Un artiste de douceur – Joseph-Antoine d’Ornano

La chose est de notoriété publique : je ne comprends pas grand-chose à la poésie, et pour ainsi dire rien à la poésie contemporaine. Critique de bac à sable, j’ai le don, chaque fois que je m’y risque, de m’emmêler les pelles et les râteaux, comme d’autres à plaisir s’emmêlent les pinceaux. Alors ? Alors amusons-nous : prenons le risque, recommençons. C’est un petit livre paru en 2023 aux éditions L’inventaire : Instantanés sereins de Joseph-Antoine d’Ornano. L’ouvrage entrelace tableautins (il faut s’imaginer que le plus grand, une aquarelle, ne fait que 22 centimètres sur 23) et courts poèmes versifiés, en vers libres, sur une cinquantaine de pages.

Impression d’ensemble : dans une terrible nouvelle parue en 1922, Kafka choisit comme protagoniste un « artiste de la faim » ; avec Ornano, il faudrait parler d’un artiste de la douceur. Mieux : d’un artiste de douceur. La douceur est à la fois son sujet et sa manière, son fond et sa forme, son propos et son style. Style double d’ailleurs, dédoublé, puisque la chose vaut autant pour son écriture que pour sa peinture.

Transparence, fluidité logiquement aqueuse du côté des aquarelles et des encres. Pastels, fusains et sanguines qui semblent effacés à demi, comme les vestiges d’une époque enfuie. Et, en regard (on voudrait dire : en écho), des vers timides, chantant d’humbles mélodies qui semblent se réverbérer, ricocher dans la demi-pénombre d’un jour finissant. On songe aux scènes d’enfants de Frederic Mompou, aux pas dans la neige de Debussy, à sa cathédrale engloutie. Aux fêtes galantes et fantomatiques, bizarrement dépourvues d’érotisme de Paul Verlaine. Une certaine mélancolie semble toujours déjà là. Une musique plus vague et soluble dans l’air, que disent bien ces silhouettes aux visages comme mangés par le salpêtre, ces bords de mer d’où montent des brumes indécises, ces arbres aux contours incertains. C’est une douceur qui ne va pas sans trouble : la sécheresse du trait y serait sans doute une violence, que nous épargne le flou.

Or, dès que l’on touche ainsi au brumeux, au vague, à l’hésitant (est-ce d’ailleurs exactement le cas ? paradoxe d’un brumeux des plus désirés, volontaire…), c’est comme si l’artiste trouvait ainsi les moyens de figurer de manière objective ce qui, croyait-on, ne saurait l’être : l’impalpable subjectivité des rêves, ou des souvenirs. On songe aux délicats protagonistes du Jardin des Finzi-Contini. Ainsi, quand le narrateur déclare, à propos de lui et de Micól, la jeune fille dont il est amoureux :

… pour moi, non moins que pour elle, ce qui comptait c’était, plus que la possession des choses, le souvenir qu’on avait d’elles, le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante, banale, insuffisante. Comme elle me comprenait ! Mon désir que le présent devînt « tout de suite » du passé, pour pouvoir l’aimer et le contempler à mon aise, était aussi le sien, exactement pareil. C’était là « notre » vice : d’avancer avec, toujours, la tête tournée en arrière. N’en était-il pas ainsi ?

Art (j’englobe dans ce terme peinture et poésie) orphique d’Ornano qui, de même, avance toujours la tête tournée vers l’arrière, cherchant à retenir vaille que vaille un monde évanescent, un univers qui s’efface déjà, comme ses sanguines qui rappellent celles de l’Ancien Régime (Watteau, Boucher), et dont les visages disparaissant ne sont pas sans m’évoquer, aussi, les fresques antiques évanouies à peine entraperçues de la célèbre scène du métro de Fellini Roma.

Et la poésie, dans tout ça ? Elle met en scène tout un petit personnel d’êtres fragiles : enfants, vieillards, silhouettes, animaux familiers, oiseaux (beaucoup, beaucoup d’oiseaux, qui chantent, se taisent, s’envolent, et forment comme un peuple en soi, auquel Ornano apporte une attention égale à celle qu’il accorde aux hommes). C’est une poésie du temps qui passe, une poésie des souvenirs, de la fin qui approche (est-elle pourtant la fin, celle-là ? pas sûr…). Je retiendrai un poème, pour mieux me faire comprendre, et m’expliquer les choses à moi-même. Il n’est pas titré, aucun dans le recueil ne l’est.

C’est un jour de semaine ordinaire
Où rien vraiment ne s’est passé
Ni joie ni même tristesse
Rien qui vaille la peine
Mais quand viendra l’heure de partir
C’est peut-être de lui que l’on se souviendra
Comme d’un jour heureux

Et c’est tout. Poésie négative, pourrait-on croire, comme on le dit de la théologie négative lorsqu’elle cherche à définir Dieu par ce qu’il n’est pas. Prégnance, il est vrai, des termes qui expriment le manque ou l’absence (rien, ne, ni). Pourtant les sentiments négatifs y sont repoussés, à égalité avec les sentiments positifs. Vide, alors ? Pas exactement non plus, puisqu’il y a ces mots, même flous, pour dire quelque chose. Mais quoi ? Un je-ne-sais-quoi. L’ineffable banalité d’un jour qui, comme le dit Sartre à la fin des Mots, vaut tous les autres, et que tous valent. Le mystère étant qu’il sera pourtant celui que l’on a retenu, au moment des derniers comptes, alors que nulle aspérité ne semblait justifier son souvenir.

Voilà. Peut-être est-ce cette capacité à saisir une réalité si vaporeuse qui fait toute la délicate beauté de la poésie d’Ornano, et aussi celle de ses encres mystérieuses, de ses portraits au fusain qui semblent griffés comme des graffitis pompéiens, de ces images qui témoignent d’êtres, de lieux, de moments que nous n’avons pas connus mais qui, étrangement familiers et pénétrants, nous font signe, comme s’ils nous accueillaient au sein d’une vaste famille, celle des ombres et des vivants.

Article rédigé par Olivier Maillart 

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