Catherine Robbe-Grillet : « On constate un retour très sensible de l’ordre moral »

Catherine Robbe-Grillet, épouse d’Alain, a longtemps été connue sous le pseudonyme de Jeanne de Berg. Celui derrière lequel elle se dissimula pour écrire et publier L’Image en 1956, aux éditions de Minuit, ouvrage sur les pratiques sadomasochistes qui subit la censure par deux fois. Initiée aux relations de domination par son mari, elle devint très vite l’une des maîtresses dominatrices les plus reconnues au monde. Réputée pour ses cérémonies minutieusement réfléchies et très stylisées qui doivent, pour être réussies, susciter l’émotion et qui ne se conjuguent pas avec le rapport sexuel en lui-même, Catherine Robbe-Grillet a, depuis, levé la voilette sur son identité et a réédité son ouvrage Cérémonies de femmes chez Grasset, dans sa collection les Cahiers rouges.
Elle revient, pour À Rebours, sur sa conception du sadomasochisme et la démocratisation (ou non ?) de cette pratique, qui reste malgré tout encore taboue.

À Rebours : Votre deuxième ouvrage, Cérémonies de femmes, écrit à l’origine sous pseudonyme, a été réédité par Grasset sous votre nom. Pourquoi cette réédition sous votre véritable identité ? Cela signifierait-il une institutionnalisation de la pratique du sadomasochisme, qui serait entrée dans les mœurs et qui serait peut-être moins taboue de nos jours ?

Catherine Robbe-Grillet : La décision de rééditer Cérémonies de femmes vient de Grasset, qui m’a demandé d’utiliser mon nom et non plus le pseudonyme de Jeanne de Berg. En effet, tout le monde sait maintenant que Jeanne de Berg, c’est moi. Le sadomasochisme est-il moins tabou ? Je dirais oui et non. J’ai été interviewée récemment pendant quarante-cinq minutes par France Culture, dans sa tranche matinale, et ce, de façon tout à fait officielle. J’étais tellement étonnée que ce soit diffusé à la radio que j’ai demandé à Guillaume Erner quelles avaient été les réactions des auditeurs. Il m’a répondu que 90 % des gens avaient bien réagi et que le reste avait protesté et estimait que parler de sadomasochisme à cette heure-là sur France Culture était déplacé. À titre de comparaison, j’avais été invitée il y a quelques années à participer à une émission de Mireille Dumas à une heure de grande écoute ; je devais partir rejoindre mon mari au Caire, mais mon éditeur Fayard m’a demandé si je pouvais reporter mon départ pour pouvoir y assister. Ce que j’ai fait, mais l’invitation a été annulée la veille au soir. Il y avait sans doute eu des pressions, Jeanne de Berg devait être trop sulfureuse et ils avaient craint que je ne fasse de la propagande, ou que sais-je. Fayard a dû me rembourser le voyage… Il m’est arrivé la même chose récemment, alors que j’avais été invitée à m’exprimer devant les étudiants de HEC. L’invitation a été annulée par peur de la réaction des parents. Les réactions sont très tangentes : on a l’impression que ces pratiques sont maintenant tout à fait admises et puis, d’un coup, on bute face à des points de résistance.

Catherine Robbe-Grillet à la librairie Millepages de Vincennes le 21 novembre 2023 © Guillaume Narguet

La situation est paradoxale : vous êtes invitée sur France Culture et, d’un autre côté, on assiste à un retour de l’ordre moral, qui succède à la période de libération sexuelle des années soixante-dix. À quoi cela est-il dû à votre avis et comment le jugez-vous à votre niveau ?

Ce retour de l’ordre moral est très sensible. Pour donner un exemple, j’ai une amie peintre qui a décidé de représenter des sujets érotiques à l’intérieur de petites boîtes achetées aux puces. Ces objets ont été exposés dans une galerie de la rive gauche et il s’est trouvé des gens pour se plaindre que c’était de mauvais goût. Ces réactions négatives n’auraient pas eu lieu il y a seulement quelques années. J’ai l’impression que tout cela relève d’un certain emportement dû au mouvement Me Too. D’un côté, la parole des femmes se libère : certaines peuvent avouer qu’elles ont des envies de soumission sans avoir honte comme auparavant, elles osent affirmer leur goût et leur désir. « Je suis soumise et pourquoi pas ? ». Mais d’un autre côté, Me Too nous refoule vers un certain puritanisme qui prend de plus en plus de place, peut-être parce que cela vient des États-Unis. C’est le paradoxe.

En parlant des États-Unis, Cérémonies de femmes revient notamment sur votre découverte de la pratique sadomasochiste dans les boîtes de nuit new-yorkaises. Cependant, ce n’était pas tellement une nouveauté pour vous car vous aviez été initiée par votre époux Alain. Y avait-il une différence marquée entre les pratiques américaine et française ?

À l’époque, cela se pratiquait ouvertement, à New York du moins, car chaque état des États-Unis a sa propre morale. Dans le Missouri, par exemple, c’était tout à fait interdit. Ce qui était permis à New York ne l’était pas à Saint Louis. En France, la pratique « ouverte », avec des lieux dédiés, est venue plus tard, à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix. C’est à partir de cette époque que le SM a pris une certaine ampleur, avec des activités diverses et variées. L’épidémie de sida qui était apparue quelque temps auparavant avait poussé certains, dans leur naïveté, à se dire qu’il fallait tirer une croix sur le sexe, devenu trop dangereux, et qu’il fallait s’adonner à des pratiques qui s’y substitueraient, en quelque sorte, sans qu’on ait recours à l’acte sexuel. Mais c’est une erreur car il n’y a pas de substitution possible entre le sadomasochisme, les coups de fouet et la pratique sexuelle. Ces personnes se sont aperçues très vite que cela ne fonctionnait pas. C’était donc plutôt un échec de ce côté-là.

Comment voyez-vous justement l’évolution de la pratique de nos jours ?

Quand j’ai rédigé mon livre [en 1985], c’était très vivant, à la fois aux États-Unis et en France. Puis cela a décliné peu à peu. La dernière fois que je me suis rendue aux États-Unis, aux alentours de 2003, je me suis aperçue que toutes les boîtes où j’avais mes habitudes avaient fermé, sauf une. L’activité était morne, voire quasi morte. De retour en France, le contraste était assez significatif. L’activité y était encore très vivante, répartie entre des endroits fixes et d’autres tournants. Les soirées n’avaient pas toujours lieu au même endroit. Mais le déclin, amorcé aux États-Unis, n’allait pas tarder à contaminer fatalement la France. Et c’est arrivé… Peu à peu, l’activité s’est étiolée puis a disparu. Et maintenant, j’ai l’impression qu’il n’existe plus grand-chose. Il y a quelques soirées organisées au club Cris et Chuchotements dans le XVIIe mais je n’y vais plus, car ma vue a décliné. Or, la vue est primordiale, surtout dans ces endroits qui sont plongés dans une semi-obscurité. Je ne suis plus à l’aise, j’ai besoin d’un peu de lumière et je ne peux pas m’y présenter armée d’une torche que je dirigerais sur les clients. Je crois qu’ils n’apprécieraient pas forcément… Mais cela ne m’empêche pas d’organiser mes activités privées avec des femmes car je suis encore très sollicitée, malgré mon âge. On fait toujours appel à mes services, bien que je sois une très vieille dame, car on réclame une certaine autorité et de la conviction, ce que je possède. Et puisque j’ai écrit des livres à ce sujet, on me voit comme une référence en la matière. J’ouvre une parenthèse pour vous dire que j’ai reçu il y a quelques jours une lettre d’une femme m’informant de la création d’un club baptisé le Club Jeanne de Berg, qui réunit régulièrement des dominatrices. J’y assisterai certainement bientôt. Mais j’ai éprouvé une sensation étrange en apprenant que des femmes se réunissent en hommage à ma petite personne.
Donc je suis sollicitée pour organiser des séances privées où les fantasmes les plus bizarres ont libre cours. Par exemple, une jeune femme s’est mise en rapport avec moi car elle voulait écrire un livre sur le sadomasochisme, qu’elle avait découvert très récemment. Son fantasme consiste à jouer du piano et à se faire morigéner par un professeur, qui la punirait à coups de fouet jusqu’à ce qu’elle ait les fesses bleues. Il se trouve que j’ai une amie qui habite un très bel appartement et qui possède un piano à queue ; elle est elle-même critique musicale et pianiste. J’ai donc organisé une séance chez elle sans que j’y prenne part, je portais un regard extérieur. J’étais venue accompagnée d’une visiteuse, qui souhaitait regarder. La jeune femme s’est mise au piano et a écorché Chopin délibérément. Mon amie critique était parfaite dans le rôle du professeur de piano (forcément, elle connaissait la musique…) et la visiteuse, après avoir regardé, s’est d’elle-même emparé du fouet pour punir la jeune élève, comme cette dernière le désirait. Ce genre de fantasmes sort de l’ordinaire, je dois dire.
J’ai organisé la même séance une seconde fois avec une autre visiteuse, qui m’a demandé si, après la séance, elle pouvait inviter son ami de cœur à la raccompagner. Ce que j’ai accepté.
Tout s’est déroulé de la même façon, la visiteuse fouette l’élève comme la première fois ; une fois la séance achevée, je renvoie immédiatement la joueuse de piano pour qu’elle ne croise pas l’homme qui devait venir, car elle m’avait dit être lesbienne et ne souhaiter la présence d’aucun homme. Quelques jours après, elle m’appelle et me demande pourquoi je l’avais renvoyée aussi vite. Je lui réponds que c’est parce qu’un homme devait venir. Elle m’a alors rétorqué qu’elle évitait les hommes pendant les séances seulement mais qu’ensuite, elle avait besoin de se replonger dans la vie quotidienne et c’est la raison pour laquelle elle s’est rendue dans une église pour reprendre ses esprits. Cette parenthèse lui a paru tellement importante qu’elle a ressenti ce besoin de retrouver la quotidienneté dans une église, je trouve cela très touchant.
Après cela, j’ai arrêté cette mise en scène. Il m’arrive de reprendre mes cérémonies avec quelques différences, mais jamais plus de trois fois car je ne veux pas que cela devienne une routine. Il faut quelque chose de nouveau, sinon cela devient moins intéressant.
Je me souviens d’une autre femme, très jeune, encore lycéenne et qui avait un fantasme particulier. Elle habitait en Alsace et m’avait appelée car elle m’avait repérée sur Internet. Il se trouve qu’elle avait des désirs de soumission assez forts qui se matérialisaient de la façon suivante : se faire chahuter et bousculer par ses camarades jusqu’à ce qu’elle en tombe par terre. Elle s’en était ouverte à d’autres élèves et leur avait demandé de lui faire des crocs-en-jambe. Certains en avaient été choqués, d’autres avaient accepté. Il faut avouer que c’est un fantasme bizarre, et risqué de surcroît. Il y a dans l’esprit des hommes des fantasmes très particuliers, mais j’ai été surprise de voir que les femmes n’en étaient pas dépourvues non plus.

La Cérémonie, documentaire de Lina Mannheimer (2014)

Si l’on revient sur l’évolution du sadomasochisme, on pourrait se demander si, au lieu d’être anticonformiste, cette pratique ne s’est pas trop « démocratisée » avec le succès de la série de romans Cinquante nuances de Grey. Le SM serait alors devenu un mode de consommation, une mode, « du mauvais théâtre sans érotisme » comme l’écrit Jean-Jacques Schuhl dans une nouvelle intitulée la Cravache.

Il paraît que cette romance a poussé des femmes, voire des couples, à acheter des objets, comme des menottes ou des fouets, pour qu’ils puissent s’adonner eux aussi à cette pratique.  C’était en effet une mode qui est vite retombée car l’histoire merveilleuse qui est contée dans ce livre (un homme jeune, riche, beau, qui a tous les pouvoirs et qui tombe amoureux d’une étudiante) ne correspond pas à la réalité. C’est un conte de fées qui a pu servir d’excitant à des couples ou qui mettait des mots sur un fantasme inavoué, celui de se faire fouetter ou de fouetter quelqu’un qui appartient à une classe sociale radicalement différente de la vôtre, en l’occurrence ici beaucoup plus élevée. Mais ce n’est pas ce qu’on rencontre dans la vie quotidienne. C’était une lubie provisoire.

La mise par écrit de vos cérémonies a toujours été importante pour vous, qu’il s’agisse de votre journal, de vos livres, des comptes rendus des participants aux soirées que vous organisiez, des lettres d’admirateurs ou de contempteurs. Était-ce une façon pour vous de graver vos mises en scène dans le marbre de la littérature ? Une manière de dire que la littérature peut émerger de n’importe quelle situation ?

Oui, bien sûr. Je tiens à coucher par écrit ce que j’ai vécu, notamment mes mises en scène qui sont consignées dans mon journal, mes petits carnets (je suis diariste, comme on dit), qui seront déposés à l’Imec (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) après ma mort. J’y raconte ma vie quotidienne, mes organisations, la vie de mon mari, puisqu’il ne tenait pas de journal… J’ai pensé que ces carnets pouvaient intéresser le public et cela a bien été le cas. Je suis d’ailleurs passée dans l’émission Apostrophes où j’apparaissais avec une voilette, cela a fait beaucoup de bruit. Puis j’ai eu droit eu ensuite à un long article dans Libération qui dévoilait mon identité. En parlant de littérature, le romancier Yannick Haenel a lancé récemment une enquête auprès d’une centaine d’écrivains (mais pas auprès de moi) pour savoir s’ils écrivaient encore des scènes de sexe, car les éditeurs sont de plus en plus frileux par rapport à cela. C’est encore un signe de ce retour à l’ordre moral. Quelle ampleur cela prend-il ? Je ne saurais dire exactement mais on peut y voir une résurgence du puritanisme. Dans le même ordre d’idées, nous avons le jeune écrivain Grégory Le Floch qui publie une tribune dans la presse pour déplorer le fait qu’il ait de plus en plus de mal, en tant qu’enseignant, à montrer à ses élèves des représentations picturales de femmes dénudées[1]. Cela suscite automatiquement des réactions hostiles, puritaines, surtout auprès du public musulman pratiquant. Cela ne concerne d’ailleurs pas seulement les filles mais aussi les garçons. Et c’est inquiétant, de mon point de vue, car je pense que ces réactions ne vont pas s’arrêter là. Cela continuera jusqu’à ce que le pendule aille trop loin et on reviendra en arrière, c’est un cycle.

Vous écrivez, dans le Petit Carnet perdu, que « le sadomasochisme relève d’une certaine idée de l’érotisme qui joue quelquefois avec la mort et ses visages. Il s’en approche, fasciné, mais ne pénètre jamais dans son domaine ». Quelle serait votre définition du sadomasochisme ?

Catherine Robbe-Grillet en Jeanne de Berg

Je vois deux pôles dans le sadomasochisme : l’attrait de la douleur (des gens qui ont envie d’être fouettés, de souffrir d’une façon ou d’une autre, par exemple se faire suspendre un poids au sexe pour les hommes) et l’humiliation (se faire insulter, etc.). Certains recherchent l’un ou l’autre, d’autres désirent les deux. Je vais vous faire part d’un exemple plutôt choquant : des hommes noirs m’ont demandé de les traiter de « sales nègres ». C’est très violent, l’humiliation suprême. Mais c’est intéressant de voir ce qu’il peut se trouver dans l’esprit de certaines personnes. On a l’inverse, plus classique : des hommes blancs qui désirent se faire fouetter par des femmes noires, dans une optique de renversement de la représentation de l’esclavage.

Il y a de nombreuses idées reçues sur cette pratique, qu’on associe souvent au sexe. Or, le sexe ou le rapport sexuel n’est justement pas pour vous un but en soi, en particulier dans les cérémonies que vous organisez. Faut-il dissocier les deux ?

Pour moi, cela ne se conjugue pas ; le sadomasochisme relève de l’émotion et de l’intellect. J’ai souvent l’habitude de dire qu’il est une cosa mentale, comme disait Léonard de Vinci. Ce qui ne signifie pas qu’on ne retire pas du plaisir physique de cet acte. C’est toute la différence entre le sadisme et le sadomasochisme : le sadique ne cherche que son propre plaisir et ne veut pas que l’autre en retire, ce dernier doit être une victime ; alors que le sadomasochiste veut que sa victime éprouve du plaisir. C’est un plaisir partagé entre la dominatrice ou le dominateur et la soumise ou le soumis, sinon l’expérience n’est pas intéressante.

George Bataille avait, parmi ses fantasmes, celui de l’œuf (cf. Histoire de l’œil). Vous le reprenez dans l’une de vos cérémonies, où vous lancez des œufs sur un saint Sébastien vivant. Y a-t-il chez vous un aspect mystique dans la mise en scène des cérémonies ?

Non, je ne suis pas très mystique. En revanche, il faut que les cérémonies suscitent une certaine émotion. Par exemple, il est hors de question que les séances suscitent du rire. Le « fun » est complètement exclu. Le mot sacré est peut-être un peu fort, mais il est nécessaire que la pratique soit prise au sérieux. En général, dans mes cérémonies, je n’introduis que des gens que je connais, qui sont passés par des épreuves. Il serait trop risqué d’inclure des personnes que je n’ai pas éprouvées. Il est arrivé une seule fois qu’un participant ne croie pas à la cérémonie, il s’est mis à sourire ; je lui ai alors dit : « Si vous voulez rire, faites-le une bonne fois et ensuite partez ! ». Cela stoppe le rire automatiquement. Il faut toujours une sélection pour qu’il n’y ait pas de méprise. Les gens doivent aussi me plaire et être discrets. Mon mari était très complice. Il n’y participait pas du tout car il était tout à fait hétérosexuel ; or, les participants étaient surtout des hommes… Mais c’est lui qui répondait au téléphone et m’informait que telle ou telle personne avait appelé pour une soirée. C’était tout à fait admis entre nous. Après chaque soirée, il me demandait comment cela s’était passé et si j’étais satisfaite. Si je l’étais, il l’était aussi. Mis je suis tout à fait consciente que nous avions là une vie sexuelle et sentimentale hors normes et ce, presque dès le départ. Je bénéficiais d’une grande liberté dès les années soixante, ce qui n’était pas le cas pour les autres couples car la libération a eu lieu dans les années soixante-dix.

Vous avez écrit que le mot « sacré » vous laisse circonspecte. Malgré tout, il y a quand même un aspect très symbolique dans vos cérémonies (dans l’endroit choisi, les costumes, etc.). Pensons par exemple à l’épisode de la rose dans l’Image et qui évoque le sacrifice, la douleur liée au plaisir. Tout doit-il être codifié selon des règles précises ?

Oui, tout est prévu et mis en scène : la musique, l’ordonnancement des épisodes, les lieux, le choix des protagonistes et des costumes. J’organise parfois seule ou bien avec des amies dominatrices à qui j’accorde une certaine latitude. Je me laisse, quant à moi, la possibilité d’intervenir si les choses prennent une tournure qui ne me convient pas. Mais en général, il n’y a pas de problèmes : nous nous connaissons bien, nous sommes en confiance, nous avons les mêmes goûts.

Alain Robbe-Grillet

Vous développez, dans Cérémonies de femmes, une réflexion sur le cliché qui opère dans les cérémonies sadomasochistes. Vous indiquez qu’il est inévitable et que l’imaginaire érotique se moque de l’originalité. N’y a-t-il pas, malgré tout, le risque, si l’on cède au cliché, de verser dans le kitsch. Ce que serait par exemple Cinquante nuances de Grey.

Pour ma part non, ce risque n’existe pas. Mais les gens extérieurs qui ne comprennent pas ce genre de relations ou qui ne sont pas intéressés peuvent en effet porter ce type de jugement et trouver cela ridicule. Les fantasmes des autres paraissent toujours bizarres mais ils sont tout à fait honorables.

Avez-vous été influencée par des lectures spécifiques, comme celles de Sade ou de Sacher-Masoch ?

Il m’est arrivé une seule fois de m’inspirer d’une scène de Sade, qui était tout à fait jouable dans les limites que je m’impose. Car j’ai évidemment des limites : il ne faut pas mettre en danger la vie d’autrui, ne pas infliger de blessures irréversibles comme faire une entaille avec un couteau…  J’ai fait face une fois à un accident que je raconte dans Cérémonies sous le titre « Sacrifice » mais il faut lire le livre pour savoir ce qu’il s’est exactement passé.

Dans son Histoire de la sexualité, Michel Foucault indique que les trois derniers siècles ont été l’occasion d’une explosion discursive sur le sexe. Nous n’avons jamais autant parlé de sexe que depuis trois cents ans, même si l’aspect répressif était bien sûr présent. Qu’en était-il de la pratique sadomasochiste à vos débuts ? Était-ce une pratique qu’il fallait taire ?

On en parlait avec mon mari et des amis communs, car on partageait les mêmes goûts. C’était un petit comité de quatre ou cinq personnes, assez modeste. Mais en parlait-on ailleurs ? Je ne me souviens plus vraiment.

L’écart hommes-femmes est très prononcé, voire très genré, dans le sadomasochisme. À quoi cela est-il dû ?

Peut-être parce que les femmes se réveillent et prennent conscience de leur désir qu’elles expriment plus ouvertement. A l’époque où mon activité était la plus intense, les hommes représentaient l’immense majorité de cette pratique. De nos jours, il faut obéir à un certain égalitarisme, la correction veut que tout soit pareil, équivalent. Par conséquent, les hommes devraient moins pratiquer et les femmes pratiquer davantage. Je trouve cela ridicule de vouloir nier à tout prix qu’il existe des domaines où les hommes et les femmes ne sont pas égaux. Les lecteurs de romans sont surtout des femmes, non les hommes. Faudrait-il alors interdire aux femmes d’en lire et obliger les hommes à s’y mettre ? Cette correction actuelle est pénible.

Vous écrivez que « malgré l’air du temps et l’évolution rapide des mentalités, la dominatrice reste difficile à trouver. »

C’est Deleuze qui a écrit que la dominatrice est difficile à trouver, dans sa préface pour la Vénus à la fourrure. Je l’ai alors rencontré et je lui ai demandé si c’était son expérience personnelle qui l’avait conduit à écrire cela. Il m’a répondu par l’affirmative. Cela signifie qu’il pratiquait donc la chose. Mais je pense plutôt que c’est la non-professionnelle qui est plus difficile à trouver.

La femme semble en position de force, pour ne pas dire de domination, en raison du faible nombre de femmes qui s’adonnent à ces pratiques. Mais elle dépend aussi des plaisirs du soumis, pour ne pas perdre son titre de reine. Dans le film de Barbet Schroeder, Maîtresse, Depardieu dit à Bulle Ogier, censée être la dominatrice, que c’est elle qui est l’esclave de leurs désirs. Dans ce cas, la domination de la femme serait-elle un faux-semblant ?

Les femmes sont forcément souveraines, puisqu’elles sont très peu à pratiquer cela par plaisir et que la demande est très forte. Il me semble cependant que dans Maîtresse, Bulle Ogier joue le rôle d’une professionnelle. Si elle n’exécute pas le menu du soumis, elle perd son client.
C’est tout à fait différent quand on est professionnelle, puisqu’il faut garder le client, il y a de l’argent en jeu. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais voulu accepter un euro. Je fais cela par plaisir ; je n’ai rien contre les professionnelles, elles jouent un rôle très important qui devrait même être remboursé par la sécurité sociale. Mais ce n’est pas ma conception de la chose. Et si l’on ne satisfait pas le désir du soumis ou si l’on perd tout intérêt pour lui, et vice versa, on n’a plus affaire à ce garçon, on en change. Lui-même ne revient pas. Tout cela se fait et se défait très naturellement.

Couverture du journal L’Illustration ainsi légendée : « Le chat à neuf queues dans une prison de Londres – Un châtiment humiliant qui a délivré l’Angleterre de ses “apaches” et assuré la sécurité publique. Scène reconstituée d’après les documents photographiques de M. Finot. »

La domination de la femme pose aussi la question du féminisme et de son émancipation. Le sadomasochisme est-il féministe ?

Dans le sens où il met en scène justement une femme qui se libère, oui, je dirais que c’est féministe. Qu’en pensent les féministes elles-mêmes ? J’ai l’impression qu’il y a plusieurs courants et parmi les féministes, il y en a qui pratiquent le sadomasochisme. Pour ma part, je ne suis pas militante, je ne connais pas forcément tous ces courants, mais ils sont tellement variés qu’on y trouve forcément des dominatrices.

Le soumis décide. Dans l’Image, on voit ainsi que c’est Anne, la jeune esclave de Claire, qui décide du moment où elle doit se donner. Quand le narrateur la rencontre par hasard dans une librairie, elle est radicalement différente de la personnalité docile qu’elle offre lors des séances de sadomasochisme. 

Elle est soumise à Claire, elle lui appartient. Donc il n’est pas question qu’elle cède aux sollicitations de cet homme, même si elle a déjà dû se soumettre à lui sur ordre de Claire. Il me semble que c’est une question toute bête de fidélité, qui peut se comprendre, même si l’on ne pratique pas le sadomasochisme.

« Les femmes viennent au sadomasochisme portées par une relation sentimentale. […] Lorsque s’éteint la relation amoureuse s’éteint avec elle la pratique sadomasochiste. » Quel lien établissez-vous entre amour et sadomasochisme ?

Dans les couples, l’homme est souvent le demandeur et les femmes s’y prêtent par amour, pour satisfaire leur homme. Il peut y avoir un accord : on détermine un moment dédié à cela et le reste du temps, les relations sont classiques. Ou alors une femme peut décider que ce sera du matin au soir, tout le temps. Ce n’est d’ailleurs pas plus mal que l’acte sadomasochiste se fasse au sein d’une relation amoureuse. J’ai connu des couples où l’homme était le dominateur et la femme soumise, ils se réservaient ensuite des moments où ils se livraient à des relations traditionnelles.

Vous évoquez également la fonction thérapeutique du sadomasochisme. Avez-vous déjà eu cette impression dans le cadre de vos pratiques ?

Une croix de saint-André

Oui, on vient en aide aussi aux gens. Je me souviens d’un garçon qui avait vraiment envie d’être soumis, cela semblait être un besoin chez lui. Mais il ne me plaisait pas. Je lui ai dit : « Supposons que nous le fassions une fois, vous serez peut-être content. Mais vous aurez envie de recommencer, alors que ce ne sera pas mon cas. Et je ne suis pas une infirmière. » Cela s’est donc arrêté là. J’ai rencontré un autre garçon, un bûcheron musclé, tatoué et très simple, qui ne pouvait avoir de relations avec des femmes que dans le cadre d’une relation dominatrice-soumis. Il habitait dans une forêt, pas très loin de chez moi. Un jour, il m’a vue à la télévision et a décidé de me contacter pour me rencontrer. Je lui ai donné rendez-vous dans une petite ville ; la condition, pour qu’il soit admis dans l’une de nos cérémonies, était qu’il accepte qu’on lui mette des menottes pendant le trajet en voiture. S’il refusait, il serait éconduit d’office. Il a bien sûr accepté. C’est ainsi que nous avons fait sa connaissance et il a été parfait. Son cas est très touchant ; étant donné qu’il est isolé, il ne connaît aucune femme dominatrice. Plus tard, il nous a invitées dans sa petite maison dans les bois. Nous y sommes allées et avons découvert son grenier aménagé en donjon avec une croix de saint André, des poids qu’il faisait suspendre à son sexe, une selle de cheval (il avait été palefrenier et rêvait d’avoir une maîtresse qui le cravacherait comme un cheval). Aucune femme n’était jamais venue dans son grenier. Et là, il eut le plaisir d’y accueillir Beverley et moi-même, deux femmes d’un coup. Son accueil a été formidable et nous avons eu affaire à lui à plusieurs reprises. Nous l’avons recruté par exemple pour des soirées où il servait de bourreau, avec une cagoule lui couvrant la tête et qui ne laissait apparaître que ses yeux. Il était là pour éclairer avec une torche la scène qui se déroulait dans un grand escalier de pierre. Nous avons eu aussi recours à lui quelquefois pour des scènes en extérieur, mais c’est plus risqué car on peut être surpris à tout moment. Il faut que cela reste plutôt dans l’intimité. Mais on n’a pas eu affaire à lui uniquement par bienveillance. C’était un garçon qu’on trouvait très intéressant et qui m’écrivait des lettres dans lesquelles il décrivait des systèmes de torture, avec des poulies, etc. Il serait intéressant de publier ces textes-là. Peut-être un jour, avec ma correspondance.

[1] https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20240109.OBS83056/aux-yeux-de-certains-eleves-une-partie-du-programme-est-indecente-voire-pornographique.html

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