Avec Tungstène, Louis Cabanes signe un premier roman ambitieux où l’intime et le politique se répondent sans jamais se confondre. À la mort d’un père, figure tutélaire du communisme français, s’ouvre une double traversée : celle d’un fils confronté au deuil et à la tentation du pouvoir et celle d’une journaliste partie enquêter à Auschwitz sur une communauté de carmélites installée aux abords du camp. Entre mémoire, héritage, désillusion politique et vertige moral, le roman explore ce que les morts continuent d’imposer aux vivants. À l’occasion de sa parution aux éditions Rue Fromentin, À Rebours a rencontré son auteur.

À Rebours : Tungstène donne le sentiment d’un livre qui a longtemps décanté, tant il brasse de matières, de milieux et de strates historiques. À quel moment ce roman a-t-il commencé à se former en vous ? Quel en a été le premier noyau : une scène, une image, un personnage, une obsession ?
Louis Cabanes : L’idée de départ, c’était d’écrire une satire politique, à partir de mes observations journalistiques sur le terrain. J’ai été amené à fréquenter, pendant dix ans, un bataillon de conseillers ministériels, de collaborateurs parlementaires, de communicants politiques, qui ont su s’adapter, rebondir, quel que soit le gouvernement. J’ai donc voulu créer un personnage à leur image, en faisant un pas de côté historique : que ferait-il si, demain, l’extrême droite arrivait au pouvoir ? Je dois admettre que j’ai pris un malin plaisir à narrer les scènes qui racontent les relations entre politiques et journalistes, tant je les ai vécues de l’intérieur. Mais cette-fois de l’autre côté de la barricade. Quel bonheur d’écriture !
Votre roman s’ouvre sur un deuil, celui d’un grand journaliste communiste, au moment même où le pays bascule politiquement. Pourquoi avoir choisi ce point de départ ? Qu’est-ce que cette collision entre une disparition intime et un basculement collectif vous permettait d’installer d’emblée ?
La mort de ce grand journaliste communiste, au début du roman, a été inspirée par un vécu : la mort de mon propre père, Claude Cabanes, en 2015. J’ai choisi de commencer par la scène de l’enterrement afin de planter le décor des enjeux moraux qui vont tourmenter le narrateur. Au fil de l’histoire, il sera hanté par l’ombre de ce père vénéré, à l’aune de ses choix de carrière contestables. Il sera constamment ramené à cette question : qu’aurait-il pensé de ce que j’ai fait, de ce que j’ai entrepris d’être.
L’un des fils les plus troublants du livre mène à Auschwitz, non pas du côté de la mémoire officielle ou du pèlerinage commémoratif, mais du côté de la vie ordinaire autour du camp, de ce voisinage du pire, de cette possibilité terrifiante de s’habituer. Comment cette question s’est-elle imposée à vous ? Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette coexistence entre le quotidien et l’inimaginable ?
Cette seconde partie du livre est venue percuter la première à la suite de la découverte d’un excellent documentaire, diffusé à la télévision, qui s’intitulait, de mémoire, Sauver Auschwitz ? Le film retrace les décennies qui ont suivi la libération du camp, en 1945, tour à tour pillé puis instrumentalisé par les autorités politiques et religieuses du pays. Il revient notamment sur un épisode que je ne connaissais pas : l’installation d’une dizaine de carmélites dans un couvent aménagé à proximité d’Auschwitz I, entre 1984 et 1993. La possibilité de vivre là-bas me paraissait impossible, inimaginable même ! J’ai commencé à vouloir tout savoir du quotidien de ces religieuses : l’heure des prières, la composition des repas, la vie en communauté. C’est devenu une véritable obsession. Je me suis ensuite rendu à Auschwitz pour retrouver leurs traces. C’est une fois sur place que j’ai réalisé que le camp se situait au milieu d’une ville, Oświęcim, qui ne cessait de s’étendre, de gagner en superficie, avec de nouveaux lotissements en construction. J’ai compris que les habitants entretenaient un lien particulier avec la mémoire de ce lieu. C’est en découvrant cette vie au milieu des enfers que je me suis résolu à l’incorporer au roman. Un second personnage est né ce jour-là, celui de Mélissa.
Le roman met aussi en scène l’attraction du pouvoir : ses coulisses, ses jeux de cour, ses humiliations, son théâtre, sa violence feutrée. Qu’aviez-vous envie de raconter de ce monde-là ? Est-ce d’abord un décor romanesque, ou le lieu même où se révèlent les failles morales et les ambitions des personnages ?
Je crois avoir d’abord voulu raconter le rapport de fascination qui existe entre un homme politique de premier plan et son plus proche conseiller. Ce qu’on mesure rarement, vu de l’extérieur, c’est l’intensité du lien qui les unit : une proximité « à la vie, à la mort », prête à traverser toutes les crises politiques. Les ministres, de droite comme de gauche, travaillent généralement avec un petit noyau de fidèles qui leur sont totalement dévoués. Je l’ai observé de près en tant que journaliste. À partir de là, j’ai cherché à explorer la géographie du pouvoir où s’exprimaient ces passions, ces haines, ces jalousies, que ce soit à l’Assemblée, à Matignon ou sur la terrasse d’un hôtel parisien.
On lit Tungstène aussi comme un roman sur l’héritage : héritage politique, familial, affectif, presque physique. Vos personnages semblent vivre moins avec des idées qu’avec des fidélités, des hontes, des récits déjà là avant eux. Est-ce cela, au fond, qui vous intéressait : montrer à quel point nous sommes traversés par des histoires qui nous précèdent ?
C’est une question difficile. Je mentirais si je disais que je suis pleinement conscient de ce que j’écris au moment d’engager le destin mes personnages. Pour celui de Mélissa, par exemple, sa vérité ne m’est apparue qu’à la fin : son désir d’écrire de la fiction, de se révéler dans ce qu’elle s’était refusé à être jusque-là. Évidemment, c’est le chemin que j’ai entrepris moi-même, mais je ne me l’étais jamais formulé aussi clairement. Il s’est manifesté de lui-même dans les derniers instants de l’écriture du roman.
Un autre motif traverse le livre, plus contemporain celui-là : la saturation numérique. Les boucles Telegram, les messages, les recherches en ligne, les écrans, les flux d’information, tout cela innerve le roman jusque dans les moments de crise ou de deuil. Aviez-vous envie de saisir cette difficulté nouvelle à penser, à aimer, à se taire même, dans un monde où tout passe désormais par des interfaces ?
Plus que dans n’importe quelle autre profession, les acteurs du microcosme politique sont suspendus à leur smartphone. Les conseillers ministériels sont littéralement noyés sous les notifications, les mails, les boucles WhatsApp et Telegram, les fils d’actualité. Ils ne peuvent pas passer deux minutes avec quelqu’un sans regarder leur téléphone. Cette névrose numérique alimente des addictions sévères, qui peuvent provoquer des désastres, comme la diffusion d’une vidéo privée sur Internet ou l’exhumation d’un tweet malencontreux. Bien qu’ils cherchent à tout contrôler dans leurs rapports aux autres, ces hommes sont faillibles : ils commettent des impairs, parfois ridicules, qui me les rendent d’autant plus sympathiques. C’est une source intarissable pour la fiction.

Tungstène mêle plusieurs régimes de récit, roman politique, enquête, chronique intime, parfois même plongée plus fiévreuse dans la conscience et le désir. Comment avez-vous travaillé cette composition ? Saviez-vous dès le départ que le livre devait avancer par croisements de formes et de tonalités, ou est-ce le roman lui-même qui vous a conduit vers cette structure plus ample ?
J’ai longuement travaillé la structure du récit. La principale difficulté a été de lier les deux histoires : celle d’Émile, pris dans les tourbillons de sa semaine à Paris, et celle de Mélissa, partie enquêter à Auschwitz. J’ai écrit un bloc, puis l’autre. Il ne m’était pas possible de faire autrement : je n’arrivais pas à passer d’une voix à l’autre au quotidien. Chacune demandait un temps d’immersion. La fin, elle, est apparue plus tardivement. Une fois le matériau réuni, il a fallu penser l’édifice romanesque. Comment favoriser la tension dramatique ? Après plusieurs essais, il est apparu que l’alternance des chapitres, donnant successivement la voix à chacun des deux personnages, était la meilleure solution : un chapitre Émile, un chapitre Mélissa, et ainsi de suite. Cela m’a permis, dans un second temps, d’approfondir certaines scènes et d’en couper d’autres, afin de parvenir à un équilibre, au prix de plusieurs mois de réécriture.
Le titre, enfin, intrigue autant qu’il éclaire. Le tungstène est un métal lourd, résistant, presque indestructible. Qu’est-ce que ce matériau vous permettait de dire du roman, de ses personnages, de leur rapport à la mémoire, à la transmission, à ce qui survit malgré tout ?
J’aime d’abord le mot. Sa sonorité. « Tungstène », ça claque ! Son nom, en français, provient du suédois tung (« lourd ») et sten (« pierre ») qui signifie « pierre lourde ». Je me suis rendu compte qu’il n’apparaissait qu’assez tardivement dans le roman. C’est précisément ce qui m’a convaincu de le garder comme titre. Ce qui m’intéresse aussi, dans ce mot, c’est son aspect mystérieux : l’évocation d’une pierre, d’un métal, de quelque chose difficile à définir, sauf pour les ingénieurs qui en connaissent les usages dans l’industrie aérospatiale ou de l’armement.
Et plus largement, à l’heure de l’hyperconnexion, de la polarisation politique et de l’intelligence artificielle, qu’attendez-vous encore du roman, qu’est-ce qu’il peut saisir du réel que le commentaire immédiat ou la machine ne savent pas atteindre ?
J’attends du roman qu’il produise cette décharge électrique, à la fois jouissive et inattendue, qu’aucune machine ou intelligence artificielle ne saura jamais provoquer dans le cerveau.