Basile Panurgias : « La perte de la poésie grecque est immense »

Dans son dernier ouvrage, le Roman de Vassilis, publié aux éditions Séguier, Basile Panurgias entreprend le récit de la chute d’un homme, Vassilis, ex-architecte renommé qui, à la suite du suicide de sa compagne et en proie à des suspicions sur sa responsabilité dans ce drame, repart de zéro en Grèce en laissant derrière lui sa situation sociale et sa réputation. Arrivé à Athènes, sa patrie d’origine, Vassilis redécouvre une ville prise en étau entre son héritage historique et culturel peut-être trop lourd à assumer et les dégâts déjà irréversibles liés au surtourisme et à la mercantilisation du patrimoine. Ce tiraillement est représentatif de la figure du double qui traverse tout le roman et que Basile Panurgias met brillamment en exergue, entre amour et jalousie, comédie et tragédie, mélancolie et espérance, défense de l’art et soumission au capital. Il revient sur les dilemmes auxquels la Grèce d’aujourd’hui doit faire dans le cadre d’un entretien accordé à la revue À Rebours.  

À Rebours : Le héros du roman, Vassilis revient à Athènes, terre de ses ancêtres, après un drame familial et s’aperçoit avec effroi qu’on a « modernisé » l’Acropole, avec une dalle de béton pour plus d’accessibilité et un ascenseur d’accès au parking, sorte de bâtiment en verre impersonnel. « Ma douleur est réelle. [….] Le saccage de l’Acropole continue. » Vassilis est aussi un personnage contradictoire, puisqu’il se reconvertit en vendeur chez Ikea, comble de la modernité. Plus qu’un simple conservateur, Vassilis n’est-il pas un antimoderne, un moderne honteux ?  

Basile Panurgias : Plusieurs lectures sont possibles. À titre personnel, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un livre antimoderne. Il décrit plutôt une modernité, héritée des années 60, qui veut que la technologie supplante la tradition et encourage l’accès à la culture dans les œuvres d’art. L’Acropole, un monument qui n’est pas censé « évoluer », ne peut accueillir qu’un nombre limité de visiteurs ; or, il a été dénaturé et on le dénature encore afin de permettre au plus grand nombre d’y accéder. Il faut rappeler qu’à l’époque de sa construction, la population était bien moindre et ce monument n’a pas été pensé pour recevoir autant de visiteurs. L’argument avancé par les « modernistes » consiste en ce qu’il a été conçu pour les Panathénées[1], qui avaient lieu tous les quatre ans et qui rassemblaient environ 10 000 personnes. L’architecte Manolis Korrès, en charge de la modernisation du site, indique que si 10 000 personnes pouvaient être présentes sur ce site dès l’Antiquité, il pourrait y avoir le même nombre de visiteurs de nos jours. Cet argument est évidemment d’une hypocrisie totale puisque l’objectif véritable derrière cela est de permettre aux bateaux de croisière qui accostent au Pirée d’avoir accès à l’Acropole le plus facilement et le plus vite possible. Et pour augmenter la jauge, on cimente les abords du Parthénon. On nous explique que c’est dans la lignée de la tradition puisque ces mêmes abords étaient cimentés dès la période romaine, plusieurs siècles après la création du Parthénon. On argue aussi du fait que, jusque dans les années 70, il y avait du cimentage autour du monument. Mais ce qu’on ne précise pas, c’est que la qualité du ciment est très différente. Enfin, un dernier argument en faveur de la « modernisation » concerne l’accessibilité : pour qu’un monument puisse être classé à l’UNESCO, il doit être accessible aux personnes handicapées. Il est évident que ce monument doit être préservé par l’UNESCO mais la légitimité de l’Acropole est presque mise en doute en raison de son absence d’accessibilité. Le livre traite de cette question sur un mode humoristique : dans les temps antiques, les gens mouraient plus jeunes, les fauteuils roulants n’existaient pas et le désir de se rendre à l’Acropole, alors qu’on était dans l’impossibilité de bouger, n’existait même pas. Toutes ces contradictions et ces tensions culturelles ne sont pas liées à un aspect anti ou pro-modernité ; je parle plutôt de la mercantilisation du patrimoine européen, qui est perçu comme le dernier domaine qui ne peut pas être concurrencé par les États-Unis ou l’Asie en raison de notre culture propre. C’est une complexité spécifique à notre temps, sachant que protéger le patrimoine ne signifie pas pour autant ne pas le rendre accessible. Il faut simplement le faire en bonne intelligence.    Biographie Basile Panurgias | Lisez!

On peut dire que le Roman de Vassilis est celui de la confrontation de deux temporalités, l’éternel (représenté par l’Acropole) et le moderne qui le bouscule, d’où le malaise qui en découle pour Vassilis : « Un pouvoir politique vieux de quelques mois a décidé de violer ce site sacré. […] On a touché au cœur de l’histoire ». Est-ce une manière de montrer que le profane, l’utilitaire, le contingent, le politique, ont souillé le sacré, l’Art, le Beau et que c’est une constante de notre époque, qui ne concerne pas que la Grèce ? 

Il ne faut pas partir du principe que nous sommes une élite détenant le goût et le savoir et que le touriste de base ne saurait pas apprécier la beauté de la Grèce antique. C’est un sujet délicat car les hommes politiques grecs qui ont décidé unilatéralement de ces aménagements se défendent en disant : « Qui êtes-vous pour juger ? Tout le monde devrait voir l’Acropole. » C’est un problème global qui dépasse ce monument : l’accès à la culture doit-il être élitiste ou doit-il se démocratiser le plus possible ? En Angleterre par exemple, les musées sont gratuits, ce qui attire énormément de monde ; le contrecoup, c’est que les contribuables peu fortunés ou populaires accusent l’État de subventionner par-là les loisirs d’une certaine élite, à savoir la bourgeoisie, à qui les musées et leurs expositions s’adresseraient en priorité. On veut forcer l’accès à la culture en contraignant tout le monde à vouloir apprécier quelque chose. Mais précipiter une masse de gens, qui n’ont pas forcément les outils pour appréhender la culture, n’est à mon sens pas la meilleure solution.

Le fait que les Athéniens s’adaptent sans rechigner à ce changement, sans doute irréversible, de ce qui fait le fondement même de la culture grecque, et donc par dérivation occidentale, n’est-il pas révélateur d’une véritable tragédie moderne ? Si l’on vous cite : « « Ti na kanoumé » ? « Que peut-on faire ? », teinté du fatalisme oriental hérité de plusieurs siècles d’occupation turque. Le « Ti na kanoumé » national est le signe de cette impuissance qui rend le pays parfois si charmant et si désespérant. » 

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L’ascenseur panoramique pour personnes handicapées

J’ai une position un peu privilégiée, étant d’origine grecque. Quand je me rends sur place, j’entends le discours dominant européen consistant à dire que la Grèce est extraordinaire et que tout va bien ; or, la réalité est plus sombre : le pays est en proie à ce qu’on appelle le brain drain, l’exode de la jeunesse et des gens qualifiés qui ne trouvent pas de travail. C’est une misère à tous égards… Une minorité en profite et les quartiers privilégiés ne s’en sortent que parce que de riches Moyen-Orientaux investissent. Les Grecs n’ont le choix qu’entre des métiers de service domestique. La fatalité grecque a toujours été présente et on oublie souvent qu’elle a été influencée par l’Orient ; cette forme de fatalisme découle en partie de la domination ottomane de quatre siècles. J’écris un roman, non un essai, et je tente de montrer une image de la Grèce qui soit plus proche de la réalité que celle qui est décrite dans les articles de presse et les médias. C’est une Grèce que j’aime mais qui est fragile ; elle essaye de s’adapter à une nouvelle donne qui lui a été imposée de l’extérieur : le surtourisme, Airbnb, les tours en construction dans l’ancien aéroport et le déni écologique de l’investisseur de Dubaï qui ne prend pas en compte le dérèglement climatique et les hausses de température. Mais encore une fois, c’est un roman et j’espère que l’humour qui est présent allège ce constat et montre l’absurdité de notre époque actuelle.

Le choc de ces deux temporalités se matérialise dans un premier temps par le fléau du tourisme de masse : ce dernier personnifie la dictature de l’instantané, de l’instagrammable, du transitoire, du « tout, tout de suite », qui s’oppose à l’immuabilité, à la permanence, à l’éternité de la culture grecque plurimillénaire. Estimez-vous que le tourisme pourrait avoir des conséquences irréversibles sur le patrimoine (on s’adapte au tourisme et non l’inverse : « C’est comme le tagueur qui impose sa vision du monde à travers son ego, d’abord tout le monde l’applaudit puis, une fois la mode passée, on s’aperçoit qu’il a détruit la limpidité architecturale ») ? Ou s’agit-il d’une mode qui passera comme les autres ? 

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Frise des Panathénées, Parthénon, vers 445‑435 av. J.-C., British Museum

La charte de Venise[2], qui veut que la réversibilité soit la norme, est en effet menacée par la pression du nombre. Tous les sites mondiaux d’importance sont envahis de touristes. Le cas du Louvre est emblématique. Mais le problème de l’architecture antique, c’est qu’il ne s’agit pas de musées ; ce sont des temples qu’on ne peut apprécier que si l’on est soi-même doué d’une forme de poésie de la vie. Il faut être un tant soit peu contemplatif pour apprécier un temple grec, car il est déjà dénaturé par le temps (on sait maintenant que les temples en marbre étaient à l’origine peints de couleurs souvent criardes). L’architecte de l’Acropole [Ictinos, assisté de Callicratès et de Phidias] a intégré, consciemment ou non, le temps très long, c’est-à-dire l’éternel, en tenant pour acquis que, bien que l’Acropole fût peint, il traverserait les millénaires et prendrait une autre forme. Nous sommes ici plutôt dans la spiritualité, qui est celle également de l’écrit (prenons par exemple la Bible ou les grandes œuvres de Shakespeare, qui ont été adaptées à la modernité et à notre temps, dans la manière de les représenter au théâtre ou au cinéma et en y intégrant des concepts contemporains comme le pluralisme, le féminisme, etc.). Le problème étant que les touristes qui se rendent sur ces lieux ne sont pas préparés et sont donc déçus. Ils sont confrontés à une forme de vide et d’angoisse, et je cite à ce titre en exergue d’un chapitre l’architecte et philosophe Richard Scoffier[3]. Même les guides ne peuvent pas pallier ce désarroi. Par le nombre, en bourrant l’Acropole de touristes et en étouffant ce sens de la poésie, que ces mêmes touristes pourraient très bien déployer par leur contemplation du site, on pense compenser ce désarroi. Qu’en reste-t-il ? Des photos, des selfies, un passage éclair, une espèce de brutalité par rapport à un édifice fragile. Cela impose aux visiteurs, qui pourraient apprécier la poésie du monument, leur propre lecture. C’est un clash de deux cultures : une culture poétique et une culture d’accumulation d’expériences mal digérées. Il faut néanmoins faire très attention de ne jamais se situer dans la vérité autoproclamée, car on pourrait très bien se voir reprocher l’absence de légitimité à s’exprimer sur ces sujets. Pour ma part, je suis d’origine grecque, je connais l’Acropole depuis mon enfance et mon expérience est assez singulière. J’ai voulu, dans ce roman, la projeter et la restituer.

On a évoqué le mercantilisme. Le constat est cruel : d’un côté, Alkis, le voisin gréco-américain de Vassilis, transforme sa maison ancestrale en un lieu Potemkine artificiel adapté aux clients d’Airbnb ; et de l’autre, Katina, la vieille voisine, est expulsée de son logement alors qu’elle a passé toute sa vie dans le quartier pittoresque Anafiótika. L’authenticité grecque, celle où l’on vit « hors du temps et [où] le confort moderne est oublié, comme sur une île reculée des Cyclades » vit-elle ses derniers instants ?  En d’autres termes, pensez-vous que la préservation de l’âme d’une culture ne peut que céder le pas face à l’agressivité des réalités économiques toujours plus pressantes ?  

La Grèce ne peut plus fonctionner en autarcie, comme elle pouvait encore le faire dans les années 70 où le pays vivait avec peu de moyens sans se sentir exclu d’une forme de bonheur. Je ferais un rapprochement, peut-être curieux, avec le Bhoutan, ce royaume qui n’avait pas de télévision il y a encore une dizaine d’années. Depuis lors, cette même télévision a complètement « corrompu » le cerveau des Bhoutanais. La Grèce de ma jeunesse, c’est, pour moi, le Bhoutan d’avant la télévision : il y avait des plaisirs simples, des fêtes de village liées aux saints du calendrier, peu de criminalité… Les Grecs voyageaient beaucoup, d’où une certaine vision du monde qui leur était propre. La population était plus cosmopolite qu’en France et on trouvait davantage de Grecs à l’extérieur du pays qu’à l’intérieur (dix millions contre neuf). Maintenant que la boîte de Pandore est ouverte, il est très difficile de faire machine arrière. La jeunesse est désespérée en raison de la crise du logement, même si l’on dépasse ici le cas de la Grèce puisqu’il s’agit d’un problème mondial. Le Grec est aussi passé par la crise économique de 2008 et a vendu son âme au diable en monétisant sa culture pour ne pas revivre cette expérience. La perte de la poésie grecque est immense. On peut dire que je suis nostalgique puisque ma Grèce est celle de mes grands-parents, mais je pense que la plupart des Grecs sentent que leur identité est abîmée et dépossédée.

On peut penser à Houellebecq dans la description que vous faites des ravages du tourisme. A-t-il été une source d’inspiration ? Le rejoignez-vous dans ses constats ?  

Anafiótika
Le quartier Anafiótika à Athènes

Houellebecq utilise le tourisme non comme un accès à une culture étrangère mais comme quelque chose d’autonome. Je le comparerais au livre de Jean-Noël Orengo sur la Thaïlande [La Fleur du capital, Grasset, 2015] : le local, le folklorique, n’est pas très important, contrairement au sentiment du narrateur de toute-puissance dans un pays qui pourrait être la Thaïlande ou n’importe quel autre. J’ai le point de vue d’un local par mes origines ; Houellebecq, lui, ne peut pas se transformer en Thaïlandais. D’ailleurs, il s’en moque et son ignorance de la psychologie thaïlandaise fait la force de ce qu’il écrit, en quelque sorte. Nos projets sont aussi très différents : son humour réside dans le clash entre lui-même et les femmes locales, ce n’est pas pareil dans mon roman.

Le choc entre moderne et classique se traduit également par des considérations sur l’architecture. Vous faites part des réflexions de Vassilis, ancien architecte, à ce sujet : « L’architecture n’est pas un art. […] L’architecture, c’est la précision. […] L’architecture, c’est être à l’écoute. » Cela est révélateur, encore une fois, des contradictions de Vassilis, qui doit épouser les formes et contraintes (notamment écologiques) de son époque tout en étant attaché au patrimoine et aux vieilles pierres. Pensez-vous qu’architecture et préservation du patrimoine peuvent être compatibles ?  

Le personnage principal est architecte mais ne considère pas l’architecture comme un art à part entière. Dido, le personnage féminin, voudrait idéaliser Vassilis en tant qu’artiste. Elle se force à dire que l’architecture est un art. Il y a un dialogue amoureux qui se double d’un dialogue sur l’architecture que je trouve intéressant. Le Parthénon est-il une œuvre d’art ? La maison de la mère du narrateur, construite au XIXe siècle dans le quartier des Anafiótika (un quartier de sculpteurs des Cyclades qui devaient rénover le Parthénon et qui ont construit des maisons censées être temporaires mais qui ont elles-mêmes été préservées) est révélatrice d’une tension dans l’architecture qui est très actuelle : doit-on adapter les monuments historiques à l’écologie ? Doit-on densifier les villes et considérer que les petites maisons des faubourgs à Paris, par exemple, doivent être élevées ? Ces questions peuvent sembler techniques mais elles rejoignent la poésie dont je parlais : les dents creuses de Paris (c’est-à-dire la surélévation des immeubles) signifient une dentelle de lumières différente, on rejoint donc le romanesque, la poésie, la manière de voir le monde et la ville. On parle beaucoup de romans, de nature writing, mais je suis un gars de la ville et je pense qu’il y a une lecture de la ville qu’on méprise beaucoup, à tort. J’ajoute que ce livre porte aussi sur le minéral ; en Grèce, le minéral est dominant, à Athènes notamment.

Octavio Paz disait de l’architecture qu’elle est « le témoin incorruptible de l’histoire. » Pourtant, pour Vassilis, « l’architecte ne peut rien contre son temps. » N’y a-t-il pas là contradiction ?  

L’architecture s’adapte forcément à son temps. On pense souvent que le modernisme est la simplicité mais il est né de l’hygiénisme du début du XIXe siècle, il fallait donc des accès à la lumière, à la ventilation naturelle et à la propreté. Le dialogue entre l’architecture et son temps est plus subtil que ce qu’on pense une génération plus tard, quand on dit que les bâtiments se font le simple reflet d’une époque ; ils représentent pourtant aussi l’humain de manière très sensible. Le fameux cube blanc des Cyclades n’est pas seulement une solution architecturale ; c’est un moyen pratique qui consiste à appliquer de la chaux car les Grecs n’avaient pas accès à la peinture, c’est donc une solution de simplicité. L’architecture est de fait très proche de l’humain et les Anafiótika sont comme un autre personnage du roman. Il y a d’ailleurs plusieurs passages sur la présence de l’eau et de l’ombre qui sont très importants et j’espère que le lecteur y sera sensible.

En plus des pierres et du patrimoine architectural, la langue grecque est elle aussi un vestige du passé, de l’Antiquité, comme vous l’écrivez. Est-elle, elle aussi, un chef-d’œuvre du passé en péril ? Ne pensez-vous pas que l’oubli de notre passé ne peut mener qu’à la « barbarie » ?  

Les couleurs de l'art grec | Lelivrescolaire.fr
Reconstitution numérique en couleurs des cavaliers athéniens sur la frise des Panathénées, Ve siècle avant J.‑C., Parthénon, Athènes.

La langue grecque a plusieurs particularités, on peut dire que quatre langues grecques ont cohabité, jusqu’à une période récente. Avec la révolution de 1821, les jeunes révolutionnaires ont voulu renouer avec la Grèce antique et ont créé une langue artificielle, la « katharévousa », autrement dit « la langue épurée ». Elle a été la langue dominante de l’élite (le monde littéraire, universitaire et journalistique) jusque dans les années 70. Elle a coexisté avec la langue courante, celle parlée par le peuple, le « dêmotikê ». Il y avait aussi la langue de rue, et enfin le grec ancien, qu’on apprenait à l’école. Sous ces différentes formes, le grec a représenté quelque chose de particulier dans la culture et il est vrai que c’est le dernier vestige concret de la Grèce antique depuis la disparition de la drachme. Malgré la corruption architecturale et le surtourisme, cette langue est encore préservée.

Vassilis, héros grec déraciné qui a vécu à Londres et à Paris, opère un retour aux sources à Athènes « pour oublier et [se] faire oublier » ; il porte aussi le même nom que vous. Quelle part de vous y a-t-il dans ce personnage ?   

Il y a un décalage : je serais plutôt entre Dido et Vassilis. J’ai repris mon nom de famille car j’avais utilisé le concept de « panurgisme » dans le texte ; mon nom rabelaisien s’y prêtait donc bien. Vassilis est plus nostalgique que je ne le suis. Pour des raisons narratives, je voulais appuyer cette nostalgie. Il idéalise aussi davantage la Grèce que moi. Il retourne d’ailleurs vivre en Grèce alors que je n’en ai pas le désir.

Il y a beaucoup d’humour et d’ironie dans votre ouvrage. On pense notamment à cette enquête quasi policière et assez burlesque autour d’un orteil de marbre qui serait un fragment authentique du Parthénon et qui devient un enjeu géopolitique entre la Grèce et la Turquie. La comédie est l’autre visage de la Grèce après la tragédie : « La Grèce est comme le masque à deux visages ». Est-ce une manière de relativiser le tragique de la situation ? 

La littérature est trop sérieuse. Les textes qui m’intéressent ont une dose d’humour, c’est un élément essentiel. Proust et Céline, les deux romanciers les plus connus et référencés du XXe siècle, ont une forme d’humour omniprésente. À l’heure de l’essor de l’intelligence artificielle, la spécificité de l’humour représente un moyen de défense. Je lis trop de livres contemporains qui manquent d’humour, perçu en général comme quelque chose de léger. Il serait prétentieux de dire que mon livre est drôle, chacun perçoit l’humour comme il l’entend, mais il est pour moi essentiel. Il en va de la survie artistique. L’humour nous sauvera de l’IA.

Tous les personnages sont plutôt dysfonctionnels : Vassilis est un être perdu, Alkis se vend au grand capital, Dido joue avec les sentiments de Vassilis, la mère de ce dernier est distante et autoritaire, Séverine, sa belle-sœur, ne pense qu’à l’argent. Le lecteur éprouve peut-être plus de mal à s’attacher à eux.  

Temple de Zeus à Olympie
Reconstitution numérique du temple de Zeus à Olympie, Ve siècle avant J.‑C.

L’inconstance des sentiments est romanesque et réelle. Je remarque, autour de moi, davantage de situations à la Dido (ce personnage féminin qui hésite entre Vassilis et Alkis) que d’histoires telles qu’on les lit dans les romances et qui consistent à partir à la recherche du prince charmant idéal, peut-être en raison du fait que le monde est fragilisé. Ce sont quatre personnages ambivalents et très inconstants, ce qui peut entraîner une forme de suspense. Je trouvais cela cocasse d’utiliser ces personnages pour véhiculer ce sentiment de fragilité.

Peut-on dire que ce roman est le récit d’une chute : chute de Léa, la compagne de Vassilis, du haut d’un immeuble au début du roman et chute de Vassilis lui-même, qui perd sa carrière et son statut social ? Mais aussi chute d’Athènes et de la Grèce, qui « monétise son patrimoine par le spectacle » ? 

On peut le voir comme cela en effet, mais, sans parler de la fin, c’est une chute qui montre une grande résilience, qu’il s’agisse des personnages, de leurs sentiments et de la Grèce. Je fais quand même confiance à l’humain dans ce texte, c’est peut-être pour cela que je ne l’ai pas vu dans un premier temps comme le récit d’une chute, mais chacun a sa lecture.

C’est un roman peuplé de fantômes : le souvenir de Léa hante Vassilis, la belle-famille de ce dernier le harcèle, le passé de la mère de Vassilis, ancienne actrice, est également régulièrement rappelé, comme un vestige des anciens beaux jours. D’où une certaine mélancolie qui se dégage de l’ouvrage. Est-ce selon vous un sentiment qui caractérise votre écriture ? Ou est-elle propre à cet ouvrage en particulier ?  

Thanasis Veggos
Thanássis Véngos dans Voitheia o Vengos, faneros praktor 000 (1967). Film inédit en français, son titre se traduirait par Danger ! C’est Vengos, agent non-secret 000

On me l’a souvent dit et j’assume entièrement la présence de cette mélancolie, liée aux souvenirs d’enfance. Je traite de la Grèce, donc de la matrice, de la mère. La mienne n’était pas actrice, ce n’est pas un récit autobiographique ; mais j’ai malgré tout eu mon moment « Cinema Paradiso » lorsque j’allais, enfant, à Spetses où, tous les soirs, on pouvait se rendre à des séances de cinéma en plein air. Le projectionniste du cinéma m’installait dans sa cabine car il m’appréciait et j’assistais chaque soir à tout le cérémonial (changement de bobines, etc.). On y voyait des films avec le Louis de Funès grec, qui s’appelait Thanássis Véngos et que je cite dans le roman. Je regardais ces films populaires sans trop les comprendre car ils étaient destinés aux adultes, mais j’imagine que cela aurait été identique pour un jeune Français découvrant le cinéma à travers les films de Louis de Funès. Il y a une forme de nostalgie de cette simplicité des années 70. Cela se ressent dans les personnages du roman et surtout dans la description de la Grèce du passé. Ce n’est pas un hasard si j’ai transformé ma mère, qui est restauratrice de tableaux, en comédienne à la Sunset Boulevard.

Vassilis s’interroge sur sa place d’homme grec du XXIe siècle. Quelle est cette place selon vous ?  

Je ne voudrais pas essentialiser les personnes mais en ce qui concerne l’homme grec, je parlais d’un peuple de voyageurs, et d’une souplesse intellectuelle ainsi que d’une adaptabilité qui lui sont propres. Le Grec s’est beaucoup adapté ; quand j’étais petit, tout le monde parlait plus ou moins anglais, alors que ce n’était pas le cas en France. Cette qualité se ressent dans la création artistique : la Grèce a obtenu trois Nobel de littérature, ce qui, en proportion, est la plus grande au monde par habitant. Cela rappelle la force de cette langue grecque. La Grèce est aussi la matrice de la Méditerranée, ce qui fait la fierté du pays. Le Parthénon et l’Acropole sont des ancres culturelles psychologiques. À titre d’exemple, j’habite la moitié du temps au Danemark, qui est un pays sans monument historique où il n’y a que des bâtiments fonctionnels. On n’y voit que la statue de la Petite Sirène, qui est d’ailleurs une grande déception pour les touristes car elle est ridiculement petite ; même les Danois ironisent à son sujet. Seul le Groenland, qui traverse une crise actuellement, représente une sorte de monument intérieur : c’est l’Acropole danois. La Grèce a la chance, par la force de son monument national semblable aux pyramides d’Égypte, d’avoir un totem qui lui donne de l’assurance (et qui peut virer en mégalomanie quand cela tourne mal). Il ne faut pas négliger cette chance.

[1] Festivités religieuses et sociales athéniennes. Elles avaient lieu du 23 au 30 du mois d’hécatombéon, équivalant à la deuxième moitié de juillet. Tous les quatre ans se tenaient également les Grandes Panathénées, qui comprenaient des concours panathénaïques et qui étaient de trois ou quatre jours plus longs (par exemple des concours de danse, de musique et de récitation d’Homère).

[2] La charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, dite charte de Venise, est un ensemble d’orientations qui fournit un cadre international pour la préservation et la restauration des objets et des bâtiments anciens. Elle a été approuvée par le IIe Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques, réuni à Venise du 25 au 31 mai 1964. Cette charte impose en particulier « que l’on restaure les monuments historiques dans le dernier état connu ».

[3] « Chaque fois que nous montons sur l’Acropole, au-delà des édifices, des ruines, nous sommes pétrifiés par cette étrange ouverture entre les constructions qui nous place brutalement face à notre lâcheté, à notre difficulté d’être, et nous sacre comme des citoyens capables d’agir, de faire. C’est pour cela qu’Athènes est la véritable source de l’architecture. » (in Les Villes de la puissance, éditions Jean-Michel Place, 2000)

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