À Paris, Lovecraft vit

« C’est le Necronomicon ! » Voici ce que certaines âmes scandalisées pourraient s’écrier face à l’anthologie de vingt-neuf récits écrits par Howard Phillips Lovecraft parue dernièrement dans la prestigieuse collection La Pléiade. Qu’un auteur tel que Lovecraft bénéficie du sacrosaint papier bible, se pare de la fameuse reliure de cuir pleine peau et s’orne à l’or fin, voilà qui pourrait leur paraître aussi cauchemardesque que le livre maudit écrit par Abdul al-Hazred, l’arabe dément du XIIIe siècle qui, dès 1921, fouissait les tunnels éboulés de La Cité sans nom. Le Necronomicon, dont le nom serait venu en rêve à Lovecraft, est devenu plus célèbre que lui, vivifiant la culture populaire, surgissant à l’infini parmi les milliers d’œuvres qui continuent de nourrir l’univers étendu de son créateur, et ceci presque un siècle après sa mort misérable, le 15 mars 1937, dans un hôpital de Providence, là où son modèle, Edgar Allan Poe, avait rencontré sa fiancée.

L’histoire aurait pu s’arrêter là pour cet amateur dont le travail, de son vivant, n’avait pas été réellement considéré, si ce n’est à travers une poignée de nouvelles dont quelques pulps, publiés sans grande conviction par Weird Tales ou Amazing Stories. Son nom était pourtant déjà célébré par un petit cercle d’adorateurs transis, au premier rang desquels August Derleth et Donald Wandrei. Deux ans après la mort de leur maître, les deux amis fondent Arkham House, une maison d’édition dont le nom reprend, en manière d’hommage, celui de la cité de Nouvelle-Angleterre imaginée par Lovecraft dans ses novella  (comme l’on disait alors). Les continuateurs des pulps ne s’y tromperont pas ; après le nom d’une ville, Arkham deviendra pour les auteurs de DC Comics celui d’un asile où Batman enverra croupir tour à tour les pires villains de Gotham City. Grâce à Arkham House, Derleth et Wandrei éditent pour la première fois les œuvres de Lovecraft en volumes reliés. Ils ne se gênent pas pour ré-écrire ou amplifier l’œuvre de leur maître ; Derleth, en catholique fervent, n’hésite pas à contrebalancer la théogonie infernale de Lovecraft par l’invention d’un panthéon bienfaiteur — c’est à lui que l’on doit le désormais légendaire « mythe de Cthulhu », du nom de la créature endormie dans la cité engloutie de R’lyeh. Las ! Le succès n’est toujours pas au rendez-vous ; les différents ouvrages ne s’écoulent qu’à quelques centaines d’exemplaires, et ce sur plusieurs années.

Couverture du Weird Tales n°3, de mai 1923,
où parut pour la première fois un récit de
Lovecraft : La Tombe.

Alors que le nom de Lovecraft et ceux des entités infernales qui surgissent dans ses histoires — Yog-Sothoth, Nyarlathotep, Hastur, Shub-Niggurath — semblent voués à l’oubli, le salut va venir de l’autre côté de l’Atlantique, là où un jeune auteur, dont le nom figure souvent au courrier des lecteur de Weird Tales, collectionne déjà les histoires horrifiques de Lovecraft. Jacques Bergier, puisque c’est de lui qu’il s’agit, ne jouera pourtant pas le rôle d’éditeur. Il se contentera, comme il le fit toute sa vie, d’agir dans l’ombre afin de dénicher des démiurges, de stimuler l’imaginaire, d’ouvrir des portes insoupçonnables sur des mondes insoupçonnés. Il prête plusieurs recueils d’Arkham House à Michel Pilotin qui, dès 1949, convainc les éditions Gallimard de lancer « Le rayon fantastique », une collection dédiée à un genre nouveau : la science-fiction. Les délires de Lovecraft étant jugés trop ardus pour le public concerné, il faut attendre l’absorption de Denoël par Gallimard pour que la collection « Présence du futur » voie le jour et le publie enfin. Le volume n°4 rassemble trois de ses récits : L’Abomination de Dunwich, Celui qui chuchotait dans les ténèbres, Le Cauchemar d’Innsmouth sous le titre d’un quatrième : La couleur tombée du ciel. Le n°5, toujours traduit par Jacques Papy, voit La Maison de la sorcière, L’Appel de Cthulhu, Les Montagnes hallucinées réunis avec Dans l’abîme du temps. Louis Pauwels, complice de Jacques Bergier, salut l’initiative, laquelle est également remarquée par Jean Cocteau, Michel Carrouges et… Paris-Match. Si le choc des photos est pour le général De Gaulle dont la figure tutélaire occupe la couverture afin de présenter ses Mémoires de Guerre, le poids des mots est pour Lovecraft. Cet outsider, qualifié de « nouvel Edgar Poe », devient grâce à la vogue des soucoupes volantes « la grande découverte de l’année ». Paris-Match note son « allergie au froid, à la paille, à tout ce qui vient de la mer », source de son dégoût des formes organiques émergeant des abysses, germe de toutes ces histoires de terreur que « seuls ceux qui ont des nerfs solides peuvent lire ». Claude Ernoult, dans Les Lettres Nouvelles, remercie Lovecraft « d’avoir su conjuguer la matérialité et l’immatérialité ». L’année suivante, dans l’introduction qu’il donne à Démons et Merveilles, Jacques Bergier déclare son amour pour ces « contes matérialistes d’épouvante ».

Édition de La Couleur tombée du ciel
dans la collection « Présence du
futur » chez Denoël en 1951.

En 1960, le succès public du Matin des magiciens, son livre écrit avec Louis Pauwels, leur permet d’initier la revue Planète, tête de pont du réalisme fantastique dont le premier numéro comporte un article au titre évocateur : « Lovecraft, ce grand génie venu d’ailleurs. » Peu à peu, le génie noir de Lovecraft conquiert le pays des Goncourt. En 1969, un Cahier de l’Herne lui est consacré, preuve de la pénétration précoce de son œuvre dans l’univers de la critique, et vice versa, tandis qu’il demeure aux États-Unis considéré comme un simple auteur populaire. Lovecraft, populaire ? Aucune épithète n’aurait été plus blessante pour ce yankee confit dans son amertume qui, se targuant d’être de vieille souche, méprisait l’époque dans laquelle il avait échoué, ne trouvant autour de lui que d’atroces défigurations de l’Amérique des pères fondateurs, cette Amérique de Cotton Mather dont il parle à Frank Belknap Long comme d’une « tapisserie macabre » et dont, partout, il tente de sauver les vestiges. N’oublions pas ce qui dort non loin de Providence : le souvenir douloureux de Salem. Son grand-père, Whipple Van Buren Phillips, lui-même vestige de cette Nouvelle-Angleterre disparue, fit tomber sur son petit-fils l’envoûtement de la tradition puritaine, tout autant que celui de la poésie anglaise et de la littérature classique. On peut supposer que la grandeur puis la ruine de la famille, dont Whipple fut le responsable, infusèrent la pensée de son petit-fils au point de faire de ses personnages des parangons fin-de-siècle, tourmentés et précieux, prenant parfois l’aspect de Des Esseintes bostoniens. Tous ou presque vivent reclus, à son image, dans le souvenir glorieux de la Nouvelle-Angleterre. Tous ou presque se découvrent des ascendances monstrueuses, accouchent de descendances effroyables par le truchement d’appariements contre-nature. Tous portent en eux la fièvre de leur créateur, hanté par une parentalité qu’après la mort de Whipple, il questionne avec angoisse. Il n’est, pour s’en convaincre, que de découvrir le sort funeste qu’il réserve à Charles Dexter Ward. Dans cette nouvelle éponyme qui, de par sa longueur et son développement, est celle qui tient le plus du roman, le protagoniste se laisse peu à peu corrompre par l’esprit maléfique de son aïeul du XVIIIe siècle, le sorcier et alchimiste Joseph Curwen.

Jacques Bergier caricaturé par Hergé
sous les traits de Mik Ezdanitoff,
de la revue Comète.

Lovecraft est autant terrifié par les mystères du temps que par l’immensité du cosmos, ce trou noir inconnu qu’il devine rempli d’abominations cosmiques — pour reprendre le mot qui fit son originalité. Il pourrait faire sienne l’une des pensées les plus éloquentes de Pascal qui déclarait : « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » — bien que, selon Fritz Leiber, c’est à un autre savant qu’il ressemble, à « un Copernic du récit d’horreur ». Lovecraft lui-même sait définir son art. Pour lui, « l’écrivain d’imagination se consacre à l’art au sens le plus essentiel du terme. […] C’est un peintre d’affect et de tableau intérieur ; un chasseur, un démultiplicateur de fantaisies et de rêves fugaces, un voyageur par ces contrées inouïes qui ne se laissent apercevoir que rarement sur le voile de faits positifs… » Construisant ses récits selon un protocole d’écriture répétée, en négatif de la capacité de l’art pour l’art, selon Walter Pater, à produire des « sensations exquises », Lovecraft développe un véritable esthétisme de la hideur sensible. Dans tous ses récits se retrouvent l’influence d’Edgar Allan Poe, bien sûr, mais aussi celles de Lord Dunsany et d’Arthur Machen, auteur du Grand Dieu Pan, ouvrage capital où la science, poussée hors de ses limites raisonnables, révèle l’existence d’une terrifiante réalité cachée. Évoquant ce court roman, Lovecraft confie à Robert E. Howard, son ami créateur de Conan le Barbare et Salomon Kane : « Personne ne pourrait décrire la montée du suspense et l’horreur finale qui foisonne dans chaque paragraphe ». Dans son essai H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, Michel Houellebecq louera cet « étagement des paroxysmes » repris par le reclus de Providence. Roger Corman, dont nous pleurons la disparition cette année, avait réalisé en 1963 The Haunted Palace (en français, La Malédiction dArkham), une adaptation cinématographique qui, bien qu’elle fût annoncée comme celle d’une œuvre d’Edgar Poe, s’avéra être celle de L’Affaire Charles Dexter Ward. Aux côtés d’un Lon Chaney Jr. plutôt senior, l’acteur fétiche de Corman, Vincent Price, incarne à la fois Charles Dexter Ward et son lugubre ancêtre Joseph Curwen. Roger Corman allait révéler au monde quelques grands noms du cinéma, à commencer par Martin Scorsese, Ron Howard, Francis Ford Coppola, Joe Dante ou James Cameron ; néanmoins associé pour toujours aux petits budgets et à la série B, le fait qu’il produise et mette en scène L’Affaire Charles Dexter Ward témoigne du caractère populaire et souterrain dans lequel est encore plongée l’œuvre de Lovecraft au cours des années 60.

L’homme d’affaires Whipple Van Buren
Phillips, grand-père de Lovecraft.

On comprend mieux l’étonnement qui saisit Paul R. Michaud lorsqu’il découvrit en 1969 la pâle figure de l’écrivain s’allonger sur les devantures des librairies parisiennes. Le passage en France de cet étudiant originaire de Providence fut marqué de façon indélébile par la culture alternative de Jacques Bergier, lequel lui transmit son amour pour le reclus de Providence. À la veille de l’année 1971, de retour dans le Rhode Island, Paul Michaud publiera dans le Providence Evening Bulletin un article qui résonne encore, si ce n’est comme un précieux témoignage, du moins comme une formidable prophétie, et qu’il intitulait In Paris, Lovecraft Lives. Ses efforts pour faire reconnaître Lovecraft outre-atlantique rejoignent ceux de Linwood Vrooman Carter qui, brassant les produits de la contre-culture, non content d’inspirer Asimov et d’éditer les anthologies de Weird Tales, participe à la redécouverte de Conan et rédige, avec Lyon Sprague de Camp, auteur d’une assez curieuse biographie de Lovecraft, la novélisation du scénario de John Milius. Après s’être distingué en pastichant Robert E. Howard, mais aussi Arthur Machen, Ambrose Bierce ou Lord Dunsany, Lin Carter participe activement à l’expansion de l’univers lovecraftien en publiant plus d’une dizaine d’histoires apocryphes. En 1969 déjà, il avait déclaré sa flamme à un autre auteur dont les livres, un peu fantasques, étaient lus dans les campements hippies où l’on rêvait de fraternité universelle. Tolkien: A Look Behind The Lord of the Rings fut bientôt suivi, en 1972, par Lovecraft: A Look Behind the Cthulhu Mythos.

Affiche de The Haunted Palace réalisé par Roger Corman (1963)

Ces livres jumeaux, les deux ouvrages non-fictionnels que Lin Carter ait jamais écrits, publiés l’un après l’autre aux éditions Ballantine, annoncent les deux phénomènes littéraires majeurs de la fin du XXe siècle. Forrest J Ackerman, passionné de monstres s’il en fut jamais, l’avait également pressenti, réunissant Howard Phillips Lovecraft et John Ronald Reuel Tolkien parmi ses collections. Les ponts sont jetés. Les dés, aussi. L’œuvre de Lovecraft, tout en suivant une trajectoire radicalement différente, connaîtra désormais le même destin que celle de Tolkien. Ces deux « univers kaléidoscopiques », pour reprendre les mots de Francis Valéry, deviendront des pouponnières à mythes modernes. On peut d’ailleurs gager que La Pléiade, à présent ouverte aux influences de la culture populaire, accueille bientôt en ses saints le créateur de la Terre du milieu.

Capture d’écran du jeu vidéo désormais culte Alone in the Dark,
édité par Infogrames en 1992.

Paul Michaud, Jacques Bergier, August Derleth, Roger Corman, Lin Carter, comme des milliers d’anonymes, sont toujours les promoteurs d’une œuvre qui, si elle est bien celle d’un seul homme, doit sa gloire à une foule de fascinés. En moins d’un siècle, Howard Phillips Lovecraft aura inspiré d’innombrables créateurs de jeux, qu’ils soient de plateau — avec l’incontournable Appel de Cthulhu, ou vidéo — avec Alone in the Dark, Doom, Quake ou Silent Hill. Il aura inspiré les réalisateurs, de John Carpenter à Guillermo Del Toro ; les écrivains, de Stephen King à Alan Moore ; ou encore les artistes, de H. R. Giger à Gou Tanabe et de Philippe Druillet à Armel Gaulme. Le dernier numéro hors-série de Métal Hurlant en témoigne : l’influence de Lovecraft est incommensurable tant elle est omniprésente. Souvent, l’homme du passé s’avère l’homme du futur, le refus du présent conférant l’immortalité. On se trompe pourtant quand, on fonction de son style incantatoire, on prend Lovecraft pour un auteur poussiéreux. On se trompe aussi quand, selon le caractère visionnaire de sa théogonie extra-terrestre, on en fait un précurseur de la science-fiction. Lovecraft n’est ni du passé, ni du futur ; c’est un écrivain de l’ailleurs. C’est un écrivain de l’espace-temps. De l’espace, tout d’abord, comme berceau d’entités infernales et caveau de mondes écroulés — on le voit toute sa vie, selon ses maigres deniers, parcourir sa région et rêvant de découvrir la vieille Europe. Du temps enfin, comme source d’horribles secrets, d’expériences atroces et de réalisations où la beauté, même cyclopéenne, prend les pires aspects de la laideur. Indicible, dirait cet inventeur d’une matrice figée aux potentialités pratiquement inépuisables. Quelle revanche ! pour ce marginal dont les récits, souvent trop amples, se trouvant bourrés de passages d’ambiance, rebutaient de son vivant les éditeurs. Après avoir débordé les projets de Pilotin et Bergier, après avoir conquis la critique française avant toutes les autres, après avoir étendu ce mythe de Cthulhu qui ne fut jamais le sien et propagé sa peur panique du fond des mers comme du tréfonds des éthers à la Terre entière, Lovecraft revient aujourd’hui dans le giron de Gallimard. « Une grande partie de ce que j’ai vécu, je l’ai rêvé », avait-il confessé.

Extrait de The Lovecraft Archives (2024), intégral de la série Les Carnets de Lovecraft dessinée par Armel Gaulme.

Avait-il rêvé d’être édité sur papier bible, introduit par Laurent Folliot et doté d’une nouvelle traduction ? Eut-il songé au miracle de pouvoir un jour, grâce à une œuvre frappée d’un matérialisme forcené, puisant aux sources d’un paganisme débridé, peuplé d’abominations anti-christiques et de prêtres déments, être auréolé de la même dorure que saint Augustin et Saint-Simon ? Seul Azathoth le sait. Si ce n’est pas le Necronomicon, voilà un livre qui participe à la résurrection triomphale d’un mort. Avec sa parution en Pléiade, plus que jamais, à Paris, Lovecraft vit.

Article rédigé par Guilhem Barbet

Auteur/autrice