Christine Sourgins dissèque la beauté

« On écrit souvent les livres qui nous manquent. Il me manquait un  »portrait » du beau. » Christine Sourgins, historienne de l’art, s’y attèle donc sous trois volumes : Anatomie de la beauté, Géographie de la beauté et bientôt Les Bienfaits du beau. Le beau serait-il une notion périmée, rendue obsolète par la dernière évolution de l’art vers l’art contemporain, transformant l’œuvre de l’homme en exercice intellectuel ? Nous pourrions le craindre. Et pourtant, encore aujourd’hui, la beauté saute aux yeux ! Mais rien n’est plus difficile à défendre qu’une évidence, souligne Christine Sourgins. « Si la beauté est tombée si bas, c’est aussi faute de l’avoir protégée. » Commençons donc par relire la définition donnée par Kant : « Le beau est ce qui plaît universellement sans concept. » Sans concept donc, par-delà l’omniprésence de l’art conceptuel, le beau serait donc cette part irréfragable de la vie à saisir par nos sens pour un écho intérieur… Qu’on se le dise : « Nous sommes partis prenantes de la beauté. » Le beau exige notre collaboration. Christine Sourgins fait le choix ici de ne s’intéresser qu’à la beauté artistique et tout particulièrement à la peinture, c’est-à-dire l’art qui a été le plus attaqué ces dernières décennies.

L’énigme du beau 

Baudelaire nous le rappelait : « Le beau est toujours bizarre. » Pas parfois, mais toujours ! Et puis souvenons-nous des Fruits d’or de Nathalie Sarraute et de ce scandale dans la bourgeoisie quand l’un ose dire : c’est beau. Rien de plus totalitaire comme sentence ! Si la beauté est évidente, cela ne signifie pas pour autant qu’elle s’impose. Le coup de foudre est loin d’être le seul accès à la beauté, nous dit Christine Sourgins, il arrive qu’elle s’apprivoise peu à peu. Le beau est donc une énigme et c’est peut-être même sa condition pour l’être. La beauté est « ce dont on n’épuise pas la compréhension, et qui vit de son approfondissement. »

Tuons donc immédiatement une analogie : la beauté n’est pas perfection. Les esquisses sont d’ailleurs souvent plus belles que le tableau même qu’elles projettent. À l’heure de l’IA, disons haut et fort que le beau ne suit pas plus une recette qu’un algorithme. L’IA nous referait-elle tomber dans l’art pompier ? Il ne faut pas non plus confondre beauté et virtuosité. L’art n’est pas un savoir mais un pouvoir au sens de capacité.

Si Christine Sourgins tue ici l’idée d’un art comme perfection, elle évacue aussi l’idée d’un art réduit à la déstabilisation du regardeur, à sa surprise. L’œuvre s’épuise rapidement dans la surprise qu’elle provoque. La surprise est une chose morte à peine conçue, faisait dire Yasmina Reza à l’un de ses personnages dans ART. Goûtons le cheminement de Serge Charchoune : « Je commence en inspiré, je continue en artisan » ou encore celui de René Letourneur : « On ne crée qu’en déséquilibre, mais on n’immortalise qu’en équilibre. »Christine Sourgins : "La beauté relie les hommes, entre eux, et à travers  le temps" - Actu-Juridique

La beauté n’est pas beauté de nature 

« L’art est la belle représentation d’une chose et non la présentation d’une belle chose. » Ce serait effectivement trop simple. Par l’art, le monde est changé en peinture. Ce n’est rien de moins qu’une transsubstantiation qui est opérée par l’artiste. « L’art imite la nature et achève ce qu’elle n’a pas pu mener à bien », nous dit Éric Oudin. Il s’agit en fait d’interprétation à partir d’une conversion du regard. L’artiste a le don de voir par anticipation la traduction qu’il va faire du réel. Il ne copie pas, il interprète. D’ailleurs, Christine Sourgins s’amuse de constater qu’un beau portrait se doit d’être moins exact pour être plus ressemblant. Pas de copie donc, mais de l’interprétation. Représenter, c’est rendre présent à nouveau, certes, et sans doute ici, nouvellement présent, présent d’une façon nouvelle. L’artiste imite les apparences et non la réalité, tandis que le philosophe atteint la vérité sous les apparences. Le beau n’est donc pas de nature, il vient de notre regard converti et de notre capacité à interpréter. Le beau serait la manifestation de ce qui me relie à la nature, au réel, et aussi la preuve d’être parvenu à la dépasser. Le beau est lien et dépassement.

Civilité et universalité 

Pour Nietzsche, la vérité est laide, et nous aurions besoin de l’art afin de ne pas périr de la vérité. Donc si la nature n’est pas le beau, le vrai ne l’est pas non plus et pas plus que le bon. Nous voilà dans de beaux draps ! La responsabilité de l’artiste est par conséquent démesurée ! À ce stade, son action entraîne des conséquences anthropologiques. Il était déjà configuré au prêtre en transfigurant la nature, le voilà en charge de la survie de la race humaine.

Si le beau est le lien créé par l’homme entre le réel et l’homme, il est aussi lien entre les hommes. Avec l’art, il s’agit d’élever le particulier jusqu’à l’universel, car « s’il n’est pas benoitement universel, le beau est universalisable. » En effet, puisque l’expérience personnelle que l’on fait du beau peut, même si c’est rare, se partager, cette mise en commun est d’ordre exceptionnel, elle engendre, selon l’auteur, la civilisation. De même l’art a-t-il la faculté de traverser les temps, le beau a la qualité de pouvoir être convoqué dans la réalité de chacun, ici et maintenant. Le beau a donc la capacité à tisser de la civilisation dans la communion qu’il provoque entre les êtres, et également dans sa capacité à transcender le temps. « L’accomplissement d’une œuvre d’art est de pouvoir décontextualiser au moins en partie, pour se recontextualiser dans l’esprit et l’actualité du regardeur. »

Joie ! 

Frederick Arthur Bridgman, Une Beauté allongée

Après avoir été d’accumuler, l’injonction de notre époque est de jouir. La relation au beau n’est pas de cet ordre. L’esthète sincère n’est ni un collectionneur ni un jouisseur. Pour Christine Sourgins, l’esthète a un rapport d’amitié avec le beau. L’écho est intérieur. « La beauté est donc une hérésie pour le circuit économique, un blasphème à la face de la consommation. » Une seule œuvre d’art peut combler un être et remplir une vie. Une deuxième œuvre d’art ne vient rien compléter, rien ajouter, elle se contente de renouveler dans une autre direction l’expansion de l’être. Pour notre auteur, le beau procure plus de joie que de plaisir, indiscutablement. Et, puisqu’il faut boucler la boucle, revenons à la capacité à voir, à goûter. Il y a bien une coévolution entre cette capacité à voir et la civilisation. Ne voient le beau que ceux qui s’y sont préparés. « Il en coûte à celui qui le pose, il ennoblit celui qui reçoit, il engage la dignité humaine. » Pour Christine Sourgins, l’art nous transforme non pas en consommateur de divertissement raffiné, membre d’une élite ou d’un club, mais nous confère la dignité de témoin capital. Il y a bien de quoi se réjouir !

Voilà donc la beauté disséquée par notre historienne de l’art qui a dû avoir plusieurs fois recours à la philosophie pour le faire. Il faut dire que « toute intervention dans l’anatomie du beau est délicate tant le beau est vivant. » Terminons notre lecture de cette Anatomie de la beauté dans la soif de découvrir la Géographie de la beauté, prochain volume signé Christine Sourgins. « À l’heure où les machines s’apprêtent à devenir aussi sapiens que nous, il est temps de nous redéfinir comme homo aestheticus », lance-t-elle en défi aux lecteurs de bonne volonté.

Article rédigé par Maximilien Friche 

Auteur/autrice

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