Sous le titre de Peau neuve, qui rime avec Deneuve, la gamme des bonheurs/déceptions/bonheurs… égrène sa chanson douce. Sur le mode mineur, au fil des pages, des étapes ou lieux de sa fugue. Voyage en douce, Cécile – le nom de l’héroïne de Bonjour tristesse, le livre – empreinte – s’en va, un instant rejointe par Julien, avant de tailler sa route non pas désespérément mais absolument seule !

Cinquante-six ans sonnés au clocher d’une vie ordinaire, vingt-six ans de vie commune, les enfants sont grands et le mari, parti « refaire sa vie » selon l’expression consacrée, avec – air connu, topos commun, trop commun ! – une jeunette, de vingt-cinq ans sa cadette, s’apprête à devenir père pour la troisième fois.
Pas un drame.
Éric et Cécile n’étaient pas noms qui allaient si bien ensemble, et puis, selon maître Stendhal, ne faut-il pas « secouer la vie, sinon elle nous ronge » ? Or, le but n’est-il pas simplement – tout un art – de parvenir intact au bout du long chemin qu’est notre brève vie ?
À sa destination première, la maison familiale au cœur du Massif central, à mi-chemin entre Roanne et Vichy, Cécile, fidèle à la jeune fille du roman augural, préfère l’errance de stations-services en stations-services avant de faire station à Verneuil-en-Loxois, une ville imaginaire, quelque part n’importe où, une ville à l’image exacte de toutes les communes de France qui, en l’absence de TGV et d’équipement touristique, s’éteignent à petit feu comme illusions et désirs dans les cœurs qui ont cessé de battre chamade à l’Inutile, le Productif : le Spectaculaire. Une ville imaginaire et pourtant à l’exacte semblance du réel ? Juste une cosa mentale où Cécile Blain, cinquante-six ans, divorcée, deux enfants, l’héroïne de Montal, de Sagan venue, prend ses quartiers d’été, avant de rentrer dans le rang, prendre sa juste place à l’automne de sa vie.
Modianesque.
D’un mortel – époux, épouse, élève, camarade ou ami, père, mère, fils ou fille, on ne sait rien. Seuls, les personnages de fiction ont reçu l’extravagant pouvoir d’imprégner durablement nos mémoires, nos existences…. À eux seuls, donné le rare privilège d’exister pour autrui. Là gît le pari. Pour cela qu’on se fait écrivain. Pour retenir, non pas le temps qui passe – pour cela on se fait fou – mais l’empreinte des visages, des mots et des choses sur le sable de la vie. Réparer l’offense infligée à l’enfant spectateur des Demoiselles de Rochefort : l’instant terrible où une mère – Danielle Darrieux – ne reconnaît pas Solange, sa propre fille, dans le portrait de Maxence. Voilà c’est dit. What Else ? Les mots des pauvres gens, faut se faire une raison, chacun fait ce qu’il peut avec ce qu’il a, tralala… Pas d’autre matériau à disposition.
Sur le motif de la femme abandonnée, Montal, maître ès litotes, brode une fugue de boîte à livres en boîte à livres. Des objets consolateurs, Cécile doit se séparer. Un à un, les rendre à l’humanité. En l’occurrence, puisque Montal est écrivain, au Lecteur, son semblable, son frère. À lui, le miroir que l’on promène au fil des ans le long de la route ! Sans pédanterie, s’affirmer disciple de Stendhal en actes, un des exploits du livre ! Les livres abandonnés pour jamais demeurent nôtres, qui, à leur tour et leur temps, nous ont ouvert la porte d’une impression indélébile : Simenon, celle de la province ; Modiano, celle d’un déjà vu que jamais l’on ne verra deux fois, spectre après lequel, comme en rêve, incessant, nos esprits, en vain, In girum imus nocte et consumimur igni…
Fitzgerald, pour Cécile, a ouvert l’antre du ridicule des âmes qui s’étonnent, se fêlant, de souffrir. Sans oublier, Pascal précipitant l’esprit sur un vide que Beckett, impuissant à égaler le Maître s’échinera à remplir de mots creux ou le désert racinien, l’Orient qui fascine et annihile, arène où l’amoureux se découvre simple viande prête à la découpe… Tchekhov, le magicien qui, à tous et à chacun, offre l’illusion d’être compris… Green (Graham, pas Julien), le seul auteur avec Endo – Le Fleuve sacré – qui a su faire entendre dans La fin d’une liaison ce que signifie vraiment être fils du Christ, loin des chapelles et des pompes anglicanes ou romaines… Du Roman, Cécile a tout appris. Parfois, la vie a démenti la leçon, faisant du ridicule d’annoter, sous ou surligner le texte, la mesure de l’écart entre la jeune fille et la femme mais au long du chemin, l’image de la jeune fille renaît, phénix exigeant une dernière danse, une ultime aventure, un soupçon de roman.
Renoncer à la plénitude de la jeunesse et se faire l’apologiste du vintage serait plus sage. Pour cela, il suffit des Antiques, Créuse, saisie dans les flammes de Troie, la femme de Lot, le sommeil de Palinure, la disparition brutale de Sarah mère d’Isaac à l’instant où Abraham conduit son fils sur la montagne… Ni retour en arrière ni résurrection. Ils appellent ça aller de l’avant. Beckett. Dans le trou. Sur un air d’Offenbach, entonner l’air du Do : « Tes amis sont partis dans le trou, dans le trou », avant de te jeter à corps et cœur perdus dans une valse de Vienne ou une mitwa danse. Pas son genre. Son genre, la face B d’un vieil album des Talkings Heads :
Heaven
Heaven is a place
A place where nothing
Nothing ever happens.
But ultime : « Ne pas rechuter dans la faille séparant les souvenirs des regrets. » Non, rien de rien… la vérité des vies au creux d’une chanson populaire. La vérité du lyrisme siège au royaume d’Ironie. Rien de sérieux sous le soleil. Hormis peut-être la finitude. Tout le reste est fragments : succession de notes d’une chanson douce-amère : votre habit a craqué dans le do/dos, le moi perd toujours son pantalon en public/(Gary), le moi : somme des expériences communes vécues sur le mode de l’individuel et non du collectif n’existe pas. Un des fonctions du roman : La Vie, mode d’emploi. Chaque homme dans sa nuit…
Il est beau ce petit livre sans manières, délicat, élégant qui nous parle tout bas de nos hontes, nos renoncements, nos faiblesses et nos échecs et nous emmène en voyage, à l’image du duo Dutronc/Hardy. Mode mineur toujours.
Puisque vous partez en voyage…
Voyage en France profonde, aux côtés de Mireille et de Jean Sablon, au pays des Didier, des Enzo et des Bogdan, loin des Maude et des Louis, de Saint-Germain des Prés, ci-devant quartier des Éditeurs, au pays réel, à qui un soupçon d’Italie – Gadda et Satta – feraient du bien, comme Natalia Ginzburg, Albertine Sarrazin et Monique Wittig muscleraient un peu les nouvelles provinciales, ces âmes nées péries et non plus urbaines.
Voyage en Romancie, l’unique contrée où les trains partent et arrivent à l’heure et à destination, La Peau neuve, un roman à lire et à relire sans modération, les roseaux sauvages d’un homme au creux de la vague ni tout à fait nouvelle ni tout à fait ancienne. Bien vivant, paroissien d’une église en voie de disparition.
Article rédigé par Constance Jean