Résonances du passé – sur le Murmure des éoliennes de François Bossis

Le Murmure des éoliennes est le cinquième roman de François Bossis qui, parallèlement à l’écriture, exerce le métier de psychiatre. Il a obtenu le prix des écrivains de Vendée en 2008 pour son roman La Tentation de la mer. Les histoires du romancier se déroulent d’ailleurs  souvent  sur le littoral atlantique, la mer jouant un rôle fondamental comme élément naturel. Elle fait écho à la vie même de l’auteur mais aussi aux réminiscences propices à  l’introspection du narrateur. On peut également mentionner la symbolique de l’eau,  symbolique matricielle et /ou abyssale évoquant l’inconscient dont François Bossis n’ignore sans doute pas le sens. Le ton est donc donné à des romans qui s’inscrivent d’emblée dans un genre plutôt psychologique, ce qui n’étonnera guère le lecteur compte tenu de la profession de l’auteur.

Si  l’eau est présente, l’air, que le mouvement des éoliennes brasse au gré des vents doux et violents, ne l’est pas moins. Subrepticement, leurs pales font remonter les échos d’une mémoire familiale, celle de Paul, le principal protagoniste de l’histoire. Elles permettent  une mise en mouvement psychologique intérieure, réveillant les souvenirs et révélant les secrets. Leur murmure est aussi l’occasion de quelques réflexions philosophiques sur la vie, notamment sur la nature même du hasard. Est-il pure contingence, simple coïncidence ? Est-il le signe annonciateur et révélateur du destin ou le concours de circonstances fortuites qui peut, d’une seconde à l’autre, tout faire basculer en orientant et donnant un nouveau sens à la vie ? Quant à la terre — l’histoire se déroule dans le plat pays des marais à l’horizon sans fin — elle apparaît en contrepoint, comme un élément stable, ouvert à l’avenir que viennent régulièrement fouler les trois coureurs Paul, Claire et Blaise, qui se préparent pour le marathon de Paris. Elle aussi est un témoin privilégié qui porte les traces et parle en secret de cet oncle inconnu dont, à quarante-cinq ans, Paul va découvrir l’existence en héritant de sa maison. L’atmosphère qui règne au début du roman lorsque Paul entre pour la première fois dans la maison de son oncle, les pièces et objets sur lesquels son regard s’attarde, invitent du même coup le lecteur à s’interroger sur ce que signifie et implique un héritage. De quoi finalement hérite Paul et de quel secret par lequel toute histoire familiale se constitue, au point de vue réel, imaginaire et symbolique ? L’héritage, s’il n’est pas un cadeau[1], mais un legs que l’on peut parfois recevoir comme un fardeau, est aussi une manière comme une autre de se réapproprier sa propre histoire. Les biens matériels en témoignent. Ils sont le prolongement de la psyché humaine, imprégnés de la présence de celui qui n’est plus, une double présence, pourrait-on dire. Elle rappelle sans cesse le défunt et vient hanter les lieux et les êtres qui le reçoivent.

Le décor est planté, entre l’extérieur (les éléments naturels, les éoliennes) et l’intérieur (la maison), dans une atmosphère hivernale qui incite à l’introspection. On est début décembre.  Le roman commence ainsi par le voyage de cinq heures sur une « autoroute presque déserte » que Paul effectue d’une traite. Il arrive droit au but de sa destination qui paradoxalement va le conduire à revenir en arrière, sur le chemin de son passé et de son histoire personnelle. La maison, la mer, les éoliennes, les marais, tout parle à la place des parents de Paul : « L’endroit a un étrange pouvoir sur les êtres qui s’y croisent ou s’y retrouvent : conjuguer leurs désirs et libérer les secrets de leur existence. » Paul trouve dans un tiroir du bureau de son oncle une lettre de ce dernier qui lui est adressée. Elle est le seul témoignage humain direct, porteur d’une parole dont il a doublement peur ; d’une part, parce que celle-ci provient d’un inconnu pourtant proche, dont il découvre l’existence à sa mort. D’autre part, parce que découvrir la vérité sur ce qu’on lui a toujours caché est pour lui redoutable. Le réveil est douloureux. Il sort de la torpeur des illusions et de l’ignorance. Le lecteur, embarqué lui aussi dans l’appréhension qui précède la découverte de cette vérité, peut, à l’instar de Jacques Lacan, comprendre que « ce n’est pas le désir qui préside au savoir mais l’horreur. » (Le Séminaire XXI, « Les non-dupes errent », séance du 9 avril 1974, inédit.) Paul commence la lecture de la lettre sans toutefois aller jusqu’au bout. L’intrigue psychologique est posée qui se dénouera à la fin du roman lorsque le narrateur sera enfin prêt à entendre son passé familial. Qu’apprend-il au moment où il arrête la lecture de la lettre, en même temps que le lecteur qui se laisse progressivement transporter dans cette histoire ? Que l’oncle Paul est le frère jumeau de Pierre, son père. Né quelques minutes après son frère, ce retard semble avoir conditionné sa vie : « J’ai longtemps essayé de rattraper mes instants de retard, en vain, et puis sans doute y ai-je trouvé une certaine identité.»

Avec le problème de l’héritage, celui de la gémellité est un motif de réflexion récurrent dans l’histoire. Il y est abordé sous l’angle central d’un de ses mythes fondateurs, celui de Castor et Pollux qui forment, comme on sait, la constellation des gémeaux. A travers la gémellité, les rivalités implicites qu’elle peut parfois générer, c’est aussi la question du double qui est soulevée, entre ressemblance et altérité. L’auteur l’envisage non dans un rapport binaire mais dans un rapport ternaire, rappelant à cet égard le triangle œdipien. Il n’y aurait donc pas de gémellité, de duo ou de couple sans un tiers, qu’il soit réel, symbolique ou imaginaire. Ainsi, sont envisagés les liens fraternels, amoureux ou amicaux entre les personnages. Paul et Pierre aiment une même femme. Paul et Blaise, son ami d’enfance, se lient à Claire. Cette dernière a une sœur jumelle et un frère prénommé Nathan, autour duquel se tisse une différence de plus en plus affirmée entre elles deux. Le fil conducteur du roman tourne avant tout autour du trio Paul, Blaise, Claire. Le lecteur découvre petit à petit que leur  rencontre n’est pas fortuite et que leur vie fait écho à leurs passés respectifs.

Marcel Gromaire, Les Deux frères, 1924

Dans ce récit, où le fond prime sur la forme, où l’histoire l’emporte, transportant progressivement le lecteur dans la vie personnelle de Paul, Blaise et Claire, François Bossis choisit un style simple, parfois naïf, que le choix du temps du présent renforce comme pour insister sur ce contraste entre le vif de l’action, des événements (le terme revient souvent  sous la plume de l’auteur) et le passé, enfoui en chacun des personnages qui remonte peu à peu à la surface au gré de leurs confidences. L’écriture se révèle aussi, parfois, poétique lorsque le narrateur se laisse aller à la contemplation des paysages côtiers, comme si « la proximité de la mer », mais aussi le murmure des éoliennes — eau et air conjoints — réveillaient en lui une écriture originelle, libérée d’un moi que les cadres et impératifs sociaux, rappellent à l’ordre.  Cet ordre de la vie quotidienne moderne — même chamboulé par une réflexion sur le hasard   néanmoins conditionnée par un sens déjà prédéterminé dont l’héritage de Paul dévoile petit à petit le secret — est ce qui fait tenir les trois personnages principaux dans une vie normale que  leur passé vient troubler. Si elle paraît banale et lisse, le roman montre toutefois que la toile de la vie se tisse malgré soi et comporte des zones d’ombre, des non-dits, des secrets  nécessaires  pour se constituer, se réapproprier sa propre histoire. La transparence absolue que réclame notre société à tous les niveaux, politique, social, individuel — d’où un psychologisme excessif — n’est-elle pas finalement plus dangereuse que ces zones d’ombre constitutives de notre psyché ? Orwell dénonçait déjà  dans cette obsession de la transparence, le spectre totalitaire qui déshumanise les rapports humains. Mais entre Paul, Claire et Blaise, s’est au contraire noué, autour de ces secrets, un lien fraternel, harmonieux et durable. Et les éoliennes s’immobilisent « dans un ciel d’azur » comme pour arrêter le temps sur cette belle amitié parvenue à son point d’équilibre et de quiétude : « Image de sérénité, d’apaisement, moment rare où la vie semble évidente et légère, suspendue, semblable à une parcelle d’immortalité. »

Article rédigé par Sylvie Paillat

[1] On se reportera au petit livre  autobiographique de l’écrivain et psychanalyste Lydia Flem, Comment j’ai vidé la maison de mes parents, paru aux éditions du Seuil en 2004. « L’héritage n’est pas un cadeau. Comment recevoir des choses que l’on ne vous a pas données ? Comment vider la maison de ses parents sans liquider leur passé, le nôtre ? »

 

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