Guillaume Dreidemie, ardent philosophe

Guillaume Dreidemie signe aux éditions Kimé un essai tout autant philosophique que littéraire intitulé Palingenesia. Guillaume Dreidemie, on le sait, est en quête d’ardeur, de panache, d’héroïsme… mais surtout sans esprit de sérieux. Ici, il cherche à définir une poétique de l’éternel retour. Pour ce faire, il établit chapitre après chapitre un dialogue entre littérature et philosophie. Ainsi, les romantiques comme Hölderlin ou Novalis sont rapprochés des stoïciens dans leur expérience religieuse qui est celle de l’éternel retour : nous entrons et nous nous inscrivons dans la ronde nervalienne pour méditer l’éternel retour du passé au cœur du présent ; nous étudions le voyage initiatique proposé par Herman Hesse ; nous décortiquons la figure de Don Quichotte ; nous frôlons Artaud avec angoisse ; nous croisons Laforgue et Anna de Noailles avec délice… Tout cela se fait avec Hegel et Nietzsche en fil rouge. Toutes ces variations autour du thème de l’éternel retour sont une façon de revenir à ce que l’on a déjà dit pour une compréhension plus intime. Guillaume Dreidemie a épousé la forme de penser à l’image du propos lui-même ; elle nous arrive en vagues successives dont nous suivons et attendons le retour, et dont le caractère prévisible, curieusement, amplifie le désir.

Barbarie sans retour

C’est Balzac qui ouvre le bal de Palingenesia pour nous décrire de façon pamphlétaire notre société moderne. Le grand observateur de la société voit comment l’être abandonne toute grandeur pour négocier une petite place sociale à son moi semblable à tous les autres. « Le règne des ambitions secondaires signifie le fourmillement des intérêts singuliers qui sacrifient en faveur de l’individu la grande cause commune. » Et ce n’est pas tout car l’égalitarisme a pour corollaire l’établissement d’une civilisation de l’uniformité. Guillaume Dreidemie nous décrit des individus qui laissent dès lors la place à une masse abstraite, indistincte et progressivement indifférenciée. On est loin d’une vie pleine d’ardeur et de panache effectivement. Selon Hegel, la barbarie est l’absence ou la perte de distinction. Notre modernité serait donc le contraire de la civilisation, seulement une barbarie. On peut jouir dans cette barbarie bien sûr… mais le risque est non seulement de dépenser son argent mais encore sa vie et son être même.

Et Dieu dans tout cela ?

La question de l’éternel retour pose d’emblée la question des origines. Si l’on veut voir les choses revenir, l’origine tient forcément le premier rôle, voilà donc Dieu mis sur le devant de la scène. « La nostalgie de l’absolu entre donc en contradiction avec le sentiment de vanité de toutes choses. » Dieu est d’abord intuitif. La tentation est d’ailleurs de s’en tenir là par crainte de réduire l’absolu à nos dimensions. C’est Jacobi qui préfère ainsi se passer de la médiation du concept pour se contenter de méditer sur cette nostalgie qui l’habite. Avec lui, comme Dieu dépasse les limites de l’entendement, il se contente de faire sensation. Le poète, lui, médite l’« Éternel surgissement du passé au cœur du présent. » Le passé est un trésor enfoui et il convient de guetter ce qui s’en échappe jusqu’à nous. « De ce point de vue stoïcien et romantique, l’expérience religieuse est l’expérience de l’éternel retour. »
Mais pour Hegel, vouloir penser sans les mots, c’est-à-dire sans la médiation du concept, est insensé. L’être fini est profondément nécessaire à l’absolu, l’absolu ayant besoin de sortir de l’abstraction. Dans son cheminement, Hegel développe ainsi une approche chrétienne de Dieu. Si l’incarnation a toute sa place alors il faut noter que «la sagesse ne prend son envol qu’au crépuscule, lorsque la lumière habite l’ombre et que l’ombre hante la lumière. » Et Nietzsche alors ? Nietzsche nous remet le poète au premier plan. Avec un poète, on peut se passer de prophète. « Chanter la divinité du Tout, telle est la tâche d’une existence poétique. » Et ce poète se doit d’être endurant car il est une figure de la réconciliation dans un monde déserté par Dieu. Pas grave selon Nietzsche car l’absence du divin est encore pour lui une façon de régner. C’est grâce à l’infidélité divine, à l’épreuve du deuil du divin que la créature accède à une véritable grandeur tragique. Il faut bien que l’homme se libère des choses trop humaines…

Voyage voyage

 La pensée est un cheminement, le chemin est médiation. Ce dernier se doit d’être patient et douloureux et se dérouler dans la nuit. Pour Hegel, cela permet à l’esprit d’être davantage sensible au jour de la vérité. Guillaume Dreidemie montre Hermann Hesse et Khalil Gibran comme de véritables continuateurs du questionnement nietzschéen par leurs récits autour du voyage initiatique. Les épreuves rencontrées représentent un aiguillage soit vers la tentation, soit vers la sagesse, c’est-à-dire la meilleure connaissance de ce dont l’intuition nous a rendus nostalgiques. « L’éternel retour est la vérité du voyage initiatique. » Le voyage initiatique restaure une vision cyclique du temps en se projetant à l’époque mythique des commencements, en recherchant ce différent qui est enfoui au sein de notre culture. « N’importe quelle action humaine acquiert son efficacité dans la mesure où elle répète exactement une action accomplie au commencement des temps par un dieu, un héros ou un ancêtre. » La question de l’éternel retour aurait donc une dimension liturgique dans sa poétique même… Refaire le geste d’un ancêtre, c’est bien réaliser un mémorial pour renouer avec la parole performante d’un dieu créateur.

L’imagination au pouvoir

Curt Stoeving, Nietzsche, 1894

Nous nous souvenons que le philosophe est aussi poète. Guillaume Dreidemie exerce ces deux disciplines qui lui permettent de respirer à pleins poumons hors de la grotte. On lui souffle ce qu’il doit dire par les narines, quelle chance ! De quoi prôner le rêve, qui, s’il est ardent et puissant, peut transfigurer le réel. « L’imagination poétique tisse et retisse les liens là où le lien a été brisé. » Les prophètes ne servent définitivement plus à rien, il nous faut des poètes et c’est tout. Le culte de la raison cartésienne occidentale doit céder la place à l’imagination créatrice, puisant aux sources de la mythologie. Il faut éventuellement compter sur l’Orient pour panser les plaies de l’esprit européen, le réenchanter. Si Jules Laforgue a des rêveries à durée limitée et sabote, dans sa modernité, l’intention du poème, Anna de Noailles, elle, ne cesse de vouloir renaître après la peine, revivre après la mort. « Dans un mouvement passionné, la poésie s’empare du monde et le transfigure ! » La révolte est en faveur de la vie.

LOL

Don Quichotte est un héros original, symbole métaphysicien qui bâtit des arrière-mondes illusoires, des châteaux en Espagne. Son refus obstiné de la réalité n’a pour objectif que de préserver la pureté des idéaux et ainsi conserver une belle âme. S’il vit dans le rêve, le martyre du ridicule devient son lot, le prix à payer pour cultiver l’idéalisme, mépriser les fameuses ambitions secondaires. Nietzsche évoquerait une aristocratie de l’esprit contre la morale de troupeau. C’est avec cette figure de Don Quichotte qu’il convient d’évoquer un dernier combat dans notre chemin initiatique d’éternel retour, celui contre tout esprit de sérieux. Dans Le Loup des steppes, il nous est donné comme consigne de cesser de nous prendre au sérieux. Herman Hesse a retenu la leçon de Nietzsche qui affirme que la philosophie n’a pas pour but d’apprendre à mourir mais d’apprendre à rire. On y retrouve ce qui fait la particularité de l’esprit français et qui est exprimé dans l’œuvre de Molière : ne jamais être dupe et surtout ne jamais l’être de soi. Si l’être doit renouer avec la dimension tragique de la vie et du monde pour fuir la barbarie actuelle, il ne doit surtout pas se prendre au sérieux.

Pour conclure cette lecture de l’essai de Guillaume Dreidemie, il est nécessaire de le faire avec Nietzsche. Devenir un homme, c’est à la fois se libérer des choses trop humaines et les accepter, leur reconnaître un droit à l’existence. Cela tient bien évidemment du miracle, sinon pourquoi partir dans ce voyage qui est éternel retour ?

Article rédigé par Maximilien Friche

Auteur/autrice