Avec La Maison Dieu (publié chez Albin Michel), Céline Laurens nous conte une légende à onze voix. Onze personnages vont se faire narrateur à tour de rôle pour témoigner de leur vie et d’un drame : l’incendie de la maison de maître du village où Armand et Esther, les propriétaires, ont trouvé la mort. Les questions se démultiplient au fur et à mesure et la réponse ne peut être que métaphysique.

« La maison gémit dans la poigne monstrueuse d’un dieu qui réclame vengeance. Les craquements, partout, comme des rats. Les ombres cachées dans la bâtisse se mêlent aux flammes. » Le dernier roman de Céline Laurens, La Maison Dieu, s’ouvre sur les ruines d’une maison de maître, détruite par les flammes. Armand et Esther, les propriétaires, étaient engloutis dans les entrailles de la maison bien avant le feu. Ils vivaient dedans comme séparés, chacun cloîtré dans ses appartements, chacun à sa fenêtre, laissant le soin aux bonnes du moment de s’occuper des enfants. Ils sont morts dans cette maison brûlée et l’énigme est campée. On parle d’un incendiaire appelé le Mérou dans ce coin de l’Ariège, on suit ses exploits comme un feuilleton macabre dans la Dépêche. Est-ce lui le coupable ? Est-ce un autre ? Est-ce un accident ? De toute façon « le feu couve derrière tout ce qui existe, il attend juste son heure. »
Voici comment naît une légende. A l’instar de Barbey d’Aurevilly, Céline Laurens se fait conteuse, mais elle le devient aussi à travers ses personnages à qui elle laisse la place de narrateur à tour de rôle. Même les morts participent. Chacun raconte si bien qu’on se prend même à douter de l’issue, à croire que l’incendie décrit dès le début n’aura pas lieu… Et pourtant, tout est annoncé : « C’est certain, il y aura un châtiment. » Le roman est hanté par ses personnages, l’écrivain est peut-être possédé par eux.

Dans La Maison Dieu, je demande la mère ! Pour Esther, sa maison est une peau tendue, elle l’informe. « Ces maisons sont faites de peau, de la peau des paysages qui l’accueillent. » C’est dire si elle était destinée à faire corps avec la bâtisse, elle qui ne supporta pas de ne vivre qu’à travers la vie qu’elle portait à partir du moment où elle tomba enceinte. Et le père ? Armand. Vite écarté, il se consolera avec une bonne de passage puis dans sa collection de timbres. Il sera conforté que Justin, l’amoureux éconduit de sa femme, devenu boiteux, s’occupe de son fils. Finalement « il n’est rustre que d’aspect. » Quant à Esther, réfugiée en bondieuseries, elle ne se confiera plus qu’au père Edmond, ce notable de Dieu.
Face à ce duo de l’aigreur s’affirme le trio du bonheur : Abel et Mallora, les enfants et la nouvelle bonne Élise. Enfant dedans, adulte dehors, Abel a refusé de jouer le jeu, refusé de grandir, il est la vie de cette maison. Pour Mallora, blanche fine et droite comme un bouleau, la maison est un mouroir. Élise, quant à elle, repousse la mort et la tristesse en racontant des histoires et en brûlant des plantes. Sans elle, avec l’aigreur de leurs parents, Abel et Mallora seraient morts de tristesse. Mallora est une dévoreuse de livres, elle veut fuir et attend le prince charmant aux dents blanches. « Mon frère joue avec le souvenir de son épouvantail, Élise avec ses plantes, mes parents avec leurs griefs. », Mallora, elle, a bien le droit de rêver, d’espérer s’échapper de ce coin d’Ariège si pesant. Pour l’heure, elle promène son petit frère du même âge qu’elle. « Abel est sacré. Relié à la terre et à l’univers, aux morts et aux esprits. » Cela tombe bien car la maison Dieu est le lieu commun aux fantômes et aux vivants. Ici, chacun cultive les présents d’éternité avec les détails de la vie pour croire aux épiphanies. Chacun les siennes, c’est du vécu. On a déjà la nostalgie des œufs mimosa au milieu des mouches chez les Durand… La prophétie s’annonce aussi dans les détails.
La Maison Dieu est le roman de l’enracinement pour le pire et pour le meilleur : vivre dans une forêt de symboles et stagner dans une impasse. Comment vivre sa jeunesse et insulter l’avenir ? Si en plus la malédiction s’abat, n’en jetez plus ! Tout au long du roman de Céline Laurens, l’énigme se balade et épouse chacun, on s’en drape. Les héros témoignent d’eux même et du drame, se font tantôt prophète, tantôt gloseur d’actualité. Ils résument ce qu’est la vie. Céline Laurens a bien fait de leur céder la place, nous avons l’impression vertigineuse de connaître chacun davantage que lui-même. Les questions n’ont eu de cesse de se démultiplier au long des témoignages et il est bien probable que la réponse soit d’ordre métaphysique.
Article rédigé par Maximilien Friche