Le musée du Luxembourg présente, du 18 février au 19 juillet, l’œuvre peu connue de Leonora Carrington, née en 1917 en Angleterre. Cette création originale n’est lisible qu’en lien avec sa vie tourmentée et par rapport au surréalisme, bien qu’elle soit indépendante de ce mouvement. Ce parcours artistique très riche est marqué par de multiples voyages (Italie, France, Espagne, Mexique), mais aussi par des troubles intérieurs, traumatismes et maladie psychique. Malgré son aspect inclassable, elle fait écho aux courants artistiques de l’époque. Carrington se veut une femme forte, libre d’influences, tout en restant attentive à ses contemporains et à la tradition.

D’emblée, on a l’impression de plonger dans l’imaginaire de l’enfance. Toiles, aquarelles, photos, écrits, objets peints, tout cet univers onirique est peuplé de créatures hybrides, mi-humaines, mi-animales. Il semble hermétique et illustratif si l’on n’arrive pas à déchiffrer les influences culturelles et l’enfance de l’artiste à son origine. Pour cela, ces symboles sont fascinants et énigmatiques à la fois.
Carrington a grandi dans une maison néogothique qui a inspiré son imagination d’enfant. Ses premières aquarelles dès l’âge de 15 ans témoignent d’une rare maturité, aussi bien d’une maîtrise technique que d’une richesse imaginaire.
Nourrie par des contes celtiques, elle invente son bestiaire, ses paysages irréels, ses personnages, parmi lesquels la figure récurrente d’une femme forte. Grâce à sa fine sensibilité et à son besoin vital de créer des images, elle trace déjà son destin, comme si elle devinait son chemin artistique à venir, autonome et affirmé.
Ses fantômes et ses monstres planent dans des espaces de conte de fée. Sa ligne s’affiche nette, ses couleurs saturées. Elle est une magicienne de ce monde qui s’enrichit progressivement. Ses symboles se multiplient et, avec le temps, forment sa cosmogonie à part. Ses métaphores s’ouvrent à des cultures très diverses : légendes irlandaises, bouddhisme, occultisme, kabbale, sans perdre toutefois son unité visionnaire reconnaissable et unique. Malgré ce syncrétisme culturel, l’œuvre reste cohérente, car l’artiste développe avec détermination sa vision personnelle. L’homme y est souvent lié à l’animal, aux plantes, comme incrusté dans la nature, d’où une lecture « écologiste » aujourd’hui parmi d’autres.

L’apprentissage artistique à Paris ne destine pas cette femme trop indépendante à un parcours académique. Elle dit : « Je n’avais pas le temps d’être la muse de qui que ce soit ; j’étais trop occupée (…) à apprendre à devenir une artiste. » Bien que puissante, elle est néanmoins très fragile. Son esprit est hanté à l’instar de sa maison d’enfance. Son œuvre devient pour elle un moyen de chasser ses démons, sorte d’exorcisme. Victime d’un viol collectif en Espagne, Carrington est internée dans un sanatorium à Santander. Son état vacille entre lucidité et folie. Son art lui permet de se guérir par l’introspection. L’artiste veut décidément modeler sa vie. Non loin de l’influence de Gustav Jung, elle comprend que lorsque sa psyché se dissout, elle doit trouver une voie nouvelle. D’où tant de personnages divisés sur ses images. Introspective, certes, cette œuvre est liée néanmoins aux mouvements artistiques de l’époque, surtout au surréalisme, mais aussi à la tradition, notamment à la Renaissance italienne, ce qui se voit dans les compositions modelées comme des scènes religieuses. Certaines toiles font penser à l’œuvre de Jérôme Bosch, comme Les Tentations de saint Antoine de 1945. Mais c’est avant tout le surréalisme qui inspire sa mythologie personnelle. André Breton la nomme « sorcière ». De même que des artistes d’avant-garde, elle s’exerce dans des techniques diverses, entre autres, en photographie. Ses scènes ressemblent beaucoup aux théâtralisations de Man Rey.
Sa rencontre avec Max Ernst est décisive, aventure aussi sentimentale qu’artistique. Dans leur maison à Saint-Martin-d’Ardèche, les deux artistes façonnent leur univers, peignent objets, murs, fenêtres.
En 1941, à New York, Carrington prend contact avec une communauté de surréalistes. Dès son séjour au Mexique, un an plus tard, elle enrichit sa palette aux motifs folkloriques mexicains et précolombiens. Là, elle vit sa maternité, mais l’art reste toujours sa vocation, son chemin pour guérir ses blessures.
En 1948, elle a sa première exposition personnelle dans la galerie Pierre Matisse à New York.
L’exposition au musée du Luxembourg permet de découvrir cette artiste si originale et assez méconnue. On pense à d’autres femmes indépendantes comme Frida Kahlo ou Louise Bourgeois, qui ont tracé leur parcours artistique à travers leurs expériences douloureuses, surmontées grâce à leur affirmation puissante.
Article rédigé par Maja Brick
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