Habiter l’écart : une vie légèrement à côté – sur la Tentation des combles de Dominique Boudou

Poète autant que romancier, Dominique Boudou déploie avec La Tentation des combles, publié aux Éditions Fables fertiles, une prose de fixation et de décalage où le réel, à force d’être observé, finit par perdre sa tenue. Le livre suit un narrateur engagé dans une tentative obstinée : mener une vie normale aimer, travailler, habiter sans jamais parvenir à s’y accorder pleinement. Entre Catherine, présence instable, et le docteur Klamm, thérapeute aux méthodes obliques, il cherche à contenir ce qui déborde, allant jusqu’à réduire son espace de vie dans les combles. Ce qui se joue ici n’est pas une chute, mais une manière de rester, à distance de soi, dans un monde qui ne coïncide plus tout à fait.

 

Il n’y a pas de rupture nette dans La Tentation des combles. Rien qui tranche, rien qui décide. Le texte avance dans une sorte de décalage continu, comme si la réalité avait été très légèrement désaccordée et que plus personne ne prenait la peine de la réajuster. Le narrateur ne chute pas, il se maintient mais à côté. Toujours à côté. Et c’est cette position instable qui produit le trouble, bien plus sûrement que n’importe quel événement. « Je reste là, sans savoir si je dois entrer ou repartir. » Cette hésitation n’est pas ponctuelle, elle devient un mode d’être.

Le regard est au centre, mais un regard qui ne hiérarchise plus. Tout se vaut, tout insiste, tout demande à être scruté avec la même intensité. Un détail minuscule peut prendre toute la place, saturer la perception, empêcher le reste d’exister. Le monde ne disparaît pas, il se met à peser autrement, par fragments, par zones. Ce n’est plus une continuité, c’est une juxtaposition de points d’attention qui ne communiquent plus vraiment entre eux. « Je m’arrête sur des choses sans importance et je n’arrive plus à en sortir. » La phrase dit exactement ce que le livre fabrique : un enfermement sans murs, produit par la fixation elle-même.Choses revues dans Bordeaux et ailleurs", regards poétiques sur la ville - Rue89Bordeaux

Dans cet espace sans centre, les autres deviennent problématiques. Non pas menaçants, mais illisibles. Le voisin, encore lui, incarne cette opacité tranquille. Il ne fait rien de suspect, et pourtant tout, chez lui, semble légèrement trop ajusté. Trop conforme à une idée du geste juste. Alors le narrateur doute, non pas de ce qu’il voit, mais de ce que cela signifie. Est-ce qu’un comportement peut être parfaitement normal sans être vide ? La question reste ouverte, et c’est elle qui travaille le texte en profondeur.

Catherine, à l’inverse, n’offre aucune surface stable. Elle ne se laisse pas observer de loin, elle impose une proximité immédiate, presque intrusive. « Elle s’approche toujours trop près. » Ce trop-plein de présence désorganise davantage qu’il ne rassure. Avec elle, il n’y a plus de distance possible, plus de place pour l’interprétation. Le rapport se fait dans l’instant, sans recul, sans élaboration. Et cet excès de proximité produit un effet paradoxal : au lieu de clarifier, il brouille encore. Le narrateur ne comprend pas mieux, il est simplement pris dedans.

Le texte tient dans cette oscillation entre trop de distance et trop de proximité, sans jamais trouver une mesure juste. Le thérapeute lui-même n’occupe pas une position stable. Le docteur Klamm ne corrige rien, il ne redresse pas. Il introduit du récit là où le narrateur cherche de la fixité, et ce déplacement permanent empêche toute conclusion. « Vous cherchez une ligne droite, mais ça n’existe pas. » La remarque n’a rien d’une solution, elle agit plutôt comme un déplacement supplémentaire, une manière d’écarter encore la possibilité d’un point d’arrêt.

Ce qui s’esquisse alors, c’est une expérience du monde sans appui solide. Non pas chaotique au sens spectaculaire, mais instable dans ses fondements mêmes. Les gestes les plus simples marcher, regarder, attendre deviennent des opérations incertaines, toujours susceptibles de se dérégler. Le narrateur tente bien de se raccrocher à des formes élémentaires, de réduire l’espace, de limiter les variations, mais ces tentatives restent fragiles, comme si elles ne faisaient que rendre plus visible ce qu’elles cherchent à contenir.

Le roman ne propose ni résolution ni basculement. Il installe une tension continue, sans montée ni relâchement, où chaque élément du réel est susceptible de perdre sa fonction habituelle. Ce n’est pas un monde qui s’effondre, c’est un monde qui ne coïncide plus tout à fait avec lui-même. Et dans cet écart, le narrateur persiste, sans parvenir à s’y ajuster, mais sans en sortir non plus. C’est là que le livre trouve sa justesse : dans cette manière de tenir une ligne incertaine, de suivre une conscience qui ne s’abîme pas complètement, mais qui ne parvient plus à adhérer.

Auteur/autrice

  • Grégory Rateau écrit des romans, de la poésie et des articles sur la littérature pour différentes revues (L'atelier du roman, Esprit, Zone critique, En attendant Nadeau, Causeur...). Il mène également des entretiens.

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