Georges-Arthur Goldschmidt : « La langue allemande a été contaminée par le crime nazi »

À bientôt 97 ans, Georges-Arthur Goldschmidt, écrivain et traducteur français d’origine allemande, est un témoin de la barbarie : de confession protestante et issu d’une vieille famille de la grande bourgeoisie enracinée en Allemagne, il est réduit, par les nazis, à ses origines juives et considéré comme étranger à la mère-patrie. Sous la menace d’une déportation, il se résout à l’exil avec son frère, d’abord en Italie puis en France, plus précisément en Savoie, où il est dénoncé et contraint à la clandestinité. À partir de cette expérience, il a rédigé plusieurs ouvrages, dont les deux derniers, l’Après-exil et le Chemin barré, tous deux publiés aux éditions Verdier, sont consacrés à une brillante réflexion sur l’exil et l’usage de la langue : par quel processus arrive-t-on à considérer sa langue natale comme une honte indélébile et à adopter une nouvelle, le français, considérée comme salvatrice. Il développe cette réflexion sur ces deux thèmes dans le cadre d’un entretien accordé à la revue À Rebours.

                                                                          

À Rebours : La première phrase de votre livre, l’Après-exil, est la suivante : « Quiconque a été contraint à l’exil n’en sort plus de toute sa vie. » L’exil est permanent. Comment, dans ce cas, comprendre le titre qui évoque ce qu’il se passe après l’exil, si celui-ci ne connaît pas de fin ?

Georges-Arthur Goldschmidt : C’est justement ce qu’il se passe après l’exil en tant qu’acte, la conséquence que cela induit, qui m’intéresse : cela se termine soit très mal, soit très bien, comme pour moi. Que devient-on une fois qu’on a été exilé ? L’exilé n’existe pas en tant quel tel ; en effet, ce n’est qu’un acte dans la durée mais qui détermine pourtant ce que vous serez ensuite. Vous êtes marqué par cela toute votre vie durant. Je n’arrête pas de me surprendre à vivre. Je me demande toujours : « Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? » Il n’y a rien de plus exorbitant pour un ancien exilé que d’exister. Je m’accompagne partout, on peut dire que je suis là, dans mes jambes, et je vais avec moi-même. Cela peut m’énerver ou me laisser indifférent, selon l’humeur. C’est merveilleux et terrible, car je suis toujours en-dessous de moi-même, je suis le témoin de ce qu’il m’arrive, mais, dans le même temps, je ne peux pas me débarrasser de moi-même et je suis toujours en train de me regarder.  On appelle cela en allemand le Schutzengel, l’ange gardien. Ce n’est pas à proprement parler un dédoublement de la personnalité puisque dans ce cas, ce que fait l’un est ignoré de l’autre. Pour ma part, je contemple le spectacle de moi-même, donc je n’ignore rien. Parfois, cela en devient hautement grotesque et ridicule. Pendant dix ans, j’ai fait partie d’un organisme qui s’appelle le Haut Conseil culturel franco-allemand. Nous n’avons pas fait grand-chose mais on y trouvait des personnalités, comme des ambassadeurs… Il arrivait souvent à ces derniers de soulager leurs besoins natruels en se rendant aux urinoirs avec moi. Voilà un exemple d‘une situation grotesque et stupide, complètement improbable. Toute ma vie, je me suis regardé faire et je ne me suis jamais quitté des yeux. La vie, c’est comme du théâtre, finalement.  

Vous évoquez l’exil non pas seulement géographique et culturel mais vous l’envisagez sous le prisme de la langue. Il s’agit d’un changement de langue négatif, que vous ne choisissez pas : vous abandonnez une langue, qui devient honteuse pour en adopter une autre, qui est celle de l’étranger. Vous parlez de dédoublement linguistique. Mais la première langue ne disparaît jamais complétement, elle accompagne l’exilé, même dans les gestes les plus anodins. Dès lors, dans quelle langue pense et raisonne un exilé ? Y a-t-il deux langues en perpétuelle lutte ? 

C’est une belle question que je me suis toujours posée et à laquelle je n’ai jamais su répondre. Il s’agit de l’une et de l’autre, dans un mouvement d’aller et de retour, comme pour la philosophie, qui va toujours en avant et en arrière. C’est ce que montre très bien mon très grand ami, l’immense philosophe français Patrice Loraux, dans son livre majeur et extraordinaire, le Tempo de la pensée. La philosophie, c’est se demander ce que c’est. Il y a toujours un empan infranchissable. En moi, il n’y a rien, c’est muet. Je ne sais pas dans quelle langue je rêve, je suppose que c’est en français. Mais la pensée est sans mots, ils apparaissent une fois qu’elle est faite et formée. La philosophie est là où elle n’est pas. L’étude des langues m’a toujours passionné, j’ai d’ailleurs écrit un livre dessus, À l’insu de Babel. Les mots me viennent parfois dans une langue et non dans l’autre. Alors, je perds un peu l’allemand quotidien de vue, puisque je pratique un allemand qui a cinquante ans, tout comme le français. Mon épouse, ancienne professeur de latin-grec et qui a mon âge, a le même problème. Et parfois nous en rions car nous ne parlons plus le même français que les jeunes gens. La langue commence là où elle n’est plus ou pas encore. Je n’ai jamais appris le français. À l’âge de onze ans, et je l’ai raconté plusieurs fois, je me suis rendu compte que je parlais le français après avoir passé six mois en France et sans savoir que je le parlais. Ce sont mes camarades qui me l’ont fait remarquer. Un enfant ne sait pas s’il sait ou ne sait pas. Comment ai-je appris le français ? Je n’en ai aucune idée. L’allemand est une langue païenne. Vous comprenez instinctivement tout ce que vous dites car les mots sont composés de parties simples. Ainsi, l’oxygène se dit Sauerstoff, la matière aigre, l’étoffe amère. L’hydrogène, c’est Wasserstoff, la matière liquide. Tout mot s’explique, la langue est concrète. Même si l’allemand est une langue merveilleuse, il n’y a aucun mystère. En français, ce n’est pas le cas, il n’y a pas de mot qu’on comprenne tout de suite. Il est incompréhensible pour quiconque. Le français, c’est Noli me tangere, « ne me touchez pas, gardez vos distances ». Plus je vieillis et plus je crois que la langue française a eu une chance extraordinaire ; je me suis beaucoup occupé de Port-Royal, qui a développé une pensée éminemment intelligente, tout en restant discrète. La France a une langue très intelligente mais cette intelligence se perd aujourd’hui car les gens manquent de subtilité. Patrice Loraux me disait que la philosophie allemande le faisait rire car elle est gestuelle : « au-dessus, en-dessous, à côté ». Tout Hegel par exemple est situé dans l’espace. J’ai été, avec beaucoup de joie, professeur d’allemand au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis. Pour embêter les élèves, je leur disais de poser leur cartable sur la table et leur demandais comment ils le mettaient ; ils me répondaient : « Eh bien, je le pose, c’est tout. » Ce à quoi je rétorquais : « Pas du tout, tu le poses couché ou tu le mets debout. » En allemand, on fait la distinction entre « coucher » et « mettre debout ». Ich lege das Handtuch liegend auf den Tisch (je pose le cartable couché sur la table) et Ich lege das Handtuch stehend auf den Tisch (je le pose debout). La pensée allemande est répartie entre verticalité et horizontalité.

Vous avez appris le français tout seul et vous dites la même chose de votre frère Erich, tout en précisant qu’il avait acquis l’accent savoyard !

Tout à fait ! Et moi aussi, par la même occasion. Quand je suis arrivé en région parisienne, on me demandait même si j’étais savoyard. Maintenant, j’ai perdu cet accent. J’ai également perdu l’accent allemand.

Pourquoi avoir rédigé l’Après-exil en allemand ?

Des pancartes écrites en allemand indiquent la direction et la distance en km de Freiburg, Banzenheim, Hüningen St-Ludwig, Rixheim, Kolmar, Müllheim.
Alsace, 20-23 novembre 1944. © André Dinot dit Dino/ECPAD/Défense

J’avais déjà écrit un texte sur le même thème en français, intitulé l’Exil et le rebond, aux éditions de l’Éclat. Mon éditeur allemand Wallstein m’avait demandé une version en allemand. J’ai donc rédigé ce texte, qui a été publié après le Chemin barré, livre que je consacre à mon frère. Je m’étais rendu compte en effet que j’avais « oublié » de parler de mon frère dans les divers textes autobiographiques que j’avais rédigés sur la question. C’est un aristocrate prussien de mes amis, issu d’une vieille famille très anti-hitlérienne (comme c’est souvent le cas chez les aristocrates, curieusement), qui a fait cette observation au cours d’une discussion un jour. En trois semaines, j’ai donc écrit le Chemin barré. Mon frère, qui avait quatre ans de plus que moi, aurait bien aimé entrer dans les Jeunesses hitlériennes mais a fini par s’engager dans la Résistance sous un faux nom, et a combattu lors de la campagne d’Alsace. Il a ensuite commencé des études de droit, mais comme il ne parvenait pas à se faire naturaliser français, il s’est engagé dans la Légion étrangère, le jour même où il a reçu son avis de naturalisation ! Mais il était bien sûr déjà trop tard pour faire machine arrière. Il a étudié à Saint-Cyr et a été repéré très rapidement. On l’a envoyé dans le sud algérien et il s’est retrouvé mêlé au complot de Salan contre de Gaulle. Il n’a pas été arrêté en raison de ses faits héroïques dans la Résistance mais on lui a fait savoir qu’il ne dépasserait jamais le grade de commandant. Et il a terminé sa vie comme caissier principal au Crédit agricole de Draguignan… C’était un être sensible et intelligent mais très « programmé ». Il était d’un racisme très insultant et odieux, qui était comme une sorte de masque, une protection contre lui-même.

Votre frère Erich, avec qui vous n’étiez pas très proche, était étrangement absent de l’Après-exil. Le sous-titre du livre que vous lui consacrez, le Chemin barré, est « roman du frère ». Qu’y a-t-il d’après vous de romanesque dans son parcours ?

Ce n’est pas de moi mais de l’éditeur. Je ne m’en étais pas aperçu. Si cela avait été le cas, je l’aurais refusé car ce n’est pas du tout un roman.

Erich semble en effet être un homme de contrastes et d’ambiguïtés : il ressent de l’attirance pour l’Allemagne, qui l’effraie en même temps. Il s’engage dans la Résistance pour s’oublier lui-même et oublier qu’il est d’origine juive, se défaire du juif en lui. Il ressent même la tentation de l’antisémitisme. Comme si tout était brouillé en lui.

C’est justement cela le grand problème. À l’âge de vingt ans, je n’avais vu jamais de caractères hébraïques et je ne savais pas du tout que cela s’écrivait ainsi. Je n’avais eu aucune relation, quelle qu’elle soit, avec le judaïsme. Mon père avait des réflexes antisémites propres à son époque et j’ai été élevé dans le protestantisme le plus protestant qui soit. Ma mère me lisait d’ailleurs chaque soir un passage des Évangiles. Je suis d’origine juive, c’est évident, mais cela m’était absolument étranger. Mon frère ne supportait pas ses racines. Après la guerre, il s’est mis à fréquenter dans notre village natal d’anciens nazis. C’était terrible car il avait ce nœud intérieur impossible à dénouer. Il était dans un déni total.

Dans ce livre, vous portez un regard extérieur et sans concession sur vous-même ; vous évoquez ainsi le masochisme dont vous avez fait preuve lorsque vous étiez en pension, quand vous recherchiez les punitions et éprouviez du plaisir quand vous étiez puni. Expiiez-vous par là votre appartenance au peuple allemand ? Vous ressentiez tous les deux une haine de soi ? 

Oui et en même temps, la fessée avait un côté profondément érotique. Aujourd’hui, nous avons oublié cela. Mais auparavant, on trouvait des martinets chez les quincailliers ou les épiciers. Le masochisme est purement sexuel. Si cela a été si rapidement aboli, ce n’est pas un hasard. Toute la littérature anglaise contient ces allusions aux coups de fouet. La nudité fessière est, au XIXe siècle, l’âme profonde de l’Europe, mais en France peut-être moins qu’ailleurs. Au pensionnat, il était naturel de se faire taper le derrière par les branches de bouleau qu’on devait soi-même couper. Cela faisait mal mais pas trop non plus, et il y avait là un plaisir ambigu, de la part du correcteur et du corrigé. C’est la grande force du catholicisme d’avoir su canaliser la perversion et de faire en sorte que cela ne se sache pas trop. J’étais adolescent au pensionnat et, dans le fond, j’adorais qu’on me donne le fouet, j’étais complice de mon avilissement. Mon épouse, qui est d’une vielle famille calviniste, se scandalise quand je ris de cela. Je pense que la lutte contre le catholicisme est une erreur politique. Il faut que les gens conservent leur jardin secret.

La punition. Mise en scène en 1909. Photographe inconnu.©Adoc photos

Vous dites justement que la recherche de la punition est due à un caractère typiquement allemand.

Tout à fait ! Le coup de bambou a construit l’histoire allemande. En Allemagne, c’est punitif ; en France, c’est secrètement érotique. On disait au pensionnat qu’une bonne fessée, cela fait du bien. La pensée allemande est radicale, la pensée française glisse dans les interstices. S’il fallait choisir, je préférerais un pervers français à un pervers allemand.

Pour en revenir à l’exil : l’exilé est toujours dans l’entre-deux, à la frontière, donc à la marge. Il a pour particularité de provoquer ce que vous nommez un « renversement », tant extérieur (on change de vie, de pays, de langue) qu’intérieur. Vous écrivez ainsi que « l’exil, comme la peur, dévore la couche la plus intime de l’âme. » On ressent donc l’exil au plus intime de soi.

Je ne me souvenais plus avoir écrit cela. On écrit pour se débarrasser de quelque chose, en l’occurrence ici de la peur. Mon épouse, qui va avoir 97 ans comme moi, est née dans l’appartement où nous vivons et a toujours habité là, depuis sa naissance. Et ses parents aussi. Il n’y a pas plus français qu’elle et par elle, je suis majoritairement français. Le français est plus profondément enraciné en moi que mes origines allemandes. Je suis en train de m’apercevoir, même s’il est assez culotté de dire cela, que je suis éminemment français. J’ai été extrêmement honoré que le président Mitterrand me nomme dans ce Haut Conseil culturel franco-allemand, car je me suis senti profondément accepté, même si tout au fond de moi se trouve mon Allemagne de naissance. Il y a un déséquilibre constant avec lequel je joue et vous avez raison de le remarquer. Cela me dérangeait jadis mais plus maintenant. À la réflexion, je me demande si cette situation me dérangeait vraiment…

Les exilés éprouvent parfois (souvent ?) la tentation du retour dans le pays d’origine. Cela a-t-il été le cas pour vous ?  

Je me suis posé cette question en 1949. C’est à cette époque que, pour de sombres histoires d’héritage, j’ai dû me rendre en Allemagne pour la première fois depuis mon départ en exil en 1938. Ce qui m’a frappé en premier, c’est que la clôture du jardin m’arrivait aux genoux alors que lorsque j’ai quitté ma maison de famille, elle était beaucoup plus haute (ou disons-le plus exactement : j’étais beaucoup plus petit). J’ai éprouvé le besoin de retrouver ma famille mais pas celui de retourner en Allemagne. Je me suis toujours senti curieusement en visite, de passage. Dans le même temps, j’étais totalement « germain », je suis vraiment « le Boche ». C’est ce que me dit souvent ma femme en plaisantant. J’ai apparemment des réactions qui ne sont pas françaises pour certaines choses. En effet, quand j’ai affaire à des Allemands (ce qui m’arrive de moins en moins), ces derniers me considèrent comme l’un des leurs. J’ai fait mon service militaire à Karlsruhe dans un régiment français, en pleine zone militaire américaine. J’étais interprète et avec mon uniforme français, je m’amusais beaucoup. Les gens disaient : « Qu’est-ce qu’il sait bien l’allemand ! », ils voyaient bien que quelque chose clochait. J’ai bien aimé mon service militaire, même si c’est un peu honteux à dire, et j’étais très fayot. Je me souviens de longues traversées dans le sud de l’Allemagne, que je parcourais avec un chauffeur à disposition. Et les autochtones étaient toujours étonnés que je sache leur langue. Pour l’anecdote, je me souviens d’une grande manœuvre qu’on avait faite avec des dizaines de camions, il neigeait à foison ; soudain, ils tombent en panne. On m’amène auprès du commandant qui me dit : « Jeune homme, puisque vous êtes le seul ici à savoir la langue, vous allez appeler un dépanneur. » Un village se trouvait à proximité, en haut d’une colline que j’ai grimpée péniblement en pleine tempête de neige. J’avais mon casque et ma mitraillette. J’entre dans un restaurant, j’enlève mon casque et souhaite bon appétit aux clients. Ils se sont tous couchés sous les tables, terrifiés ! Ce genre d’histoire m’est arrivé très souvent. Là, j’ai vraiment été témoin de ma double nationalité.

Votre exil a été la conséquence, non d’une quelconque brouille politique, mais d’une volonté, inédite dans l’Histoire, d’éliminer un peuple pour ce qu’il est, à savoir le peuple juif. Cela rend-il votre exil en quelque sorte différent, par sa forme inédite ?

Via l’opération « Kindertransport », Londres accueille près de 10 000 enfants, autrichiens ou allemands, dont la plupart étaient juifs. © Getty – Fred Morley

Ce qui le rend particulier, c’est que j’ignorais tout de mes origines. Ma famille a tout fait pour me les cacher. Bien après, mon père, pour « s’amuser », me disait : « Tu es de nouveau un youpin. » Dans mon internat, en 1943, quand l’actualité est devenue très brûlante en Haute-Savoie, la directrice m’a lancé : « Mais mon enfant, vous ne savez pas que vous êtes juif ? » Je ne voulais pas le croire et je me suis mis à pleurer. J’ignorais pourquoi j’étais parti. Ou peut-être le savais-je déjà, car je me doutais que quelque chose n’allait pas, mais j’avais tout refoulé. La prise de conscience est survenue quand j’avais quinze ans. J’ai relativisé et je suis allé de l’avant. Cela a beaucoup influencé, malgré moi, le cours qu’a pris ma vie. Je me suis rendu assez souvent au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme ; les gens étaient un peu choqués car ils voyaient que je ne comprenais rien au judaïsme, je n’avais aucune attache. Et dans le même temps, mon être est constitué par un long héritage de juifs portugais qui se sont ensuite installés à Hambourg en 1650. Ma famille n’a pas quitté cette ville en trois cents ans. Les Goldschmidt habitaient plus précisément dans la banlieue de Hambourg qui était sous domination danoise. Ils étaient marchands de blé, d’une honnêteté absolue, au point même qu’une fois, un de mes ancêtres s’est rendu en Suède pour racheter le blé qu’il avait vendu aux Suédois, car il s’était rendu compte que ce n’était pas le blé qu’il leur fallait. Il avait sa réputation à tenir. Les commerçants juifs ont toujours eu un sens extrêmement fort de la parole donnée, qui doit être respectée, comme la parole divine. Mon arrière-grand-père est né en 1797, mon grand-père en 1835 et mon père en 1873 ; entre le XVIIIe siècle et moi, deux générations seulement nous séparent.

Cela est d’autant plus remarquable que votre famille était enracinée dans l’histoire et la culture allemandes : votre arrière-grand-oncle était Heinrich Heine, votre père était nationaliste, a rencontré Guillaume II, Bismarck et entretenu une correspondance avec Hans Grimm. Il n’y avait donc personne de plus allemand que votre famille. Vous avez été dépossédée de ce que Barrès appelait « la terre et les morts » et tout ce qui constitue votre être vous échappe.

Mon père, alors étudiant, avait eu le droit de prendre le train de l’empereur pour aller de Berlin à Hambourg (un wagon était en effet réservé aux étudiants) et il a pu, comme les autres, serrer la main de Guillaume II, il en était très fier. L’enracinement était total. On peut même affirmer que ce sont les juifs allemands qui ont fait l’Allemagne. Mon père était d’un patriotisme exacerbé. Souffrant de rhumatismes articulaires, il n’a pas pu être mobilisé lors de la Première Guerre à son grand désespoir. Il a pourtant tenté plusieurs fois d’incorporer un régiment mais il a toujours été refusé. Les gens comme mon père étaient l’âme d’une Allemagne bourgeoise, intelligente et industrieuse. Ils faisaient partie de ces employeurs juifs qui payaient mieux leurs ouvriers que partout ailleurs en Allemagne et même en Europe, pour se faire « pardonner leurs origines ». Hitler est l’héritier du Reich né le 18 janvier 1871 à Versailles.

Vous voyez, dans votre propre pays, une frontière, un contraste entre la beauté des paysages champêtres de Hambourg que vous décrivez longuement, et la proximité des camps de concentration. « Si beau que fût le paysage, il y avait toujours à l’arrière-plan quelque chose qui ressemblait à un mur, à une menace indéterminée. » Encore une fois un pays de contrastes. 

Vous avez raison. Mon père avait un ami paysan qui voulait le cacher ; je me rendais souvent à vélo chez ce vieux monsieur qui habitait à Neuengamme. Ce que je ne savais pas, c’est qu’un camp de concentration s’y trouvait aussi, derrière les pins. Et cela rejoint ce que vous dites : il y avait un croisement entre la beauté champêtre des paysages et la barbarie toute proche. Mais la population n’ignorait pas pour autant la présence de ces camps ; moi compris, dès l’âge de huit ans, je savais que cela existait. L’argument des Allemands qui prétendaient, après-guerre, ne pas en connaître l’existence est totalement faux, tout le monde était au courant. Un voisin d’un village à côté avait été déporté et remis en liberté, pour que la population puisse se rendre compte qu’elle avait une épée de Damoclès au-dessus d’elle. Elle était terrorisée. Ce que je ne savais pas, en revanche, c’est que j’étais destiné à rejoindre ces camps. Je pensais qu’il s’agissait de prisons pour les opposants politiques.

Le camp de concentration de Neuengamme et son mémorial

Vous développez également une réflexion sur la dénaturation de la langue par la barbarie nazie. Vous écrivez que les nazis « ont corrompu, profané la langue et rendu à jamais impossible le « poétique », la résonance de l’âme », tout en admettant qu’aujourd’hui, Daesh n’a même plus besoin de langue, car nous sommes parvenus au stade de la bestialité. Est-ce un processus, selon vous, qui dérive de la barbarie nazie ?

C’est une magnifique question. Je n’y avais jamais vraiment pensé. Vous avez sûrement raison. S’il n’y avait pas eu le national-socialisme, ce processus ne se serait pas produit, c’est très possible. En tout cas, l’allemand a été défiguré, il est devenu d’une complexité et d’un snobisme absolus. Écrire de l’allemand simple devient presque un péché. Seul un Autrichien comme mon ami Peter Handke peut se le permettre. Mais l’allemand est en quelque sorte contaminé par le crime, jusqu’en ses fondements. Il ne peut être ré-innocenté et se retrouver lui-même que par le processus de la traduction d’une langue étrangère vers l’allemand. On pourrait dire que cela le lave de sa souillure. Paul Celan, que j’ai connu, l’a précisé avant moi. Toute son œuvre consiste à dire que la langue allemande est morte. Pour ma part, je ne dirais pas « morte » mais « défigurée ». Pour l’anecdote, il était lecteur à l’ENS et venait acheter ses livres chez le libraire allemand Martin Flinker, qui s’était établi sur la pointe de l’île de la Cité, 68 quai des Orfèvres. Tous les grands auteurs allemands (Thomas Mann, etc.) s’y sont rendus. On s’y est connu puis on s’y retrouvait régulièrement car j’achetais des livres pour le lycée Paul-Éluard où j’enseignais. Mais je n’ai appris que dix ans après notre première rencontre qu’il s’agissait de Paul Celan ! Je me souviens encore de ses yeux magnifiques.

De l’exil peut surgir la littérature et la poésie, c’est le cas de poètes comme Adonis, Mahmoud Darwich, et même de Victor Hugo et d’Ovide si l’on remonte plus loin. En a-t-il été de même pour vous ? L’exil est-il indissociable de l’expérience de l’art d’écrire, et dans votre cas dans une autre langue ? Comme vous le dites : « Certains exilés sont tellement intégrés que cela les incite à écrire. »

Je n’aurais probablement pas écrit si je n’avais pas été exilé, en effet. J’aurais été peintre. J’ai écrit pour me montrer que j’appartenais à la langue française. L’écriture est une forme de psychanalyse. Je me demande si elle n’est pas faite pour oublier. En effet, nombreux sont les textes que j’ai écrits et que j’ai totalement oubliés. J’ai ainsi lu un article dans la Quinzaine littéraire, je me suis dit qu’il était plutôt intéressant et je me suis rendu compte après coup qu’il était de moi. J’ai publié deux livres, aujourd’hui complétement épuisés, chez Julliard : l’un s’intitulait Un Cops dérisoire, l’Empan, en 1971, et l’autre, qui en est la suite, Un Corps dérisoire, le Fidibus, en 1972, qui sont deux romans autobiographiques. Mon éditeur était d’ailleurs Jean-Claude Brisville, l’ancien secrétaire de Camus. J’écrivais jusqu’alors en français, notamment de la poésie innommable. Et quand je me suis mis à cette sorte d’autobiographie en deux volumes, je me suis soudain aperçu que j’écrivais en allemand et j’en ai été le premier surpris. Je voulais au départ être philosophe et suivre des études de philosophie ; un de mes camarades m’a dit : « Il n’y a que très peu de reçus à l’agrégation de philosophie. Tu es d’origine allemande, fais donc du boche. » Et je me suis mis à faire du boche. Mais j’étais à cette époque à mille lieues d’imaginer que j’écrirais un jour ne fût-ce qu’une phrase en allemand. Cela m’est tombé dessus. L’origine de mon écriture est malgré tout purement française. 

Victor Hugo disait dans Actes et Paroles : « L’exil, c’est la nudité du droit. Rien de plus terrible. Pour qui ? Pour celui qui subit l’exil ? Non. Pour celui qui l’inflige. Le supplice se retourne et mord le bourreau. » Cela rejoint-il ce que vous écrivez : « Il vaut mieux être exposé à la peur que d’appartenir au camp des persécuteurs » ?

Oui, je suis d’accord. Il n’était pas bête, ce grand bonhomme. Je n’ai pas été fichu, de toute ma vie, de retenir quoi que ce soit par cœur, sauf Hugo.

Pancarte antisémite en Allemagne, 1933 : « Allemands, défendez-vous ! N’achetez pas chez les Juifs ! »

Dans l’Allemagne des années trente, votre famille et vous étiez sans cesse renvoyés à vos origines juives alors que vous étiez protestants. Vous précisez que vous n’avez jamais entendu en France de remarque désobligeante sur vos origines. Or, vous dites bien que l’antisémitisme n’est pas une affaire allemande et qu’il revient de nos jours avec encore plus de force. L’Histoire est-elle condamnée à se répéter ?

Bien sûr. L’Histoire est faite de paradoxes. Pourquoi l’Allemagne s’en est-elle mieux tirée au sujet de l’antisémitisme, avant l’arrivée au pouvoir des nazis ? Car elle était divisée en 360 états ; quand l’antisémitisme frappait un état, on pouvait se réfugier dans un autre. Il y avait toujours une porte de sortie, ce qui n’était pas le cas de la France où les juifs avaient été expulsés du royaume en 1394. L’origine de l’antisémitisme comme donnée politique est peut-être davantage française (et l’on pense à l’affaire Dreyfus) qu’allemande. En revanche, il est plus instinctivement et biologiquement allemand. On peut dire qu’il était généralisé en Allemagne sans être opératoire, alors qu’en France, il restait absent, tout en étant opératoire.

Vous avez été réduit au fait d’être juif, bien que vous soyez protestant. Vous avez donc été enfermé dans une catégorie qui ne vous définit pas. Et c’est le tragique de votre condition, puisque vous ne pouvez pas y échapper.

Je suis totalement d’accord. Dans les recensions françaises de mes ouvrages, je n’ai jamais vu d’allusion à mes origines, ou alors avec bienveillance et avec une discrétion très française. En Allemagne, mes livres ont eu un grand retentissement et j’ai été d’office qualifié d’écrivain juif, der jüdische Schriftsteller. C’est venu immédiatement dès les premières critiques. Alors que je n’ai jamais entendu de propos ambigu en France, en ce qui me concerne tout du moins. Il ne me semble pas que les gens confondent la condition juive et le dirigeant d’Israël, Benjamin Netanyahou, qui est un criminel de guerre. Les Français ont la tête politique, ils sont plus cyniques et donc libres, alors que les Allemands sont plus sentimentaux en politique.  

Avez-vous ressenti la même volonté d’enracinement et le même attachement à l’Italie, où vous vous êtes rendu avant d’arriver en France ?

Je suis arrivé à Florence en mai 1938 et j’en suis reparti en août. Trois mois m’ont suffi pour assimiler l’italien et le parler. Apparemment, je n’avais aucun accent. Pour moi, c’était la période la plus extraordinaire de ma vie. Et quand il a fallu apprendre le français, l’italien a disparu d’un coup. Quand je suis arrivé dans l’Italie fasciste, tout le monde était de bonne humeur et ouvert. Le seul mauvais souvenir que j’en garde est celui des oiseaux morts qui pendaient dans les étals et qu’on vendait. L’Italie a tout de suite été mon pays, j’y tiens davantage qu’à mon Allemagne natale. Quand vous venez du nord de la « Bochie » et que vous tombez dans cet endroit, vous ne vous en remettez jamais. L’Italie est un cadeau du ciel. La famille qui m’a accueilli à Florence avait des liens avec l’Allemagne puisqu’il s’agissait de la fille du premier aviateur allemand, Otto Lilienthal. Son époux était professeur de l’université de Francfort. Ils ont quitté l’Europe en guerre pour la Nouvelle-Zélande ; ils souhaitaient nous emmener avec eux, mon frère et moi, mais nos parents trouvaient que c’était trop loin… Mes parents étaient dans la réalité et en-dehors. J’ai donc été accueilli en France par la baronne de Rotschild qui était une cousine au deuxième degré de ma mère. Je parle de cette parenté dans la Traversée des fleuves (1999). Elle ne m’a jamais poussé vers mon côté juif, on a gardé de bons rapports et elle s’est même rendue à mon mariage. Elle était encerclée par des lèche-bottes mais c’était quelqu’un d’intéressant et elle m’a sauvé la vie. La seule personne qui nous a dénoncés, mon frère et moi, c’est la cuisinière de notre pensionnat. La malheureuse a été arrêtée par la police à la Libération ; je suis allé voir les gendarmes pour leur dire qu’il ne m’était finalement rien arrivé et qu’ils pouvaient la laisser partir. Ils m’ont répondu : « Fous le camp ! Tu n’as rien à faire ici. » Ils l’avaient attachée à un radiateur, elle l’a arraché et s’est rendue jusqu’au village de Praz-sur-Arly en traînant ce radiateur. Elle a finalement été abattue dans une prairie. J’ai deux morts sur ma conscience : un petit-neveu de quatre ans à qui j’avais offert un collier avec lequel, tragiquement, il s’est étranglé, et cette femme qui m’avait dénoncé pour trois cents francs.

Ce n’est pas vous le responsable, elle a subi les conséquences d’un acte qu’elle avait choisi de commettre en toute conscience… Pour terminer sur une question d’actualité, que pouvez-vous dire sur l’affaire Boualem Sansal, un autre écrivain qui a refusé l’exil et qui se retrouve emprisonné dans son propre pays ?

C’est terrifiant de bêtise et d’horreur. La bêtise est toujours cruelle. Je ne l’ai jamais lu mais cette idée est d’une bêtise majeure. Il s’est rendu imprudemment dans son pays d’origine. Comme je vous le disais, je craignais de retourner en Allemagne en 1949. Et pourtant, l’Allemagne n’était pas l’Algérie… Cette appréhension a très vite disparu mais je me demandais, dans le train, ce qui allait bien pouvoir m’arriver.

Cette appréhension est-elle toujours présente ? En admettant que vous retourniez en Allemagne aujourd’hui, que ressentiriez-vous ?

Elle reviendrait probablement. Cela fait quelque temps que je ne suis plus allé en là-bas. Dans le cadre de mes fonctions, je me suis rendu dans tous les instituts culturels français du pays et à chaque fois, je ressentais un étrange sentiment, entre la rigolade (« que diraient-ils s’ils savaient qui tu étais… ») et la crainte. Ce qui ne m’arrive jamais en France.

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