Franck Courtès : « L’écriture est ma foi et mon équilibre »

Franck Courtès est écrivain et ancien photographe de presse. Dans À Pied d’œuvre (2023, Gallimard), récit inspiré de sa propre expérience, il raconte labandon dune carrière confortable pour se consacrer à l’écriture, quitte à plonger dans la précarité et les petits boulots manuels. Le livre, salué pour sa lucidité et sa sobriété, a récemment été adapté au cinéma par Valérie Donzelli, relançant la réflexion quil ouvre sur la vocation, le statut social et la place de l’écrivain aujourd’hui.

A pied d'oeuvre / Franck Courtès - BiblioSNA

À Rebours : Vous avez quitté une carrière de photographe reconnu pour vous consacrer à l’écriture, au prix d’une véritable chute sociale. Ce geste était-il avant tout intime ou profondément politique ?

Franck Courtès : Les deux, c’est sans doute pour ça que j’ai pu le faire. L’une sans l’autre ne m’aurait pas donné suffisamment de force pour le faire. De toute façon, l’intime et le politique doivent être liés, sinon l’on est dans soit dans une posture (politique), soit trop centré sur soi. Intimement, j’avais l’impression que ma carrière tournait en rond, je ne réussissais plus à me renouveler, à inventer. Pour l’aspect politique, la photographie, surtout dans la presse, devenait un rouage marketing comme un autre. Je voyais dans de nombreux magazines les photos de reportages ou les portraits ressembler aux images des pages de publicités, et inversement. Tout se brouillait peu à peu dans un même élan de volonté de séduire un public. Tout s’est réglé sur le pas des commerciaux, donc tout s’est déréglé, en réalité.

Dans le livre, on lit : « Entre mon métier d’écrivain et celui de manœuvre, je ne suis socialement plus rien de précis… » Que dit cette phrase de notre besoin contemporain d’étiquettes et de reconnaissance ?L'œil de Courtès - Livres Hebdo

Elle dit le malaise que je provoquais quand on me demandait comment j’allais, ce que je faisais, depuis que je m’étais mis à écrire. Le malaise de cette activité littéraire qui n’est pas reconnue comme un métier véritable, parce qu’on ne nous voit jamais travailler, ni comme un art, si l’on n’est pas connu. Elle dit la difficulté de s’adresser à un homme qui n’est pas bien identifiable. Fallait-il me considérer comme un homme en échec qui fait le manœuvre, ou bien un écrivain de la NRF de Gallimard, et donc un auteur épanoui ?

Votre description du travail manuel est d’une grande précision sensorielle. En quoi le fait de porter, poncer, balayer, transforme-t-il le regard et peut-être même la phrase ?

Il y a beaucoup à apprendre de l’activité manuelle, comme du sport d’ailleurs, pour réussir à écrire. La grammaire, le vocabulaire, ce sont des boîtes à outils. Il faut apprendre à s’en servir correctement dans un premier temps et dans un second temps, se laisser aller à l’instinct, s’en détacher un peu, s’autoriser à certaines libertés. Il y a quelque chose du jardinage dans l’écriture, on débroussaille énormément, on laisse des orties çà et là, on plante au soleil des idées, d’autres à l’ombre, on trace des allées pour se rendre plus vite vers le massif de fleurs. Et puis on n’arrose pas trop. C’est fascinant, la fabrication d’un roman. On y passerait tout son temps si cela n’était pas si épuisant.

L’écriture reste presque hors champ dans le récit : on ne vous voit pas écrire, on vous voit travailler. Pourquoi avoir choisi de montrer le corps plutôt que l’acte littéraire ?

Parce que le sujet est ce qu’induit le fait d’écrire, pas l’écriture elle-même. Je ne voulais pas embêter les lecteurs avec l’image romantique de l’écrivain. Je trouve qu’on voit mieux, au-delà de la littérature, ce que signifie avoir une passion chevillée au corps et jusqu’où cette passion, cette nécessité peut mener un homme. C’est la puissance du désir artistique, mon sujet, pas la mise en scène de l’écrivain en train de se regarder écrire.

Vous écrivez : « J’ai voulu être écrivain comme on entre en religion. » Cette foi a-t-elle résisté à l’épreuve du réel ?

Je savais que le milieu de la littérature allait m’apporter son lot de déceptions, de difficultés à surmonter. J’idéalise l’écriture, non le fait de devoir en vivre. Ma vie tourne autour de mon travail littéraire, donc tout ce qui m’arrive, cette épreuve du réel, enrichit mon écriture. Même tomber dans la précarité peut faire roman. C’est extraordinaire d’avoir un métier où tout a un sens. Elle vient peut-être de là, ma foi. Trouver du sens à tout. Entre Spinoza et Annie Le Brun, une foi en la raison et l’ensemble des choses d’un côté, et l’idée que tout se tient de l’autre. L’écriture est ma foi et mon équilibre.

À l’heure où l’autofiction est omniprésente, comment dépasser le simple témoignage pour faire œuvre de fiction ? Où placez-vous la frontière entre vous et votre narrateur ?

Claude Monet, les Déchargeurs de charbon, 1875

Je mélange tout, réalité et fiction. Je me sers de mes sentiments, de mon vécu, de mes souvenirs, mais avant tout de mon imagination. Je me moque de la réalité, je veux seulement que cela sonne vrai. Je transforme la réalité pour écrire ce que je pense être des vérités. Mon but et mon plaisir ne sont pas d’écrire des récits. Je me déguise parfois, je me rajeunis, me vieillis. Vraiment, je m’amuse beaucoup. Dans À Pied d’œuvre, je ne m’étais fixé qu’une condition : que tous les petits boulots soient exacts, que rien ne soit inventé. La frontière est abstraite, elle se situe en-deçà du grotesque, du mensonge, je la place où je le sens, comme je le veux, à vrai dire. Pour obtenir un effet comique souvent, je n’hésite pas à greffer une chute drolatique inventée sur des faits réels.

Votre livre interroge la précarité matérielle de l’écrivain. Aujourd’hui, faut-il accepter de « jouer le jeu » (salons, festivals, visibilité permanente) pour exister ?

Quand on est un auteur inconnu qui ne vend pas beaucoup ? Oui, en partie. Il faut jouer un peu le jeu.  Les salons, les rencontres en librairie, on le fait en pensant aussi aux autres, aux gens qui se démènent pour que la littérature vive. Au début, c’était difficile car dans les salons, les lecteurs ne se bousculaient pas pour venir me voir. On se rend alors compte qu’on n’existe presque pas, littérairement. C’est démoralisant. On met deux jours à se rétablir dans son amour-propre. Trop de visibilité, c’est vite ridicule, vulgaire même, mais pas assez de visibilité laisse un goût amer. Je pense que la visibilité pour la visibilité abîme les auteurs. Cela rend moins bon, on engraisse de l’égo. Beaucoup d’auteurs se protègent de cela, et souvent ce sont les plus intéressants à lire. J’ai les noms, comme disait Coluche.

La figure romantique de l’écrivain marginal, ou le topos du poète maudit, a-t-elle encore un sens dans une époque dominée par la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux ?

À mes yeux, aucun auteur n’a encore réussi à éviter le malaise du ridicule sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, beaucoup ont levé le pied sur cette histoire de se faire de la pub en paraissant sympathique et intelligent. On peut refuser de se mettre en scène soi-même sur les réseaux, sans être un romantique marginal. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un auteur qui poste des photos de lui souriant dans un salon littéraire, ou en train d’avaler des pâtes carbonara avec des copains, va me décevoir à sa lecture. Je n’ai soudain plus envie de le découvrir, de connaître sa pensée, je la vois entière dans sa photo de profil, dans son sourire, dans son air de dur ou au contraire d’intellectuel sympa. Pour moi, c’est un tue-l’amour

Votre personnage doute que les gens lisent encore vraiment. Partagez-vous ce doute ? Quelle place la littérature occupe-t-elle selon vous dans notre société actuelle ?

Je constate que mes deux enfants ne lisent pas, que ceux de ma compagne non plus, que la plupart de mes amis se plaignent également que leurs enfants ne lisent pas. Et je ne parle pas d’enfants de onze ans, ils ont autour de la trentaine ! Ils n’ont jamais lu une ligne de la beauté de Bove, de Colette, de Céline, de Proust, de Kundera, c’est dingue ! Comment vit-on sans lire ? Cela dit, ce sont des enfants très intelligents, très sensibles, je ne comprends pas où l’Évolution veut en venir avec ces futures femmes et hommes privés de lecture. C’est la figure de l’écrivain qui a une place d’honneur dans la société, les auteurs sont respectés, mais la littérature, pas vraiment. Dans un bistrot de campagne, si vous dites être écrivain, les visages s’animent, mais presque personne ne vous lira.

L’adaptation cinématographique a donné au livre une nouvelle visibilité. Cela a-t-il modifié votre rapport au texte, ou à vous-même en tant qu’auteur ?

Carl Spitzweg, Le Pauvre Poète, 1839

Cela n’a changé que deux choses : j’ai reçu un peu d’argent qui va me permettre de travailler, en restant économe un an, un an et demi, et de l’amour-propre.  Pour le reste, je continue d’écrire de la même manière, sans penser forcément à une adaptation. Je me sens plus légitime, cela me donne plus d’assurance. Ou plutôt, non, ce sont les autres qui me donnent plus de légitimité et d’assurance. Mais je ne suis pas dupe, À Pied d’œuvre doit son succès au sujet sociétal. Si demain, j’écris un livre de qualité identique mais sans sujet de société à la mode, le succès ne sera pas autant au rendez-vous. Enfin, on verra, je ne sais pas.

Le livre comme son adaptation au cinéma suggèrent que refuser la réussite dans notre société pourrait être une forme de résistance presque subversive. Diriez-vous que la littérature, aujourd’hui, survit davantage dans l’acte de refus que dans l’acte de réussite ?

Je ne suggère pas de refuser radicalement la réussite, mais d’en diminuer l’importance, de la relativiser. Réussir, très bien, mais réussir quoi au juste ? C’est une question que tous les artistes doivent se poser. C’est attacher moins de place à ce qu’on appelle la réussite sociale, qui est financière. En photo, j’ai refusé, non la réussite, mais les conditions de celle-ci, c’est-à-dire d’enchaîner les portraits flatteurs de stars, les reportages pseudo-artistiques pour des magazines de tourisme, ce genre de choses. Je rêvais d’une réussite à mes conditions. Cela n’a pas été possible. Je désirais changer de vie, parce que celle-ci était devenue pour moi insupportable et que je trouvais moins difficile de changer de vie que de pas en changer du tout. Cela se paye très cher. La réussite dépend de la définition qu’on en a. À quelqu’un qui me poserait la question de savoir si je crois en Dieu, je lui demanderais d’abord de définir ce qu’il appelle Dieu. Pour la réussite, c’est pareil. Arrêter de photographier des vedettes pour la presse a été mal vu. Pour moi, c’était cela, ma réussite. Refuser l’écœurement.

Concrètement, qu’est-ce qui a changé dans votre routine d’écriture et dans votre vie d’écrivain depuis la sortie du livre ?

Je travaille toujours autant et avec toujours autant de joie et d’excitation. Tous les matins sauf les dimanches, pour garder le contact avec le rythme des autres. Mais je ne m’interromps plus pour aller vider une cave dans Paris pour 20 euros. Je n’exclus pas pour autant d’y retourner si le succès retombe. Du moment que je peux continuer d’écrire…

 

Auteur/autrice

  • Grégory Rateau écrit des romans, de la poésie et des articles sur la littérature pour différentes revues (L'atelier du roman, Esprit, Zone critique, En attendant Nadeau, Causeur...). Il mène également des entretiens.

    Voir toutes les publications
Verified by MonsterInsights