Le Mal, première partie du Chant de D’Arco (qui en compte deux autres, prochainement publiées en français), publié aux éditions du Chemin de fer, est l’Enfer d’Antonio Moresco. Se plonger dans cet ouvrage mystérieux, sombre, presque poisseux, où le sang épais coule à flots et le chant cristallin de l’enfant résonne, où lumière et ténèbres ne s’opposent pas mais se confondent et où espoir et désespoir se livrent un combat sans merci et inutile, c’est pénétrer dans les profondeurs de l’imaginaire dantesque. « Je m’appelle D’Arco et je suis un flic mort », c’est par cette phrase, aussi tranchante que le fil d’un rasoir, que débute l’ouvrage de Moresco. Autant roman policier que roman noir, thriller ou poème métaphysique, le Mal met en parallèle deux mondes : la ville des morts et la ville des vivants. D’Arco, inspecteur mort, tué dans le monde des vivants par un gang de criminels qui se déguisaient en mannequins dans des boutiques de robes pour mariées, continue son travail dans le monde des morts. Intrigué par d’incessants chants nocturnes d’enfants, il mène l’enquête jusque dans le monde des vivants et mettra au jour un horrible réseau de criminels dirigé par un certain Homme de lumière. L’entretien avec Antonio Moresco est l’occasion, pour À Rebours, de se pencher sur les origines du Mal et de tenter d’en déterrer les racines les plus profondes.

À Rebours : Le Mal est un ouvrage qui pourrait s’apparenter à plusieurs genres littéraires : le fantastique, le thriller, le roman policier, le poème philosophique. Il décrit crûment le réel (la façon par exemple dont sont mis à mort des enfants), mais dans le même temps, il refuse le réalisme et se situe dans un au-delà. S’agit-il d’un livre inclassable ou indéfinissable ? Et si vous convoquez tous ces genres divers, est-ce parce que la question principale que le livre traite, à savoir celle du mal, excède justement cette classification ?
Antonio Moresco : C’est vrai, ce livre contient diverses facettes. C’est un véritable roman d’action, tout en étant également un roman noir, un thriller, etc. Mais il développe aussi une réflexion et soulève des questions de fond, sur le modèle des romans policiers ou fantastiques des XIXe ou XXe siècles dans lesquels transparaissait une certaine vision du monde ou une pensée particulière. À mon avis, les livres peuvent relever de plusieurs genres. Aujourd’hui, tout doit être compartimenté et catalogué : « Ceci est un roman noir, ceci est un roman d’amour, ce livre est comme ci ou doit être comme ça… ». Pour ma part, j’ai besoin de ne pas me limiter. En plaçant au centre de ce livre la question du mal, j’aborde clairement le problème des problèmes, le problème par excellence, sur lequel les philosophies et les religions se sont depuis toujours creusé la tête et cassé les dents. Car, à mon avis, ce sont les romanciers qui ont écrit les choses les plus justes sur ce sujet : ils ne mentent pas, ils ne jouent pas sur les mots, et ne cherchent pas de solutions qui consolent… Je réponds donc oui à votre question, c’est un livre certes un peu inclassable, mais tous les livres devraient l’être car cela signifie qu’ils ne se limitent pas à répéter ce qui a déjà été fait mille fois par le passé.
Vous venez d’indiquer que le roman serait la forme littéraire la plus à même de traiter la question du mal, davantage que l’essai philosophique par exemple. Pour quelle raison plus précisément les philosophes ne seraient-ils pas aussi qualifiés pour cela ? 
Les philosophes, même ceux que j’apprécie le plus comme Spinoza, se raccrochent parfois, quand ils sont confrontés au problème du mal, à n’importe quelle branche. C’est, pour eux, une question insoluble qui met à bas toute explication rationnelle, c’est l’inexplicable par excellence. Si Platon a exclu Homère de la République des Poètes, c’est parce que ce dernier a dit que le bien comme le mal pouvaient être l’œuvre des dieux. Or, pour Platon, c’est impossible en vertu du principe de non-contradiction. Et pourtant, c’est Platon qui a inventé ce principe, alors qu’Homère, lui, ne faisait que dire la vérité ! Même en considérant cette question sous le prisme de la religion, ce qui conduit à se demander, en bon providentialiste, comment Dieu peut laisser se perpétrer des choses aussi horribles dans le monde chaque jour, cela ne suffit pas à réfuter cette affirmation. Le mal est irréductible, tout comme la douleur. Les scientifiques et les médecins nous disent que la douleur ne trouve pas sa source à un endroit localisable et précis, elle est présente dans tout le corps et est purement individuelle : cette douleur qu’on ressent ne peut se communiquer à personne d’autre. Or, c’est faux. Lorsqu’un événement horrible se produit, disons par exemple la Shoah, la douleur et la souffrance ne concernent pas seulement ceux qui ont vécu ce drame dans les camps : elles se sont propagées et ont contaminé un très grand nombre de personnes, qui ont continué et continuent toujours à ressentir cette douleur dans leur cœur. Il me semble donc que les écrivains, et les poètes en particulier, sont dans le vrai quand il s’agit de décrire la réalité de la douleur et du mal, contrairement aux philosophes qui sont aveuglés par ce principe de non-contradiction (alors que le mal est une contradiction absolue !) ou aux religieux, car cela remet en cause leur conception providentielle de la vie et la bonté pure de Dieu. Les écrivains et les poètes, qui ne sont pas paralysés par ces camisoles de force mentales, osent, eux, montrer la vérité nue.
Le Mal est le premier volume d’une trilogie. Vous aviez déjà rédigé une trilogie auparavant, Giochi dell’eternità [littéralement Jeux de l’éternité]. Pourquoi une telle structure, récurrente dans votre œuvre ? Pouvez-vous parler des deux autres volumes, non encore traduits en français ?
Il s’agit en réalité non d’une trilogie mais d’un seul roman, très volumineux. L’éditeur a donc judicieusement décidé de le diviser en trois parties, dans la mesure où le coût de la traduction aurait, sinon, été trop élevé. Mais quand je me suis lancé dans l’écriture de cette histoire, je ne savais pas encore que j’irais plus loin que cette première partie. Une fois la rédaction achevée, je pensais que j’en avais fini avec tout cela, puis le personnage de D’Arco m’a, en quelque sorte, pris par le col et j’ai été contraint de continuer. C’est ainsi que ce roman en trois parties est né. Mais cette séparation en trois n’est pas du tout préjudiciable à l’histoire ou à mon intention de départ ; au contraire, il est courant, pour les romans qui mettent en scène un enquêteur de police, appelons-le ainsi, qui part à la recherche de sa propre identité, que l’auteur en fasse une série dont ce personnage est le héros récurrent. Les trois parties sont très liées les unes aux autres. D’ailleurs, l’ouvrage que vous avez mentionné, Giochi dell’eternità, que j’ai écrit sur une période de 35 ans et qui compte plus de 3 000 pages, a lui-même été publié en trois gros volumes. Mais pour moi, il s’agit d’une œuvre unique, que les éditions Feltrinelli publieront en Italie en octobre dans un coffret, qui formera un tout. En revanche, vous avez raison sur le chiffre trois : j’ai réparti mon Chant de D’Arco en trois parties ; Giochi dell’eternità compte lui aussi trois volumes, chacun divisé en trois parties. J’ai une obsession pour le trois, une obsession dantesque.
Une autre récurrence dans votre œuvre, c’est le chant. Ici, tout part d’une enquête sur les raisons qui poussent des enfants de la ville des morts à chanter. Vous avez également écrit Canti del Caos, Canto degli Alberi ou bien Canto del Buio e della Luce. Qu’est-ce que le chant représente pour vous ? Revendiquez-vous une filiation avec les chants antiques (Homère, Hésiode…) ?
À un moment donné de ma carrière littéraire (ce n’est pas arrivé dès le départ), cette idée du chant m’est apparue comme une évidence, c’est-à-dire non pas comme une narration qui se contenterait de décrire le monde, mais comme quelque chose qui voudrait aussi chanter ce monde et le faire chanter. Par exemple, dans Canto del buio, le chant est le moyen d’expression de toute une série de personnages qui peuplent le livre, qui se débarrassent radicalement des structures narratives classiques et s’adressent directement au lecteur par ce biais. C’est là ma rébellion contre l’idée d’une littérature qui se contenterait d’être le miroir de la réalité. Or, pour moi, la littérature chante aussi le monde, elle ne doit pas se limiter à le décrire et à le représenter. Au fur et à mesure que j’écrivais, cette idée s’est imposée de plus en plus clairement, et c’est pour cela que le mot « chant » revient si souvent dans mes titres.

Votre livre est fait de parallélismes ou de contrastes (ombre, lumière, ville des morts, ville des vivants…) mais qui ne sont pas des contradictions. Au contraire, tout se mêle : l’espace et le temps sont flous. Par exemple, la ville des vivants et celle des morts ne cessent de s’étendre, elles n’ont pas de frontières. D’Arco se pose régulièrement la question de savoir ce qui vient avant ou après : le mal ou le bien, l’innocence ou la culpabilité, la mort ou la vie, et il traverse tout le roman sans bien comprendre ce qu’il lui arrive. Qu’est-ce que traduit chez vous ce refus de la binarité ? Le fait que la réalité ne puisse pas être contenue dans une explication ? Si l’on vous cite : « Il n’y a pas qu’une seule et unique réalité mais des choses qui en cachent d’autres ».
Notre culture et notre savoir occidentaux ont évolué sur la base d’oppositions constantes. Prenons par exemple la dichotomie lumière/ténèbres ; Dieu dit, au début de la Bible : « Que la lumière soit ». La lumière de la vérité s’oppose donc aux ténèbres de l’ignorance. Les philosophes, eux, affirment : « Là est la vérité, le reste n’est donc que mensonge », ils font eux aussi une distinction, alors que ce qu’ils appellent mensonge peut très bien contenir des éléments de vérité. Notre culture semble se nourrir d’antinomies et de contradictions, tout l’édifice repose sur cela. Pourtant, si l’on s’approche de ces antinomies et de ces contradictions et si on les pénètre, nous voyons bien qu’elles ne sont ni démontrables ni vraies. Je me suis donc rebellé contre cette idée de sempiternelle opposition, et je me suis mis à remettre en question tout ce discours autour du combat entre la lumière et l’ombre dans mon livre la Petite Lumière [la Lucina], qui décrit une correspondance puis une étreinte entre lumière et ombre. J’ai également écrit un ouvrage, qui n’a pas encore été traduit en français, intitulé Canto del Buio e della Luce [Chant de l’ombre et de la lumière], où j’aborde de front la question de la lumière sur un plan également scientifique. Pour ce livre-là, j’ai dialogué avec des physiciens et des mathématiciens, et nous avons débattu sur le fait de savoir si la lumière est bien un fait acquis ou non. Il s’avère qu’elle ne l’est pas, elle provient du plus profond de l’univers et elle nous parvient après un voyage qui se calcule en millions d’années, depuis le fameux âge sombre. Bref, on tient pour acquis des éléments qui ne le sont pas. Je rejette aussi, à ce titre, le discours traditionnel qu’on tient sur la vie et la mort. Toute notre culture adopte une vision progressiste de l’histoire : on part d’un point A pour arriver à un point B selon une logique de progrès constant. Mais ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent : la ligne n’est pas droite, il y a des accidents, des retours en arrière, puis on avance de nouveau. Les écrivains ne doivent pas continuer à restituer ou raconter un monde qui n’existe pas. Voilà la raison pour laquelle mes livres assemblent des choses qui semblent à première vue contradictoires et refusent la binarité.
Il existe un autre contraste entre le personnage de D’Arco, qui ne dit pas un mot, et les assassins, qui tiennent de longs discours.
C’est vrai, D’Arco ne parle pas, ou du moins très peu. Il s’exprime par des gestes, par des mouvements de tête ou des expressions de visage. Les assassins d’enfants, qu’il pourchasse et qu’il tue, éprouvent au contraire le besoin, sous l’effet de l’angoisse, d’expliquer les raisons qui les ont poussés à perpétrer ces crimes. Ils se racontent et déblatèrent, en ressentant un besoin de confession, comme s’ils attendaient ou désiraient en quelque sorte l’arrivée de D’Arco pour se libérer de leurs propres tourments. Ce sont des tourmentés, des âmes en peine, et ils expient leurs fautes par la parole, comme dans l’Enfer de Dante.

Comme on le disait, le traitement que vous faites de la lumière, par exemple, est révélateur. Elle n’est pas, dans le livre, synonyme de révélation. Le principal antagoniste est « l’Homme de lumière », qui vit dans un palais lumineux et qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses.
Oui, je ne considère pas que la lumière soit le bien et l’obscurité le mal. C’est parfois le contraire : la lumière efface presque le monde tant elle éblouit. Nous vivons d’ailleurs une époque où la lumière efface les contours du monde. Et ce personnage de l’Homme de lumière, qui est à la tête de ce réseau criminel, expose sa vision effrayante du monde. Il dit aussi, certes, des choses vraies et tout à fait justes, mais en dernier ressort, cette vision ne peut être acceptée comme telle, bien qu’elle soit rationnelle. C’est ainsi : il arrive qu’on dise des choses qui, sur le plan rationnel, tiennent la route, mais elles finissent par se retourner contre ceux-là même qui les émettent car elles constituent la surface séduisante d’un véritable monde infernal et ne servent qu’à le justifier. Pour moi, l’écrivain doit côtoyer de très près le mal, presque jusqu’à s’y brûler. Il court à mon avis deux dangers : se sentir moralement supérieur, ce qui lui permettrait de juger son prochain depuis le haut d’une chaire, comme si le fait même d’être écrivain lui procurait une sorte de licence morale, alors qu’il est fait de la même matière que tous les autres ; et épouser le mal, ne faire qu’un avec lui, s’y identifier. Or, il ne doit être le porte-parole ni du bien ni du mal. Il doit les fréquenter pour pouvoir les observer et les restituer sous sa plume, mais il ne doit pas aller plus loin, à savoir devenir une figure morale édifiante, ou choisir cette échappatoire très facile qui consiste à se faire le chantre du mal. Il doit opposer une résistance et rester sur le fil du rasoir entre ces deux choses-là, tout en prenant garde à ne pas pencher de l’un ou de l’autre côté, car il suffit de peu pour qu’il tombe.
On peut déceler une similitude avec les Cantos de Pound qui, lui aussi, traite de l’opposition entre ténèbres et lumière, cette lumière qui, dans le chant XVII, « n’est point solaire », comme dans votre ouvrage. Est-ce une filiation que vous revendiquez ?
C’est intéressant. Très honnêtement, j’avoue ne pas avoir lu tous les Cantos, seulement les Chants pisans, qu’il a écrits en prison. Mais je rejoins cette notion de lumière non solaire. J’ai moi aussi cette idée de la lumière qui, parfois, obscurcit, et il faut de l’obscurité dans le monde pour que les choses puissent ressortir à nos yeux ; si tout n’était que lumière, cela équivaudrait à aveugler en éblouissant. Ce qui est écrit sur le tableau de la vie en serait comme effacé, donc je me livre aussi à l’éloge de l’obscurité et des ténèbres.
Vous avez indiqué que Leopardi est l’un de vos auteurs de chevet, vous avez d’ailleurs écrit une lettre d’amour à Leopardi. On peut repérer dans votre livre la philosophie du désespoir léopardienne, qui écrit dans Brutus le jeune : « Est-il moins dur le mal / Qui n’a pas de remède ? Ne sent-il pas la douleur, / Qui n’a pas d’espérance ? ». Peut-on dire que le Mal est aussi une déclaration d’amour à Leopardi ?

Savez-vous que Leopardi a même composé un chant dédié à Ahriman, un esprit démoniaque chez les Perses ? Il lui adresse une prière [« l’Hymne à Ahriman » en français] et l’invoque en disant : « Récompense-moi, emporte-moi dans la mort, car cette vie me tue[1] ». J’ai écrit un livre sur Leopardi, qui n’est pas un essai, mais une véritable lettre d’amour à cet auteur qui a été le premier à me toucher au plus profond de mon âme. J’étais, dans ma jeunesse, un garçon très renfermé, un peu dyslexique, et très en retard à l’école. Je ne parvenais pas à apprendre à lire correctement, et cette rencontre avec Leopardi (notamment avec l’un de ses poèmes sur l’infini), durant mon adolescence, a été déterminante et m’a délivré de mes blocages. Je lui dois ce tournant qu’a pris ma vie et ma décision ultérieure de devenir écrivain. Ce poète ne ferme pas les yeux face au mal, c’est pour cela qu’il a été rejeté par la culture italienne positiviste. À son époque, en Italie, on considérait qu’on avait emprunté la route du progrès, que c’était inévitable et que tout conduisait automatiquement au Bien. Leopardi a dit : non, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Il est toujours désagréable de voir son reflet dans le miroir qu’autrui nous tend et d’y contempler non l’image qu’on voudrait donner de soi mais la véritable image de ce que nous sommes. Cela ne peut que provoquer la colère, d’où l’isolement qu’on lui a imposé et qu’il a dû subir. On l’a mis à l’écart car on ne voulait pas voir la vérité qu’il nous martelait malgré nous. J’ai un amour profond pour Leopardi, il m’a transmis un enseignement inestimable en me disant la vérité, et c’est pour cela que je le considère comme un véritable ami. L’ami véritable n’est pas celui qui te raconte des mensonges pour te faire plaisir et te caresser dans le sens du poil, c’est celui qui te dit la vérité, même si elle est difficile à entendre. Leopardi faisait néanmoins aussi l’éloge des illusions. Il ne se contentait pas de dire que tout, ici-bas, est pourri et qu’il n’y a rien à faire pour y remédier, ce serait trop décourageant. Il disait surtout que la seule raison de vivre, c’est la force des illusions et de l’imagination. C’est par l’illusion qu’une lueur se fait dans l’obscurité.
Peut-on dire que le personnage de D’Arco est nihiliste parce qu’il veut éradiquer tout le mal du monde ?
Non, tout le drame du livre réside dans le fait que D’Arco est animé par ce désir de réduire le plus possible la part que prend le mal dans le monde, mais il se rend compte très vite qu’il n’arrive jamais à intervenir à temps pour empêcher les crimes et que, parfois, il provoque lui-même le mal en l’attirant. Le mal le poursuit jusqu’à la fin du livre, et au-delà puisque cette histoire continue. Et en effet, à un certain moment, il se dit que tout effort est vain et que le monde est perdu, mais, selon moi, le plus beau et le plus émouvant chez ce personnage, c’est qu’il ne se résigne jamais. Il pourrait être fataliste et se dire qu’il n’y a plus rien à faire, et que le monde est ainsi fait, comme le font tant d’artistes et d’œuvres contemporains qui se contentent de décrire la réalité des choses de manière lucide et rassurante, d’une certaine manière. Si je me contentais de cela, je continuerais à prendre une posture d’écrivain, tout à fait inoffensif, calotte sur la tête et grosses pantoufles aux pieds, sans me fatiguer. Lui, il continue d’espérer. Son attitude est très adolescente, il n’a pas atteint la maturité nécessaire pour accepter le monde tel qu’il est. Il persiste à ne pas l’accepter, même s’il est désespéré de voir que tous ses efforts ne sont pas payants et ne sont pas suffisants pour éradiquer le mal.
Le désespoir et le nihilisme posent la question de la transcendance : il n’y a pas de présence divine dans cet ouvrage, même si le ciel est un élément récurrent ; la lumière n’est pas divine. Et s’il n’y a pas d’espérance, il n’y a pas de miracles. Cette suppression de tout élément divin a-t-elle été délibérée pour vous ?
Eh bien oui, D’Arco ne croit assurément pas en Dieu, tout comme moi. Mais dans le même temps, il a besoin d’éprouver le mal et la douleur pour trouver une explication à l’absurdité du monde. Or, il ne parvient à trouver aucune consolation, qu’elle soit religieuse ou de tout autre sorte. Sur cette question spécifique de la transcendance, je ne peux que renvoyer à la troisième partie du livre (qui n’est pas encore traduite en français), dans les toutes dernières pages, où D’Arco aborde ce sujet, d’une certaine manière. Il endure un long parcours initiatique, mais ni lui, ni moi, ne fournissons de consolations religieuses, absolument pas.
Pourtant, en lisant ce livre, on pense beaucoup à la Divine Comédie de Dante, avec une structure en trilogie (qui rappelle la Trinité). L’enfant guide de D’Arco est Virgile, le personnage de « Elle » est Béatrice (et d’ailleurs, D’Arco la cherche sans la trouver, vous évoquez aussi, dans le palais de l’Homme de lumière, qui serait une sorte d’enfer, le gouffre en forme d’entonnoir qui est justement la forme que prend l’Enfer chez Dante).
Il y a, dans la culture italienne, des œuvres qui ont marqué l’imaginaire, et la Divine Comédie est clairement l’une d’entre elles. Dante est un auteur que j’apprécie beaucoup et qui m’a beaucoup marqué, à l’instar de Leopardi ; je lui ai même consacré un livre qui forme une sorte de corps-à-corps avec la Vie nouvelle, le premier livre de Dante. Il est une clef pour comprendre un grand nombre de mécanismes de pensée, qui vont bien au-delà de la culture médiévale et religieuse. Il est en effet possible de voir le Mal comme une sorte de lointain descendant de l’Enfer. Dans mon livre, l’enfer est traversé par un chant d’enfants. D’ailleurs, j’ai écrit ce livre à partir d’un rêve que j’ai fait, celui d’une ville sombre parsemée de gratte-ciel dans laquelle l’on entendait des voix d’enfants qui chantaient. Tout vient de là. Dans cette ville se trouvent l’horreur mais aussi la beauté du chant, et c’est ce qui rend la situation encore plus dramatique et déchirante. En effet, s’il n’y avait que l’horreur ou le chant, il serait tout à fait possible de fournir une explication logique ; mais la combinaison de ces deux éléments difficilement associables participe du mystère de cet univers, qu’on peut qualifier en effet de dantesque. Ces deux éléments contraires coexistent et forment une contradiction qui est comme une blessure qui ne se referme jamais.

La figure de l’enfant, allégorie de l’innocence, traverse ce livre mais également toute votre œuvre. Pour quelle raison ?
Le premier des enfants du livre est Virgile, d’après le grand poète bien sûr, un enfant dont le corps est marqué d’une large cicatrice. Mes livres regorgent de figures, notamment d’enfants. Par exemple, mon premier livre, Clandestinità, est un recueil de trois longues nouvelles, dont l’une d’elles, intitulée « le Trou », évoque un jeune garçon qui découvre le monde à travers la fosse d’une de ces latrines de campagne qui étaient encore, il n’y a pas si longtemps, en extérieur. Par ce trou qui le fascine, qui devient une sorte de portail ou de cordon ombilical qui le relie au cœur de la terre, il observe des curiosités et des présages. C’est à l’enfance qu’on reçoit le premier contrecoup du monde et c’est à cet âge-là que les choses s’impriment avec le plus de force, parce qu’on les voit pour la première fois. En tant qu’écrivain, je suis comme cela aussi, j’entrevois les choses comme si je les découvrais et c’est peut-être de là que découlent certaines caractéristiques de mon écriture. Je n’ai pas assimilé toutes ces choses extérieures, je les vis encore comme si je n’avais pas le cuir durci par la vie.
Tout est retourné, on mélange les contraires (le réel et l’illusoire, le mensonge et la vérité) ; ici, par exemple, ce sont les mères qui tuent leurs enfants. Le livre développe aussi l’imaginaire, fait appel aux allégories, la mort occupe une place centrale… Finalement, on pourrait dire du Mal que c’est un roman baroque.
Je vois ce que vous voulez dire. Le mot « baroque » a été mis à toutes les sauces. Si l’on place ce mot dans la lignée de Shakespeare ou Cervantes, cela tient la route. Et il faut également compter sur la place centrale qu’occupent, dans mon roman, la mort, le mal, etc., qui sont en effet des thèmes que le baroque a beaucoup exploités. Mais je ne m’y reconnais pas si l’on entend par ce terme « l’ornementation », la « surabondance » de la fioriture. Je préfère le prendre dans son sens le plus fort, et l’exemple que vous prenez de ces figures de mères qui tuent leurs enfants pour, en quelque sorte, les sauver est parfaitement juste. Ce sont des figures archétypales qui touchent à la racine des choses que l’on ne veut pas voir. Comme je l’ai dit, c’est un livre d’action et d’aventure, mais qui est imprégné de moi, donc on y trouve des éléments qui n’apparaissent généralement pas dans les romans policiers-types, les romans noirs, etc., qui se contentent de raconter la mécanique des choses, en y glissant éventuellement, pour les moins réussis d’entre eux, pas mal de scènes sadiques. Avec le Mal, j’ai entrepris une œuvre de réflexion, et pour exprimer cette réflexion, j’ai eu besoin d’un avatar, de ce personnage qui, justement parce qu’il est naïf, sans défense et vulnérable, parvient à envisager la vie avec une certaine force brute, une violence naturelle.
Il y a peu d’éléments d’humour, hormis peut-être le personnage de l’Épervier, le supérieur de D’Arco, ce qui procure au récit une tonalité très sombre…
Vous avez raison, dans ce livre-ci, il y a peu, voire pas, d’humour. Sa tonalité principale est sombre et désespérée, en raison notamment du fait que je l’ai écrit à un moment de ma vie où je voyais les choses sous cet angle-là. Même si cela peut paraître étrange, j’aime beaucoup la comédie. On sait que les extrêmes se rejoignent, et la comédie et la tragédie ont beaucoup en commun. Leopardi, encore lui, fait, dans son Zibaldone, un grand éloge du rire, lui, le philosophe le plus pessimiste qui soit. Il dit ainsi que celui qui ne craint pas de rire ne craint pas non plus de mourir. Moi-même, j’ai montré que je pouvais y avoir largement recours, notamment dans Canti del Caos [les Chants du chaos] qui contient de nombreux passages de ce genre, et qui vont loin dans le burlesque. J’ai récemment écrit un livre d’un comique extrême, à tel point que cinq grands éditeurs s’en sont scandalisés et ont refusé de le publier, alors que je suis arrivé à un stade de ma carrière où l’on ne refuse plus de me publier. Ces éditeurs ont jugé ce livre trop vulgaire, trop sale, trop obscène… Mais pour en revenir au Mal, il est vrai que le comique n’y a pas sa place. Je dirais qu’il adopte une tonalité très nouvelle par rapport à ce que j’ai pu écrire auparavant.
Ce qui rehausse l’aspect sombre du roman tient aussi au fait que l’action se déroule la plupart du temps la nuit. Les combats, par exemple, se font la nuit. L’atmosphère est également poisseuse, avec une prédominance du liquide (« ce n’est pas de l’eau mais un mélange de boue et de sang »). Les paysages sont souvent en ruines ou dévastés…
C’est un livre nocturne, dans lequel le sang coule à flots, et j’ai vraiment ressenti le besoin de m’immerger dans l’horreur, dans le mal, même sous sa forme la plus violente. C’est donc le livre de la nuit, du mal et du sang, mais aussi celui du combat, de l’impossibilité de capituler. Ces deux éléments s’affrontent : plus il fait sombre, et plus le monde est menaçant, plus D’Arco est incapable de capituler. En un sens, c’est un super-héros, justement parce qu’il continue à se battre alors qu’il n’a plus d’espoir.
Pouvez-vous dire un mot de votre prochain livre ?
Je ne peux pas en parler, car c’est un livre qui revêt une importance particulière. Il est né d’une histoire que j’ai entièrement inventée et dont la fin est très dramatique. J’y inclus des choses que je n’ai encore jamais dites. C’est la raison pour laquelle, avant celui-là, j’ai rédigé un roman comique déjanté : je devais rassembler mes forces pour le dernier duel.
Propos recueillis et traduits de l’italien par Guillaume Narguet
Versione originale
Antonio Moresco : « Lo scrittore deve stare a stretto contatto con il male, quasi fino a bruciarsici »
Il Male, prima parte del Canto di D’Arco (che ne comprende altre due, in uscita prossimamente in francese), pubblicato dalle edizioni Chemin de fer, è l’Inferno di Antonio Moresco. Immergersi in quest’opera misteriosa, cupa, quasi viscida, dove il sangue denso scorre a fiumi e risuona il canto cristallino del bambino, dove luce e tenebre non si contrappongono ma si confondono e dove speranza e disperazione ingaggiano una lotta senza pietà e inutile, significa penetrare nelle profondità dell’immaginario dantesco. « Mi chiamo D’Arco e sono uno sbirro morto », è con questa frase tagliente come il filo di un rasoio che inizia l’opera di Moresco. Romanzo poliziesco quanto noir, thriller o poesia metafisica, Il Male mette in parallelo due mondi : la città dei morti e la città dei vivi. D’Arco, ispettore morto, ucciso nel mondo dei vivi da una banda di criminali che si travestivano da manichini nei negozi di abiti da sposa, continua il suo lavoro nel mondo dei morti. Incuriosito da incessanti canti notturni di bambini, conduce le indagini fino al mondo dei vivi e porterà alla luce una orribile organizzazione criminale guidata da un certo Uomo di Luce. L’intervista con Antonio Moresco è l’occasione, per À Rebours, di soffermarsi sulle origini del Male e di tentare di scovarne le radici più profonde.
À Rebours : Il Male è un’opera che potrebbe avvicinarsi a diversi generi letterari: il fantastico, il thriller, il romanzo poliziesco, la poesia filosofica. Descrive crudamente la realtà (il modo, ad esempio, in cui vengono uccisi dei bambini), ma allo stesso tempo rifiuta il realismo e si colloca in un aldilà. Si tratta di un libro inclassificabile o indefinibile? E se lei richiama tutti questi generi diversi, è perché la questione principale trattata dal libro, ovvero quella del male, supera proprio questa classificazione?
Antonio Moresco : È vero, questo libro ha diverse sfaccettature. È un vero romanzo d’azione, ma anche un noir, un thriller, ecc. Tuttavia, contiene anche una riflessione e solleva questioni di fondo, sul modello dei romanzi polizieschi o fantastici del XIX e XX secoli in cui traspariva una certa visione del mondo o un pensiero particolare. A mio avviso, i libri possono appartenere a diversi generi. Oggi tutto deve essere compartimentato e catalogato: «Questo è un romanzo noir, questo è un romanzo d’amore, questo libro è così o deve essere così…». Da parte mia, ho bisogno di non limitarmi. Ponendo al centro di questo libro la questione del male, affronto chiaramente il problema dei problemi, il problema per eccellenza, su cui filosofie e religioni si sono da sempre scervellate e hanno sbattuto la testa. Perché, a mio avviso, sono i romanzieri ad aver scritto le cose più giuste su questo argomento: non hanno mentito, né giocato con le parole, né cercato soluzioni consolatorie… Rispondo quindi sì alla vostra domanda, è un libro certamente un po’ inclassificabile, ma tutti i libri dovrebbero esserlo perché ciò significherebbe che non si limitano a ripetere ciò che è già stato fatto mille volte in passato.
Ha appena affermato che il romanzo sarebbe la forma letteraria più adatta a trattare la questione del male, più del saggio filosofico, ad esempio. Per quale motivo, più precisamente, i filosofi non sarebbero altrettanto qualificati per farlo?
I filosofi, anche quelli che apprezzo di più come Spinoza, a volte, quando si trovano di fronte al problema del male, si aggrappano a qualsiasi cosa. Per loro è una questione irrisolvibile che mette a repentaglio ogni spiegazione razionale, è l’inspiegabile per eccellenza. Se Platone ha escluso Omero dalla Repubblica dei Poeti, è perché quest’ultimo ha detto che sia il bene che il male potevano essere opera degli dei. Ora, per Platone, ciò è impossibile in virtù del principio di non contraddizione. Eppure, è stato Platone a inventare questo principio, mentre Omero non faceva altro che dire la verità! Anche considerando la questione dal punto di vista della religione, il che porta a chiedersi, da buon providentialista, come Dio abbia potuto permettere che ogni giorno si perpetrassero cose così orribili nel mondo, ciò non basta a confutare questa affermazione. Il male è irriducibile, proprio come il dolore. Gli scienziati e i medici ci dicono che il dolore non ha origine in un punto localizzabile e preciso, è presente in tutto il corpo ed è puramente individuale: questo dolore che proviamo non può essere comunicato a nessun altro. Eppure, questo è falso. Quando si verifica un evento orribile, diciamo ad esempio la Shoah, il dolore e la sofferenza non riguardano solo coloro che hanno vissuto quel dramma nei campi: si sono propagati e hanno contagiato un numero molto grande di persone, che hanno continuato e continuano tuttora a provare quel dolore nel loro cuore. Mi sembra quindi che gli scrittori, e i poeti in particolare, abbiano ragione quando si tratta di descrivere la realtà del dolore e del male, a differenza dei filosofi, che sono accecati dal principio di non contraddizione (mentre il male è una contraddizione assoluta!), o dei religiosi, poiché ciò mette in discussione la loro concezione provvidenziale della vita e la pura bontà di Dio. Gli scrittori e i poeti, che non sono paralizzati da queste camicie di forza mentali, osano invece mostrare la nuda verità.
Il Male è il primo volume di una trilogia. In passato aveva già scritto una trilogia, Giochi dell’eternità. Perché questa struttura, ricorrente nella sua opera? Può parlarci degli altri due volumi, non ancora tradotti in francese?
In realtà non si tratta di una trilogia, bensì di un unico romanzo, molto voluminoso. L’editore ha quindi saggiamente deciso di dividerlo in tre parti, dato che il costo della traduzione sarebbe stato troppo elevato. Ma quando ho iniziato a scrivere questa storia, non sapevo ancora che sarei andato oltre questa prima parte. Una volta terminata la stesura, pensavo di aver chiuso con tutto questo, poi il personaggio di D’Arco mi ha, in un certo senso, preso per il collo e sono stato costretto a continuare. È così che è nato questo romanzo in tre parti. Ma questa suddivisione in tre parti non va affatto a discapito della storia o della mia intenzione iniziale; al contrario, è comune, per i romanzi che hanno come protagonista un investigatore di polizia, chiamiamolo così, che parte alla ricerca della propria identità, che l’autore ne faccia una serie in cui questo personaggio è l’eroe ricorrente. Le tre parti sono strettamente legate tra loro. Del resto, l’opera che hai citato, Giochi dell’eternità, che ho scritto nell’arco di 35 anni e che conta più di 3.000 pagine, è stata a sua volta pubblicata in tre grossi volumi. Ma per me si tratta di un’opera unica, che le edizioni Feltrinelli pubblicheranno in Italia a ottobre in un cofanetto, che formerà un tutto unico. D’altra parte, ha ragione riguardo al numero tre: ho suddiviso il mio Canto di D’Arco in tre parti; anche Giochi dell’eternità conta tre volumi, ciascuno diviso in tre parti. Ho un’ossessione per il tre, un’ossessione dantesca.
Un altro tema ricorrente nella sua opera è il canto. Qui tutto parte da un’indagine sulle ragioni che spingono i bambini della città dei morti a cantare. Ha scritto anche Canti del Caos, Canto degli Alberi o ancora Canto del Buio e della Luce. Cosa rappresenta per lei il canto? Rivendica una discendenza dai canti antichi (Omero, Esiodo…)?
Ad un certo punto della mia carriera letteraria (non è successo fin dall’inizio), questa idea del canto mi è apparsa come un’evidenza, cioè non come una narrazione che si accontentasse di descrivere il mondo, ma come qualcosa che volesse anche cantare quel mondo e farlo cantare. Ad esempio, in Canto del Buio, il canto è il mezzo di espressione di tutta una serie di personaggi che popolano il libro, che si liberano radicalmente delle strutture narrative classiche e si rivolgono direttamente al lettore attraverso questo mezzo. È questa la mia ribellione contro l’idea di una letteratura che dovrebbe limitarsi a essere lo specchio della realtà. Ebbene, per me la letteratura canta anche il mondo, non deve limitarsi a descriverlo e a rappresentarlo. Man mano che scrivevo, questa idea si è imposta sempre più chiaramente, ed è per questo che la parola «canto» ricorre così spesso nei miei titoli.
Il suo libro è costellato di parallelismi o contrasti (ombra, luce, città dei morti, città dei vivi…) che però non sono contraddizioni. Al contrario, tutto si fonde: spazio e tempo sono sfocati. Ad esempio, la città dei vivi e quella dei morti non smettono mai di espandersi, non hanno confini. D’Arco si chiede regolarmente cosa venga prima o dopo: il male o il bene, l’innocenza o la colpa, la morte o la vita, e attraversa tutto il romanzo senza capire bene cosa gli stia succedendo. Cosa rappresenta per lei questo rifiuto della dicotomia? Il fatto che la realtà non possa essere racchiusa in una spiegazione? Se vi citano : « Non esiste un’unica realtà, ma cose che ne nascondono altre ».
La nostra cultura e il nostro sapere occidentali si sono evoluti sulla base di costanti contrapposizioni. Prendiamo ad esempio la dicotomia luce/tenebre; Dio dice, all’inizio della Bibbia: « Sia la luce ». La luce della verità si oppone quindi alle tenebre dell’ignoranza. I filosofi, dal canto loro, affermano: « Ecco la verità, il resto non è che menzogna », e anche loro fanno una distinzione, mentre ciò che chiamano menzogna può benissimo contenere elementi di verità. La nostra cultura sembra nutrirsi di antinomie e contraddizioni, l’intero edificio si basa su questo. Eppure, se ci avviciniamo a queste antinomie e contraddizioni e le approfondiamo, vediamo bene che non sono né dimostrabili né vere. Mi sono quindi ribellato a questa idea di opposizione perpetua e ho iniziato a mettere in discussione tutto quel discorso sulla lotta tra luce e ombra nel mio libro La Lucina, che descrive una corrispondenza e poi un abbraccio tra luce e ombra. Ho scritto anche un’opera, che non è ancora stata tradotta in francese, intitolata Canto del Buio e della Luce, in cui affronto di petto la questione della luce anche su un piano scientifico. Per quel libro ho dialogato con fisici e matematici, e abbiamo discusso sul fatto che la luce sia o meno un dato di fatto. Risulta che non lo è: proviene dal più profondo dell’universo e ci raggiunge dopo un viaggio che si calcola in milioni di anni, a partire dalla famosa era oscura. Insomma, diamo per scontati elementi che non lo sono. A questo proposito, respingo anche il discorso tradizionale che si fa sulla vita e sulla morte. Tutta la nostra cultura adotta una visione progressista della storia: si parte da un punto A per arrivare a un punto B secondo una logica di progresso costante. Ma non è così che funzionano le cose: la linea non è retta, ci sono incidenti, passi indietro, poi si va avanti di nuovo. Gli scrittori non devono continuare a riprodurre o raccontare un mondo che non esiste. Ecco perché i miei libri mettono insieme cose che a prima vista sembrano contraddittorie e rifiutano la dicotomia.
C’è un’altra contraddizione tra il personaggio di D’Arco che non parla e gli assassini che fanno lunghi discorsi.
È vero, D’Arco non parla, o almeno molto poco. Si esprime con i gesti, con i movimenti del capo o con le espressioni del viso. Gli assassini di bambini, che lui insegue e uccide, provano invece il bisogno, sotto l’effetto dell’angoscia, di spiegare le ragioni che li hanno spinti a commettere quei crimini. Raccontano e farneticano, sentendo il bisogno di confessarsi, come se in qualche modo aspettassero o desiderassero l’arrivo di D’Arco per liberarsi dai propri tormenti. Sono persone tormentate, anime in pena, ed espiano le loro colpe con la parola, come nell’Inferno di Dante.
Come dicevamo, il modo in cui trattate la luce, ad esempio, è rivelatore. Nel libro, essa non è sinonimo di rivelazione. Il principale antagonista è « l’Uomo di luce », che vive in un palazzo luminoso e che pone più domande di quante ne dia.
Sì, non ritengo che la luce sia il bene e l’oscurità il male. A volte è proprio il contrario : la luce quasi cancella il mondo, tanto è accecante. Del resto viviamo in un’epoca in cui la luce cancella i contorni del mondo. E questo personaggio dell’Uomo di luce, che è a capo di questa rete criminale, espone la sua visione spaventosa del mondo. Dice anche, certo, cose vere e del tutto giuste, ma in ultima analisi questa visione non può essere accettata in quanto tale, sebbene sia razionale. È così: capita di dire cose che, sul piano razionale, reggono, ma finiscono per ritorcersi contro proprio coloro che le pronunciano perché costituiscono la superficie seducente di un vero mondo infernale e servono solo a giustificarlo. Per me, lo scrittore deve stare a stretto contatto con il male, quasi fino a bruciarsici. A mio avviso, corre due pericoli: sentirsi moralmente superiore, il che gli permetterebbe di giudicare il prossimo dall’alto di un pulpito, come se il fatto stesso di essere scrittore gli procurasse una sorta di licenza morale, mentre è fatto della stessa materia di tutti gli altri; e sposare il male, diventare un tutt’uno con esso, identificarsi con esso. Eppure, non deve essere il portavoce né del bene né del male. Deve frequentarli per poterli osservare e restituirli con la sua penna, ma non deve andare oltre, ovvero diventare una figura morale edificante, o scegliere quella via d’uscita molto facile che consiste nel farsi cantore del male. Deve opporre resistenza e rimanere sul filo del rasoio tra queste due cose, facendo attenzione a non pendere da una parte o dall’altra, perché basta poco perché cada.
Si può notare una somiglianza con i Cantos di Pound, che anch’egli affronta il tema dell’opposizione tra tenebre e luce, quella luce che, nel canto XVII, « non è solare », come nel suo libro. È una filiazione che lei rivendica?
È interessante. In tutta onestà, ammetto di non aver letto tutti i Cantos, ma solo i Cantos pisani, che ha scritto in prigione. Ma condivido questa idea di luce non solare. Anch’io ho questa idea della luce che, a volte, oscura, e c’è bisogno di oscurità nel mondo affinché le cose possano risaltare ai nostri occhi; se tutto fosse solo luce, equivarrebbe ad accecare abbagliando. Ciò che è scritto sul quadro della vita sarebbe come cancellato, quindi anch’io mi dedico all’elogio dell’oscurità e delle tenebre.
Lei ha affermato che Leopardi è uno dei suoi autori preferiti; ha persino scritto una lettera d’amore a Leopardi. Nel suo libro si può individuare la filosofia della disperazione leopardiana, che in Bruto Minore scrive: « Men duro è il male / Che riparo non ha? dolor non sente / Chi di speranza è nudo? ». Si può dire che Il Male sia anche una dichiarazione d’amore a Leopardi?
Sapevate che Leopardi ha persino composto un canto dedicato ad Arimane, uno spirito demoniaco nella mitologia persiana? Gli rivolge una preghiera e lo invoca dicendo: « Ricompensami, portami nella morte, poiché questa vita mi uccide[1] ». Ho scritto un libro su Leopardi, che non è un saggio, ma una vera e propria lettera d’amore a questo autore che è stato il primo a toccarmi nel profondo dell’anima. Da giovane ero un ragazzo molto introverso, un po’ dislessico e molto indietro a scuola. Non riuscivo a imparare a leggere correttamente, e quell’incontro con Leopardi (in particolare con una delle sue poesie sull’infinito), durante la mia adolescenza, è stato determinante e mi ha liberato dai miei blocchi. Gli devo questa svolta che ha preso la mia vita e la mia successiva decisione di diventare scrittore. Questo poeta non chiude gli occhi di fronte al male, ed è per questo che è stato rifiutato dalla cultura positivista italiana. Ai suoi tempi, in Italia, si riteneva di aver intrapreso la via del progresso, che fosse inevitabile e che tutto conducesse automaticamente al Bene. Leopardi ha detto: no, non è così che funziona. È sempre sgradevole vedere il proprio riflesso nello specchio che gli altri ci tendono e contemplarvi non l’immagine che vorremmo dare di noi stessi, ma la vera immagine di ciò che siamo. Questo non può che provocare rabbia, da cui l’isolamento che gli è stato imposto e che ha dovuto subire. Lo si è messo da parte perché non si voleva vedere la verità che ci martellava suo malgrado. Provo un profondo amore per Leopardi, mi ha trasmesso un insegnamento inestimabile dicendomi la verità, ed è per questo che lo considero un vero amico. Il vero amico non è colui che ti racconta bugie per farti piacere e lusingarti, ma colui che ti dice la verità anche se è difficile da ascoltare. Leopardi, tuttavia, elogiava anche le illusioni. Non si accontentava di dire che tutto, quaggiù, è marcio e che non c’è nulla da fare per porvi rimedio, sarebbe troppo scoraggiante. Diceva soprattutto che l’unica ragione di vivere è la forza delle illusioni e dell’immaginazione. È attraverso l’illusione che si accende un barlume nell’oscurità.
È possibile di dire che il personaggio di D’Arco è nihilista perché vuole sradicare tutto il male del mondo?
No, tutta la drammaticità del libro risiede nel fatto che D’Arco è animato dal desiderio di ridurre il più possibile la presenza del male nel mondo, ma si rende ben presto conto di non riuscire mai a intervenire in tempo per impedire i crimini e che, a volte, è lui stesso a provocare il male attirandolo a sé. Il male lo perseguita fino alla fine del libro, e oltre, poiché questa storia continua. E infatti, a un certo punto, si dice che ogni sforzo è vano e che il mondo è perduto, ma, secondo me, la cosa più bella e commovente di questo personaggio è che non si rassegna mai. Potrebbe essere fatalista e dirsi che non c’è più nulla da fare, e che il mondo è fatto così, come fanno tanti artisti e opere contemporanee che si accontentano di descrivere la realtà delle cose in modo lucido e rassicurante, in un certo senso. Se mi accontentassi di questo, continuerei ad assumere la postura di uno scrittore del tutto inoffensivo, con un berretto in testa e delle grosse pantofole ai piedi, senza affaticarmi. Lui, invece, continua a sperare. Il suo atteggiamento è molto adolescenziale, non ha raggiunto la maturità necessaria per accettare il mondo così com’è. Continua a non accettarlo, anche se è disperato nel vedere che tutti i suoi sforzi non vengono ripagati e non bastano a sradicare il male.
La disperazione e il nichilismo sollevano la questione della trascendenza: in quest’opera non c’è alcuna presenza divina, anche se il cielo è un elemento ricorrente; la luce non è divina. E se non c’è speranza, non ci sono miracoli. Questa eliminazione di ogni elemento divino è stata una scelta deliberata da parte sua?
Ebbene sì, D’Arco non crede affatto in Dio, proprio come me. Ma allo stesso tempo ha bisogno di fare esperienza del male e del dolore per trovare una spiegazione all’assurdità del mondo. Eppure non riesce a trovare alcuna consolazione, né di natura religiosa né di altro tipo. Su questa specifica questione della trascendenza, non posso che rimandare alla terza parte del libro (che non è ancora stata tradotta in francese), nelle ultime pagine, dove D’Arco affronta in qualche modo questo argomento. Egli affronta un lungo percorso iniziatico, ma né lui né io forniamo consolazioni religiose, assolutamente no.
Eppure, leggendo questo libro, viene spesso in mente la Divina Commedia di Dante, con la sua struttura a trilogia (che richiama la Trinità). La guida infantile di D’Arco è Virgilio, il personaggio di « Elle » è Beatrice (e del resto, D’Arco la cerca senza trovarla; voi evocate anche, nel palazzo dell’uomo di luce, che sarebbe una sorta di inferno, l’abisso a forma di imbuto che è proprio la forma che assume l’Inferno in Dante).
Nella cultura italiana ci sono opere che hanno segnato l’immaginario collettivo, e la Divina Commedia è chiaramente una di queste. Dante è un autore che apprezzo molto e che mi ha profondamente influenzato, proprio come Leopardi; gli ho persino dedicato un libro che costituisce una sorta di confronto diretto con la Vita nuova, il primo libro di Dante. È una chiave per comprendere un gran numero di meccanismi di pensiero, che vanno ben oltre la cultura medievale e religiosa. È infatti possibile vedere il Male come una sorta di lontano discendente dell’Inferno. Nel mio libro, l’inferno è attraversato da un canto di bambini. Del resto, ho scritto questo libro partendo da un sogno che ho fatto, quello di una città buia costellata di grattacieli in cui si sentivano le voci dei bambini che cantavano. Tutto nasce da lì. In questa città si trovano l’orrore ma anche la bellezza del canto, ed è questo che rende la situazione ancora più drammatica e straziante. Infatti, se ci fosse solo l’orrore o solo il canto, sarebbe del tutto possibile fornire una spiegazione logica; ma la combinazione di questi due elementi difficilmente associabili contribuisce al mistero di questo universo, che si può definire davvero dantesco. Questi due elementi contrari coesistono e formano una contraddizione che è come una ferita che non si rimargina mai.
La figura del bambino, allegoria dell’innocenza, è presente in questo libro ma anche in tutta la sua opera. Per quale motivo?
Il primo dei bambini del libro è Virgilio, dal nome del grande poeta, ovviamente, un bambino il cui corpo è segnato da un’ampia cicatrice. I miei libri sono pieni di personaggi, soprattutto bambini. Ad esempio, il mio primo libro, Clandestinità, è una raccolta di tre lunghi racconti, uno dei quali, intitolato « Il buco », parla di un ragazzino che scopre il mondo attraverso la fossa di una di quelle latrine di campagna che, non molto tempo fa, erano ancora all’aperto. Attraverso questo buco che lo affascina, che diventa una sorta di portale o cordone ombelicale che lo collega al cuore della terra, osserva curiosità e presagi. È durante l’infanzia che si riceve il primo contraccolpo del mondo ed è a quell’età che le cose si imprimono con più forza, perché le si vede per la prima volta. Come scrittore, anch’io sono così, intravedo le cose come se le scoprissi e forse è da lì che derivano alcune caratteristiche della mia scrittura. Non ho assimilato tutte queste cose esterne, le vivo ancora come se non avessi la pelle indurita dalla vita.
Tutto è capovolto, si mescolano gli opposti (il reale e l’illusorio, la menzogna e la verità); qui, ad esempio, sono le madri a uccidere i propri figli. Il libro sviluppa inoltre l’immaginario, ricorre alle allegorie, la morte occupa un posto centrale… In definitiva, si potrebbe dire che Il Male è un romanzo barocco.
Capisco quello che vuol dire. Il termine «barocco» è stato usato in ogni contesto possibile. Se lo si colloca nella tradizione di Shakespeare o Cervantes, ha senso. E bisogna anche considerare il ruolo centrale che occupano, nel mio romanzo, la morte, il male, ecc., che sono effettivamente temi che il barocco ha ampiamente sfruttato. Ma non mi riconosco in questo termine se con esso si intende « l’ornamentazione », la «sovrabbondanza» di abbellimenti. Preferisco prenderlo nel suo senso più forte, e l’esempio che lei fa di quelle figure di madri che uccidono i propri figli per, in un certo senso, salvarli è perfettamente azzeccato. Sono figure archetipiche che toccano la radice delle cose che non vogliamo vedere. Come ho detto, è un libro d’azione e d’avventura, ma è intriso di me, quindi vi si trovano elementi che generalmente non compaiono nei romanzi polizieschi tipici, nei romanzi noir, ecc., che si accontentano di raccontare la meccanica delle cose, inserendovi eventualmente, per i meno riusciti tra loro, un bel po’ di scene sadiche. Con Il Male, ho intrapreso un’opera di riflessione, e per esprimere questa riflessione ho avuto bisogno di un avatar, di quel personaggio che, proprio perché ingenuo, indifeso e vulnerabile, riesce a guardare alla vita con una certa forza bruta, una violenza naturale.
Ci sono pochi elementi umoristici, a parte forse il personaggio dello Sparviero, il superiore di D’Arco. È stato forse per evitare che l’intera storia assumesse un tono troppo cupo?
Hai ragione, in questo libro c’è poco, se non addirittura nessun, umorismo. Il suo tono generale è cupo e disperato, soprattutto perché l’ho scritto in un momento della mia vita in cui vedevo le cose da quella prospettiva. Anche se può sembrare strano, mi piace molto la commedia. Si sa che gli estremi si incontrano, e la commedia e la tragedia hanno molto in comune. Leopardi, ancora lui, nel suo Zibaldone, fa un grande elogio della risata, lui, il filosofo più pessimista che ci sia. Dice così che chi non teme di ridere non teme nemmeno di morire. Io stesso ho dimostrato di poterne fare ampio ricorso, in particolare in Canti del Caos, che contiene numerosi passaggi di questo genere, che si spingono molto nel burlesco. Recentemente ho scritto un libro di estrema comicità, al punto che cinque grandi editori ne sono rimasti scandalizzati e hanno rifiutato di pubblicarlo, mentre sono giunto a una fase della mia carriera in cui non mi si rifiuta più di pubblicare. Questi editori hanno giudicato questo libro troppo volgare, troppo sporco, troppo osceno… Ma per tornare ad Il Male, è vero che la comicità non c’entra nulla. Direi che adotta una tonalità molto nuova rispetto a ciò che ho scritto in precedenza.
Ciò che accentua il carattere cupo del romanzo è anche il fatto che l’azione si svolge per lo più di notte. I combattimenti, ad esempio, avvengono di notte. L’atmosfera è inoltre vischiosa, con una predominanza di liquido (che però non è acqua, bensì un misto di fango e sangue). I paesaggi sono spesso in rovina o devastati…
È un libro notturno, in cui il sangue scorre a fiumi, e ho sentito davvero il bisogno di immergermi nell’orrore, nel male, anche nella sua forma più violenta. È quindi il libro della notte, del male e del sangue, ma anche quello della lotta, dell’impossibilità di arrendersi. Questi due elementi si scontrano: più è buio e più il mondo è minaccioso, più D’Arco è incapace di arrendersi. In un certo senso, è un supereroe, proprio perché continua a lottare anche quando non ha più speranza.
Può dirci qualcosa sul suo prossimo libro?
Non posso parlarne, perché è un libro che riveste un’importanza particolare. È nato da una storia che ho inventato di sana pianta e il cui finale è molto drammatico. Vi ho inserito cose che non ho mai detto prima. È per questo che, prima di quello, ho scritto un romanzo comico e stravagante: dovevo raccogliere le forze per l’ultimo duello.
[1] « Ricompensami. Non ti chiedo nessuno di quello che il mondo chiama beni: ti chiedo quello che è creduto il massimo de’ mali, la morte. (Non ti chiedo ricchezze, ecc., non amore, sola causa degna di vivere, ecc.). Non posso, non posso piú della vita. » (Giacomo Leopardi, « Ad Arimane »).
Une traduction sommaire et littérale (donc non poétique) serait la suivante :
« Récompense-moi. Je ne te demande rien de ce que le monde considère habituellement comme des biens : je te demande ce qu’on considère comme le pire mal au monde, la mort. (Je ne te demande pas des richesses, etc., ni l’amour, seule raison de vivre, etc.). Je n’en peux plus, je n’en peux plus de la vie. »