Maximilien Friche est un écrivain et poète français contemporain, connu pour son univers à la fois ironique et désabusé. Son écriture mêle humour noir, réflexion sociale et absurdité du quotidien. L’entretien qu’il a accordé à À Rebours s’articule autour de son nouveau roman FOL, paru aux Éditions Sans Escale, dans lequel il poursuit son exploration des marges, des identités floues et des contradictions de l’époque moderne.

À Rebours : FOL explore la passion absolue, presque mystique, entre Alix et Renaud. D’où est née cette histoire : d’un souvenir, d’une lecture, ou d’un vertige d’écriture ?
Maximilien Friche : À l’origine, il y a une rencontre. J’ai effectivement reçu à seize ans, de la part de la jeune fille qui m’obsédait, au cœur de notre amour par correspondance, cette phrase de Cocteau issue de L’Aigle à deux têtes : « Mon Dieu, acceptez-nous dans le royaume de vos énigmes, évitez à notre amour le contact du regard des hommes, mariez-nous dans le ciel. » À partir de là, l’écrivain se met à l’œuvre et étire le fantasme pour en faire un roman. La narration est toujours issue d’un puzzle, nous faisons du « Frankenstein » et cousons ensemble des fragments de vie pour réinventer un réel. Donc, dans ce roman tout est vrai et l’ensemble est faux. L’objectif est toujours de faire du singulier un universel pour entrer dans la longue filiation des auteurs. J’écris depuis cet âge de l’amour absolu, il était pour moi nécessaire d’écrire le livre sur ma cause, mon origine. Il y a donc d’abord un souvenir, puis un laisser-aller au vertige de l’écriture. Ce vertige est l’hommage que je veux rendre à mon souvenir.
Le mot « fol » renvoie autant à la folie amoureuse médiévale qu’à une forme de foi. Pourquoi ce choix d’un mot archaïque et incandescent pour nommer votre quatrième roman ?
C’est la conséquence de la phrase de Cocteau ! Cette phrase contient élection et malédiction. L’amour absolu réciproque est vérifié dans la première partie : acceptez-nous dans le royaume de vos énigmes. Et la malédiction s’annonce ensuite en deux strates. D’abord, cet amour ne pourra pas être public : évitez à notre amour le contact du regard des hommes. Et pour finir, cet amour ne pourra jamais être consommé, vérifié dans cette vie présente car le mariage n’aura lieu que dans le ciel, donc dans la mort. Le regard se porte vers le ciel, le futur se transforme en Espérance, l’amour en adoration. Pour me mettre au diapason, au niveau de la Pitie choisie, je ne pouvais répliquer à Cocteau qu’en disant : Je t’aime comme les saints croient en Dieu. La radicalité appelle la radicalité et celle-ci est rendue accessible grâce à l’écrit. Et puisqu’il n’y a aucun espoir d’incarnation, toute lettre d’amour devient une prière. Je voulais étirer au maximum ce moment d’incertitude dans l’amour, ce moment où l’inquiétude et le désir sont à leur paroxysme commun, le seul moment véritable d’expansion de l’âme (en dehors de l’agonie). FOL représente tout ça. Le roman devait s’appeler Fol en toi. FOL est plus épuré, le qualificatif ne cesse d’être en apesanteur, comme le cœur de celui qui est amoureux.
Votre roman semble rejouer, dans un décor contemporain, les mythes de Tristan et Yseult, de Béatrice et Dante, du Graal manqué. Avez-vous consciemment voulu renouer avec la mystique courtoise que décrit Stéphane Barsacq dans sa préface ?
Absolument pas. Je n’ai eu aucune intention de la sorte. Mon projet n’était que de revenir à ma source, ce à cause de quoi j’écris, mon amour de jeunesse. Barsacq écrit que je connais tout de la littérature, cela me flatte mais c’est totalement faux. La question n’est d’ailleurs pas là pour lui, l’important est que, pour le lecteur Barsacq, j’aie atteint, avec mon histoire singulière, l’universel recherché, que j’aie su fuir le témoignage pour être pleinement en littérature. Mais pour revenir à votre question, je n’ai bien évidemment aucune conscience de ça. Ce livre a en quelque sorte été amorcé lorsque j’avais seize ans et je n’avais alors presque rien lu. Que l’on me raccroche à la mystique courtoise, je le comprends, mais telle n’était pas mon intention. Je crois que, dès lors que l’on se place sur un plan métaphysique, on échappe à son époque, à l’horizontalité de son époque sans s’en apercevoir d’ailleurs, et l’on entre de facto dans une longue filiation. Il est tout de même bon d’en conclure que j’échappe ainsi à la littérature à l’obsolescence programmée, celle qui est le miroir sociologique d’une époque.
Renaud et Alix ont seize ans, mais ils vivent leur amour avec la gravité de héros antiques. Que signifie pour vous cette intensité adolescente : est-ce l’âge du sacré ou celui de la démesure ?
Cette adolescence est le seul âge de l’être. Le reste est un leurre. L’être social, l’âge adulte sont des leurres. Deux temps sont réellement intéressants : la jeunesse et l’agonie. Entre les deux, ce n’est rien que du remplissage et de la domestication. Il faut pouvoir insulter l’avenir pour réellement vivre, et non pas investir en vue d’une récolte. La seule et unique récolte, c’est la mort. L’adolescence idéale est donc un âge de démesure dans le sens du panache. Cela peut également être un âge sacré si on joue cette fameuse carte de l’expansion de l’être dans l’aventure amoureuse. C’est là que naît la vie intérieure, c’est là que l’on prend conscience du manque abyssal qui nous habite, c’est là que l’on prend conscience d’être fait pour l’éternité. C’est le fait d’être au seuil de l’âge social qui permet tout cela. Bien évidemment, si l’on anticipe l’âge social, alors c’est mort. On ne devient qu’une fractale du parc humain, un organe du corps social. Ne restera que l’agonie, qui est la repêche pour tous, si tant est qu’il nous soit possible de la vivre…
Dans FOL, écrire devient la seule manière de survivre à la perte. Pensez-vous, comme Renaud, qu’écrire soit une forme d’autodafé ou de folie rédemptrice ?
Écrire est un malin plaisir. Les deux doigts dans la plaie plutôt que sur la couture ! On n’écrit pas pour se faire du bien, et je ne voudrais surtout pas de lecteurs qui lisent pour se faire du bien. Un artiste se complait dans les préliminaires de l’acte d’amour qu’est le suicide. Nous sommes des suicidés éternels, des loups des steppes. Il y a de la lenteur en littérature, la maniaquerie du vice lent et sophistiqué. Rédemption ? Oui, si on a conscience que le salut est dans l’impasse (cf. l’impasse du salut), le lieu où l’on provoque le coup de grâce. Écrire est une façon d’être toujours à l’œuvre, donc toujours au combat. Pour moi, c’est tenir ma promesse, ne jamais abdiquer, ne jamais renoncer. Je ne sais pas ne pas écrire : absence totale de savoir-vivre ! Un don ou une tare, c’est la même chose. Écrire est donc assumer mon être, ce que je suis. Et si je parviens à éviter d’être le rentier de moi-même, cette petite chose qui s’économise, si je parviens à poser un point final, à dire « tout est achevé », qui sait si enfin tout cela n’aura pas une vertu rédemptrice pour moi et qui sait… pour le Cosmos !
Votre écriture a quelque chose de musical, entre la prière et la transe — avec des rythmes, des ruptures, une voix presque incantatoire. Comment travaillez-vous cette tension entre prose poétique et narration ?
Même si je suis toujours à l’œuvre, on ne peut pas dire que je travaille mon style. Ma façon de dire, c’est moi. D’ailleurs, j’ai repris tous mes écrits de seize ans et je m’y suis totalement retrouvé sans rougir. C’était vertigineux. Je n’avais pas changé. Malgré toutes les lectures ingurgitées, malgré la vie accumulée. Ce rythme que vous évoquez est plutôt une façon de s’excuser de la ramener avec sa tare. Je lance mon blues et me mets immédiatement à distance pour manifester que je ne suis pas dupe de moi pas plus que du reste du monde. Je ne suis pas poète au sens de l’écriture de recueil de poèmes, mais pour moi, la langue, la poésie embarquée dans la narration, sont raccourcis dans le labyrinthe formé par le texte qui, toujours, est un piège. La poésie dans la narration ouvre la possibilité de contempler la phrase pour ne pas se limiter au sens et ne pas se réduire à l’usage de la raison.
Le roman semble parfois se lire comme une métaphore du monde moderne : l’amour sacrifié à l’efficacité, la créativité domestiquée. FOL est-il aussi une critique du présent, comme le suggère la préface ?

Oui car FOL est le cri de l’inadapté, il y a un vrai blues psalmodié dans ce roman. Le présent est pollué d’horizontalité, c’est même à ça que l’on reconnaît un présent. FOL est une critique du présent comme tout livre métaphysique le serait pour tous les présents. Notre époque est polluée d’utilitarisme, de matérialisme, de développement personnel, d’avachissement, de loisirs… FOL est un manifeste pour la verticalité de l’être, la dimension tragique de la vie y est revendiquée.
Vous êtes également critique littéraire. Comment ce regard exercé sur les textes des autres influence-t-il votre propre geste d’écrivain ? L’analyse nourrit-elle ou freine-t-elle la création ?
Cela ne fait que nourrir sans rien changer à mon vaste projet. J’écris sur les autres car j’aime me relier aux vivants, je crois qu’il y a une sorte de communion des artistes et écrivains entre eux. Nous nous portons les uns les autres. Lorsque j’écris sur les autres, ce n’est jamais de façon académique comme un universitaire ou un vrai critique littéraire. Non, j’écris sur les autres en écrivain. Et si je voulais être cynique, je dirais qu’écrire sur les autres est une des seules façons que j’ai trouvées pour qu’ils me lisent et me trouvent beau puisque je les reflète. Pourquoi faut-il toujours mendier sa vie ? Cette écriture sur les autres nourrit ma narration au sens de l’entraînement. En revanche, je crains que l’univers des autres, leur style, me demeurent à jamais étrangers. Je ne sais pas écrire à la façon de… et je n’ai jamais eu l’envie d’écrire un roman sur un sujet en particulier pour répondre à une sorte de commande interne ou externe. Mon écrit, mon style, résultent d’une injonction profonde, un influx nerveux.
On sent planer des ombres tutélaires : Hesse, Cocteau, Dante, Houellebecq… Quels auteurs ou œuvres vous ont véritablement accompagné dans l’écriture de FOL ?
Les auteurs qui m’ont accompagné dans la rédaction et que l’on retrouve explicitement dans FOL sont ceux qui étaient présents à mes seize ans : Hesse, Cocteau, Sartre, Yves Simon. Il y a aussi beaucoup de chansons, de jazz, de peintures. Je considère cet ensemble indispensable pour construire l’écrin d’une histoire, et réaliser comme une sorte de portrait proustien du narrateur. Ces éléments pourraient sembler dispensables pour un éditeur actuel, ils me semblent au contraire précieux pour donner plusieurs caudalies à un roman. Au-delà des auteurs de mes seize ans, j’en réveille d’autres par le bruit de mes mots, je les fais chuter de leur panthéon céleste jusque dans ma soupe narrative : Breton, Michaux, Suarès, Radiguet, Goethe, Alain-Fournier, quelques autres, sorties des enfers littéraires, à cause de mon histoire de puceau. C’est ainsi que je prends le témoin.
Barsacq parle de vous comme d’un « réactionnaire amoureux ». Vous reconnaissez-vous dans cette formule ? Et après FOL, quel territoire de l’amour ou de la foi voulez-vous encore explorer ?
Je ne suis pas sûr de me reconnaître immédiatement dans cette formule, même si la référence à Anouilh me plait beaucoup car c’est un de mes auteurs de théâtre préférés. Mais il faut la décortiquer pour s’y retrouver. Je crois comprendre ce que Barsacq souligne, c’est l’aspect tragi-comique du roman et le fait de ne pas être de son époque. Le tout formant quelque chose de terriblement français. Je m’explique. La tragédie est totalement assumée, voire revendiquée dans FOL. Or, la narration ne cesse de prendre ses distances avec les héros, d’en souligner les aspects pathétiques, voire grotesques. Il s’agit là d’être vrai car la vie est toujours pathétique, son réel est pathétique, la tragédie n’arrive qu’en relecture, au moment de l’édification du mythe personnel. Je veux toujours manifester que je ne suis dupe de rien, ni du monde ni de moi-même, et ainsi maintenir une distance vis-à-vis du sérieux de la tragédie. Cette attitude est terriblement française. On parle aisément de l’âme russe ou de l’âme juive, et bien la France est marquée par un esprit, celui-là, celui de Molière, qui ajoute systématiquement le sourire ou le rire à la tragédie vécue. Réactionnaire manifeste que je ne suis pas de notre époque et que je ne cherche pas à être d’accord avec celle-ci. Amoureux manifeste l’ambition démesurée que j’ai de me relier, la prétention à l’expansion de l’âme. Et l’ensemble forme ce titre de pièce comique qui résume mon esthétique. Barsacq n’a peut-être pas tort… Après FOL, j’ai plusieurs projets, je travaille actuellement une pièce de théâtre que j’ai écrite. Elle traite de la question de la création au travers d’un dialogue entre un peintre et un écrivain. J’ai ensuite plusieurs projets narratifs, dont un sous la forme d’un journal intime pollué de rêves, dans une logique de fin de vie, d’agonie. La question amoureuse et son dépit en est bien évidemment le cœur pour sonder l’immuable qui point en épiphanies dans l’éphémère qu’est la vie.
Entretien réalisé par Grégory Rateau