Il fallait sans doute une maison comme Lou Blondin, depuis la Chaise-Dieu, pour republier Les Réfractaires sans les embaumer aussitôt sous le formol patrimonial. Cette édition retrouve quelque chose de rugueux, de vivant car on a trop longtemps transformé Jules Vallès en silhouette de manuel scolaire : un communard barbu, un républicain turbulent, une vieille figure de barricade vaguement sympathique qu’on range quelque part entre Hugo, les canons de Montmartre et deux dissertations sur la Troisième République. Il fallait bien neutraliser cette voix-là. Parce qu’en ouvrant Les Réfractaires, on ne tombe pas sur un classique inoffensif du XIXe siècle, mais sur quelque chose de beaucoup plus embarrassant : un écrivain qui écrit avec la faim.

La faim véritable. Pas la petite mélancolie artiste des mansardes romantiques. Pas le folklore du génie pauvre qui tousse dans une soupente avant la gloire posthume. Non. La faim qui déforme les visages, dérègle les nerfs, transforme un repas chaud en obsession fixe. Vallès connaît le prix exact d’un morceau de pain, le poids d’un paletot trempé par plusieurs hivers, l’humiliation muette des semelles qui prennent l’eau. Chez lui, la misère n’est jamais une idée : c’est une matière physique. Une humidité. Une fatigue.

Les Réfractaires paraît au début des années 1860, en plein Second Empire, au moment précis où Paris commence déjà à transformer la bohème en produit culturel. Murger avait donné aux artistes pauvres une élégance romantique ; Vallès arrive derrière et retire les rideaux. Ses bacheliers ont froid. Ses poètes mentent pour manger. Ses journalistes comptent leurs sous avant d’entrer au café. Toute une population de vaincus circule dans ces pages avec ses bottes percées, ses manies magnifiques et son orgueil absurde. Le génie de Vallès est là : il ne regarde jamais la pauvreté d’en haut. Il la traverse.
C’est ce qui donne à sa prose cette brutalité nerveuse si rare dans la littérature française du XIXe siècle. Vallès écrit comme quelqu’un qui manque de temps, de feu, d’argent. La phrase avance vite, cogne aux angles, refuse les ornements inutiles. On sent encore le journal dans la syntaxe, la rue dans le rythme, la fatigue dans les coupes. Et surtout : il voit. Il voit les vêtements avant les idées, les corps avant les doctrines. Chez Vallès, une redingote raconte parfois davantage qu’un discours politique :
« Ce paletot de coupe ambitieuse, brûlé par le soleil et fripé par la pluie ; ce pantalon qui fut gris perle, cet habit à queue de morue dessalée par la misère, qui a déjà servi trois carêmes, sous lequel je l’ai vu trotter l’automne dernier par l’orage, cet hiver sous la neige ! Et la chaussure ! toujours étrange ! des souliers de bal, des bottes de pêcheur, des bottines de femme, ce qu’ils trouvent ! des pantoufles, quand il y en a. Mon Dieu oui ! j’en ai vu qui ont ainsi traversé la vie – en voisin – en pantoufles et en cheveux. »
Impossible de lire ça sans penser à Courbet. Même brutalité du réel. Même refus de flatter l’œil bourgeois. Vallès jette les guenilles au visage du lecteur comme Courbet jetait ses paysans énormes au Salon. Rien n’est arrangé. Rien n’est filtré. Les corps sont fatigués, ridicules parfois, mais sauvés par une espèce d’obstination humaine qui force le respect.
Le « réfractaire », chez lui, n’est d’ailleurs pas encore un révolutionnaire au sens théorique du terme. C’est plus trouble. Plus humain aussi. C’est quelqu’un qui refuse de signer. Quelqu’un qui préfère encore l’échec à l’obéissance complète. Un professeur sans poste parce qu’il ne veut pas jurer fidélité à l’Empire. Un écrivain qui meurt de faim plutôt que d’écrire ce qu’on attend de lui. Des êtres souvent absurdes, parfois vaniteux, parfois magnifiques, mais qui gardent intact un noyau de refus.
Vallès ne les transforme jamais en saints de la misère. Il connaît trop bien leurs ridicules pour cela. Il voit leurs fanfaronnades, leurs ivresses tristes, leurs illusions tenaces. Son regard reste cruel. Mais cette cruauté est constamment traversée par une fraternité rageuse :
« On les appelle des roués, ce sont des dupes ; des débauchés, ce sont des fous. Qu’il leur arrive un jour de boire un peu de vin et de découper « une dinde », on crie au scandale, à l’orgie ; « À la Tour de Nesle ! » Parce qu’ils auront bien dîné un soir, on oubliera qu’ils ont mangé à peine depuis des mois… »

Le rire chez Vallès est toujours au bord de l’épuisement nerveux. C’est un rire qui a froid. Un rire de types qui plaisantent encore parce qu’il leur reste juste assez de force pour ne pas s’effondrer tout à fait.
Et c’est précisément ce qui rend Les Réfractaires si contemporain. Vallès comprend avant tout le monde que la pauvreté moderne est aussi une humiliation administrative et morale. Il faut mentir au propriétaire, éviter les sergents de ville, cacher l’usure des habits, jouer la désinvolture quand on n’a plus un sou. La misère devient une comédie obligatoire.
Quand il décrit la quête obsessionnelle d’un repas, le grotesque bascule presque dans l’hallucination :
« Attaquer un bœuf – nature ou aux pommes – qui m’effrayerait moins, vivant et furieux, dans les arènes de Madrid. »
Chez un autre, le grotesque servirait à mettre la misère à distance. Chez Vallès, c’est l’inverse : plus c’est drôle, plus on sent le froid derrière. Les types fanfaronnent, paradent encore un peu, jouent les dandys avec des manches trouées, mais tout craque déjà autour d’eux.
Beaucoup de romans contemporains écrivent encore la précarité comme un sujet sociologique. Vallès, lui, écrit depuis l’intérieur du froid. Il connaît ce moment très particulier où le corps commence à penser à la place des idées. Où toute philosophie se réduit soudain à la recherche d’un repas chaud et d’une chambre où dormir sans trembler.
Vallès échappe aux vitrines. Trop de boue dans les phrases. Trop de fatigue dans les corps. On sent qu’il a connu ce qu’il raconte, et la littérature française pardonne rarement ce genre de chose.
Dans cette manière de donner une dignité immense à ceux qui n’ont plus rien, sans jamais maquiller leur défaite. Les réfractaires de Vallès finiront souvent seuls, malades, oubliés, entre trois dettes et un manuscrit refusé. La société les broiera comme elle broie toujours ceux qui refusent d’entrer complètement dans ses mécanismes.
Mais Vallès leur laisse au moins cela : une langue.
Une langue qui sent la pluie sur les paletots, le tabac froid, les crémeries, les souliers crevés. Une langue qui marche dans la boue sans chercher à devenir propre.
Les Réfractaires n’a presque rien perdu. On y retrouve des corps épuisés, des chambres sans feu, des vêtements qui tiennent à peine sur les épaules, toute une humanité usée par l’argent qui manque. Vallès ne cherche jamais à embellir la pauvreté ni à lui donner des airs de légende littéraire. Il la laisse dans son froid, sa fatigue, son humiliation quotidienne.
On lit peu de livres capables d’aller aussi bas sans tricher.