgré son statut privilégié, se trouva partout en butte à son siècle. Femme, elle fut trompée ; épouse, elle devint veuve ; mère, elle subit le deuil. Comme aucune autre, elle sut capter et transfigurer par l’écriture les traumas, les souffrances, les rêves refoulés d’une époque terrifiée par les avancées de la science et les dérives de la révolution industrielle. Que les femmes d’aujourd’hui s’emparent de cette femme d’hier, rien de moins surprenant.

Les funérailles de Shelley, Louis-Edouard Fournier, 1889

Muriel Spark, dans sa biographie publiée en 19935, voulut voir en elle la mère de Frankenstein. En 2018, Cathy Bernheim désira trouver, Au-delà de Frankenstein 6, une nouvelle icône féministe. Regroupant tous ces aspects, Anne Eekhout restitua en 2022, sous la forme d’un dialogue entre 1812 et 1816, la jeunesse de la femme de lettres sous un angle poétique où la fiction et la biographie s’entrelacent7. Ce serait pécher par facilité que d’identifier la célèbre veuve à l’agglomérat de membres disparates qu’elle anima par l’intermédiaire de Frankenstein. Mary Shelley romantique, qualifiant elle-même sa jeunesse de « plus romantique que toute invention romanesque » ? Mary Shelley créatrice de récits atypiques ? Mary Shelley, pionnière de la cause féministe ? Mary Shelley, prophétesse ? C’est sûrement sans en avoir conscience qu’elle devint tout cela à la fois : une figure incontournable demeurant insaisissable et qui, selon François Rivière, sut heureusement « sortir de ses gonds ». D’une même voix avec Mary Shelley et Emil Ferris, l’éditeur pourrait déclarer : « moi, ce que j’aime, c’est les monstres.8 » Fasciné par l’impitoyable univers régnant sur les studios de la côte Ouest — univers qu’il a souvent mis en scène, que ce soit lors des enquêtes du Privé d’Hollywood (1983-1990)9 ou à travers des ouvrages tels que L’Usine à rêves (2009)10, François Rivière prend plaisir à ponctuer ce nouveau recueil de Bouquins de « Survies de Frankenstein » par lesquelles il embrasse les multiples postérités de l’œuvre. Décidément, il n’aura pas oublié le Frankenstein de James Whale, pas plus que La Fiancée de Frankenstein (1935), la suite que le réalisateur en donna et à laquelle, en 2021, François Rivière rend hommage en intitulant son album de Blake et Mortimer, La Fiancée du Dr Septimus.

On aime à dire qu’il s’est écrit plus de livres sur Napoléon qu’il ne s’est passé de jours depuis sa mort. Concernant Mary Shelley, on pourrait affirmer qu’il s’est donné davantage d’interprétations de Frankenstein que de jours écoulés depuis sa rédaction. 2025 verra l’arrivée d’une nouvelle mouture : celle de Guillermo Del Toro, servie par une pléiade de stars allant d’Oscar Isaac à Christoph Waltz en passant par Mia Goth. Cette fertile, foisonnante et inépuisable gloire posthume témoigne du génie de Mary Shelley, une visionnaire ayant réussi à enfanter du même coup une créature et un mythe moderne, une peur partagée par tous, hantant les salles obscures, les bande dessinées, jusqu’aux mugs et aux boîtes de gâteaux. « Mes rêves n’appartiennent qu’à moi » affirmait Mary Shelley dans l’une de ses lettres rassemblées en 2020 par Marco Federici Solari11. Force est d’admettre que, sur ce point très précis, la visionnaire s’est trompée.

Oscar Isaac dans la peau de Victor Frankenstein dans le Frankenstein de Guillermo Del Toro, 2025

 

Article rédigé par Guilhem Barbet et publié, dans une première version, sur le site Vivre l’histoire

 

  1. Francis LACASSIN, Mythologie et fantastique : les rivages de la nuit, Paris, Les Rivages de la nuit, Jean-Pierre Bertrand, 1991, « Frankenstein ou l’hygiène du macabre », p. 29-51 ↩︎
  2. François RIVIERE, Souvenir d’Enid Blyton, Ramsay, coll. « Affinités sélectives », 200 p. ↩︎
  3. François RIVIERE, Agatha Christie, Duchesse de la mort, Editions du Masques, 288 p. ↩︎
  4. François RIVIERE, Gabrielle WITTKOP, Grand Guignol, Henri Veyrier, 1979, 141 p. ↩︎
  5. Muriel SPARK, Mary Shelley, La mère de Frankenstein, Fayard, Paris, 1998, 530 p. ↩︎
  6. Cathy BERNHEIM, Au-delà de Frankenstein, Le Félin, 2018, 274 p. ↩︎
  7. Anne EEKHOUT, Mary, Gallimard, coll. « Du monde entier », 400 p. ↩︎
  8. Emil FERRIS, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Monsieur Toussaint Louverture, 2018, 416 p. ↩︎
  9. François RIVIERE, José-Louis BOCQUET, BERTHET, Le Privé d’Hollywood, Intégral, Dupuis, 2021, 168 p. ↩︎
  10. François RIVIERE, L’Usine à rêves, Robert Laffont, 2009, 216 p. ↩︎
  11. SHELLEY Mary, Mes rêves n’appartiennent qu’à moi, Lettres de la femme qui réinventa la peur, L’Orma, 2020, 64 p. ↩︎

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