C’est l’histoire d’une jeune fille qui n’a pas connu d’enfance, ou si peu. Sous la coupe d’une mère castratrice qui la prend comme modèle, dès son plus jeune âge, pour des photos à caractère érotique, devenue la proie de prédateurs sexuels, exposée nue à la vue du public, cette jeune fille ne rêve que de fuir pour trouver l’indépendance, l’émancipation et la liberté et ne pas sombrer définitivement dans les ténèbres. Elle semble dans un premier temps trouver cette échappatoire dans le monde de la fête, en arpentant les rues du Paris festif des années 70-80 et en écumant les boîtes de nuit (le Palace, le Sept…) en compagnie d’une bande d’amis : Christian Louboutin, son premier mentor, Pierre et Gilles, Philippe Krootchey, Vincent Darré, Alain Pacadis, Paquita Paquin et d’autres. Elle y consacrera plus tard un livre, les Enfants de la nuit, et un film, Une Jeunesse dorée. Mais c’est finalement l’amour qui la sauvera et la guidera vers cette liberté tant désirée. Elle le trouve en la personne de Charles Serruya, un jeune poète rêveur avec qui elle peut enfin former une veritable vie de couple. Mais elle a treize ans et lui vingt-neuf, elle est mineure et non émancipée. Et si cette jeune fille a quitté l’enfer du studio photo de la porte Dorée, c’est pour tomber tout aussitôt dans un autre : celui de la DDASS et des centres d’accueil où elle est placée contre son gré. Cette jeune fille, c’est Eva Ionesco, et elle raconte pour À Rebours son histoire dans Grand Amour, aux éditions Robert Laffont.

À Rebours : Vous aviez abordé dans vos livres précédents, Innocence et les Enfants de la nuit, et également dans vos films, le sujet de votre enfance et de votre adolescence perturbées et marquées par les épreuves. Ils évoquaient ainsi vos rapports avec votre mère abusive et votre évasion dans le monde de la fête et de la nuit avec la fameuse bande d’amis du Palace. Peut-on dire de ce dernier livre qu’il clôt ce chapitre de votre vie, celle de la période des années 70-80, et qu’avec lui vous dites adieu à la jeune Eva qui est devenue adulte ?
Eva Ionesco : Le premier volume, Innocence, était un peu différent car il s’adressait à mon père absent, qui ne m’avait pas reconnue et dont je ne porte pas le nom. Il était hongrois et s’était engagé dans l’armée allemande pour combattre les Russes lors de la Seconde Guerre. Ensuite, il a fui la Hongrie et a intégré la Légion étrangère. Il s’est retrouvé en Algérie et a travaillé bien plus tard dans l’informatique. On a dit de lui qu’il était un espion, qu’il était nazi, etc. Dans ce livre, je suis partie à sa recherche, malgré le peu d’informations dont je disposais dans les archives allemandes et hongroises. J’ai quand même pu retracer son parcours avec l’aide d’un cousin légèrement affabulateur. Mon père était également un peu magicien (rosicrucien, télépathe…) et cela m’avait interpellée : j’ai été emportée par ces histoires de magie et c’est par ce biais que je suis entrée là-dedans. J’ai mis en place, dans ce premier livre, l’univers de ma petite enfance, constitué de trois femmes : ma grand-mère, ma mère et moi. J’abordais aussi les débuts des portraits photographiques que prenait ma mère quand j’étais enfant, l’inceste, le rejet des hommes, et donc de mon père. C’est un livre à l’attention des pères en quelque sorte (le mien, celui de ma mère), qui dessine une sorte de monde clos où se côtoient inceste, père fautif et idée du Mal. Derrière tout cela se posait la question de la transgression dans l’Art : jusqu’où peut-on aller pour faire de l’Art ? Je dépeignais donc ma vie dans l’Art et la transgression dans un univers familial. Et tout cela se déroulait bien sûr à Paris, dans les années 70. J’y retrace les voyages qu’on m’a organisés, aux États-Unis notamment, car on ne savait pas trop quoi faire de cette petite fille qui n’en était plus une et qui était devenue un objet. J’ai donc rédigé ce livre pour mettre un nom sur toutes ces choses et les situer dans le temps.

Le deuxième livre, les Enfants de la nuit, concerne la découverte, par une petite fille hypersexualisée, de la sexualité et je raconte ma rencontre avec Christian Louboutin. On forme une sorte de couple atypique au sein d’une bande d’amis et, grâce à lui, je peux enfin fuir cette mère qui va beaucoup trop loin. C’est le livre de la recherche de l’amour dans un cadre particulier : je reviens sur les photos réalisées par ma mère, sur les commanditaires de ces photos, les scandales que cela occasionne, tout le processus qui conduit à mon rejet de cette mère et à mon futur placement en institution, puisque l’assistante sociale intervient à la fin du livre (elle apparaît aussi dans Grand Amour). C’est dans ce livre que l’enquête sur mon environnement familial commence. Je parle aussi de l’histoire de Christian, de celle d’un Paris nocturne et festif, qui fait partie maintenant de la légende, où évoluait cette bande d’enfants perdus dans la nuit et dans les rues, et qui ont tous eu un destin différent.
Enfin, ce troisième livre, Grand Amour, est celui de l’amour avec Charles Serruya, que j’avais déjà un peu abordé dans le précédent mais en l’effleurant seulement. Charles avait vingt-neuf ans, j’en avais presque quatorze au moment de notre rencontre. On m’a bien sûr fait la remarque sur l’âge du consentement, ce qui m’a un peu agacée. Étais-je en âge de consentir ? Je précise qu’à cette époque, cette notion n’existait pas ; Charles a obtenu par la suite, à notre demande, ma garde et ma tutelle, qui lui ont été accordées de façon tout à fait normale par les autorités. Nous étions accompagnés par un juge pour enfant et tout s’est fait dans la légalité. Nous n’étions donc pas hors-la-loi et ce que j’ai écrit dans ce livre est la stricte vérité de ce qu’il s’est passé. On m’a même reproché de ne pas faire mon « autocritique », d’écrire quelque chose qui n’est pas dans l’air du temps ou dans la « grille » de ce qui est acceptable. Mais il faut se poser les bonnes questions, notamment celle de savoir ce qu’il se passait dans les DDASS[1] à l’époque et ce qu’il se passe toujours aujourd’hui : des gamines se font violer régulièrement, des enfants se font tabasser pour un portable, se prostituent… La violence des adolescents entre eux, dans ces structures, est extrême. Je le sais pour avoir navigué entre plusieurs centres. On cache toutes ces choses, on ne veut pas en parler. Et pourtant, c’est la réalité.
Au cours de l’écriture, avez-vous anticipé ou redouté le regard que les lecteurs d’aujourd’hui pourraient porter sur l’histoire d’amour que vous avez vécue avec Charles, en raison justement de votre différence d’âge et du fait que vous étiez mineure ?
Absolument. Je craignais de ne pas pouvoir écrire la suite des Enfants de la nuit et de raconter cette histoire, car je culpabilisais beaucoup. Charles m’a rassurée en me disant qu’il était mon tuteur, ce que j’avais complètement oublié depuis. Pour moi, nous formions une relation de couple normale, il venait me chercher à la DDASS le week-end, mais en réalité il en avait parfaitement le droit légal, puisque j’étais sous sa responsabilité. Et le directeur de l’établissement qui m’accueillait avait donné son autorisation. Mon sentiment de culpabilité a alors totalement disparu.
Concernant le regard des gens sur le consentement, il ne faut pas perdre de vue que la plupart sont complètement inavertis de la loi sur le sujet et de ce que cela implique. Certes, si j’avais une fille de quatorze ans aujourd’hui, je n’accepterais pas qu’elle fréquente un garçon plus âgé. Mais en ce qui me concerne, nous étions à une époque, les années 80, qui était plus permissive. J’ai écrit de ce point de vue, et j’ai, à bien des endroits, inséré et opéré des incises dans le texte, précisant par là ma pensée qui rejoint le combat actuel. Éviter de le voir ou de le lire relève de la lâcheté. Ce livre, malgré tout, a été en grande majorité compris par ceux qui l’ont lu et qui l’ont apprécié justement parce qu’il aborde des questions qu’on ne se pose pas vraiment. Un livre est une aventure littéraire et écrire une histoire d’amour, c’est la rendre possible, la reconnaître. C’est à la fois un témoignage de ce qui a été et de ce qui ne pourrait plus être, une histoire romanesque, un conte, avec des épreuves à franchir (comme dans tous mes livres).

Le premier chapitre se déroule en 2023, vous vous décrivez arpentant les rues de Paris et le quartier des Grands Boulevards où vous aviez vos habitudes quand vous étiez une adolescente. Des réminiscences vous reviennent, comme une madeleine de Proust. La dernière phrase du livre (nous sommes en 1982), quant à elle, est la suivante : « Je m’enfonce dans les rues de Paris. » Est-ce une manière de boucler la boucle ?
Oui, on pourrait dire cela, même si je ne sais pas si je ne reviendrai pas plus tard sur le thème de l’enfance, pas forcément la mienne mais l’enfance de manière générale. C’est un terrain qui m’attire et m’interpelle et peut-être y consacrerai-je un travail ultérieur, mais sous une autre forme. Ce n’est pas exclu.
Grand Amour suit également la publication de la Bague au doigt, qui est peut-être son négatif. Si, dans Grand Amour, il y a une promesse de mariage qui ne se concrétise pas, dans la Bague au doigt, il y a bien un mariage mais qui se termine dans un drame. De plus, ce sont deux histoires d’amour, l’une idyllique, l’autre tumultueuse, qui sont radicalement différentes et comme le miroir inversé l’une de l’autre.
La Bague au doigt révèle vraiment la noirceur de l’amour, ce vers quoi il peut se diriger, c’est un livre assez noir. Et ce côté sombre est dû à de nombreuses causes extérieures qui jouent sur le couple et l’enferment : ce couple s’aime, mais à cause de ces éléments extérieurs, il en vient à ne plus s’aimer et à s’infliger les pires choses qui soient. Ici, c’est le contraire : le personnage de Charles répare, est conscient de l’autre, à son écoute. Il m’a toujours aidée, a toujours éprouvé beaucoup de tendresse et de tact envers mon passé difficile et n’a jamais cherché à l’instrumentaliser à son profit, contrairement à mon partenaire dans l’autre livre. La Bague au doigt n’était pas prévu, je devais normalement écrire la suite des Enfants de la nuit. Mais il m’est arrivé cet événement dans ma vie et, comme je l’avais évoqué dans notre précédent entretien[2], j’ai dû rédiger la Bague au doigt dans l’urgence, en défense, pour répondre au livre Eva ainsi qu’à une attaque et à une plainte classée sans suite. Entre autres raisons… Ce qui le situe dans un autre domaine.
Grand Amour est le livre du souvenir, de la réminiscence, mais aussi de la quête d’émancipation et de liberté. Il aborde également le sujet du premier et du grand amour, que vous aviez effleuré auparavant mais que vous approfondissez ici. À la lecture, on sent une Eva Ionesco plus apaisée, même si elle éprouve toujours des crises d’angoisse, des pensées noires et des accès de révolte. Peut-on dire que vous vous êtes accomplie dans l’amour et que c’est ce dernier qui vous a sauvée de la spirale de la violence et de la drogue dans laquelle vous vous enfermiez ?
Je ne me droguais pas tant que cela et la drogue, dans le livre, n’est pas centrale. On en prenait pour panser nos blessures et surmonter la violence de notre situation. Mais il est évident que cet amour-là m’a sauvée. C’est justement l’histoire d’un amour chevaleresque, responsable et qui engage. Charles a éprouvé très vite ce besoin d’engagement. Je n’en connais pas la raison, peut-être parce que son père, Maurice Serruya, qui était un ancien déporté des camps de concentration et son ami Maxi Librati, ont sauvé de nombreux enfants (pas forcément de la guerre). De mon côté, ce qui est étrange, j’ai découvert récemment, après avoir fait un test ADN, que j’ai une part juive ashkénaze. Notre rencontre sur la moquette bleu méditerranée prend alors un sens magique, différent, hors du temps et cèle le couple dans une aventure métaphysique.

Vous parlez de « notre union [qui] écrasait les incestes, les transgressions et les violences que j’avais subis », de « notre vie dans ce qu’elle renfermait de plus irréversible et de torturé, nous plongions parfois dans des crises d’hébétude ». C’est aussi, peut-être, pour cette raison qu’Eva et Charles se sont rapprochés ? À cause des blessures de la vie.
Charles était très traumatisé par ce qu’avait vécu son père. Il n’en parlait pas ouvertement aux autres membres de la bande mais nous le savions. Il faisait par exemple toujours des ombres chinoises, qui avaient quelque chose à voir avec les Sonderkommandos. Il travaillait beaucoup sur ces formes qu’il magnifiait mais cela restait, à l’origine, quelque chose de douloureux et de compliqué. Maintenant, il le vit mieux car il en a beaucoup parlé et cela a été comme une sorte de thérapie. Ce côté « abîmé » nous a très certainement rapprochés en effet.
Vos souvenirs sont comme toujours très précis et restituent très précisément cette atmosphère festive et insouciante du monde de la nuit parisienne de la fin des années 70 et du début des années 80. Teniez-vous à l’époque un journal, qui vous a permis de vous remémorer cette époque aussi fidèlement ? Vous êtes-vous autorisée à romancer des passages ?
Il y a de nombreux passages romancés, tout simplement parce que je cherchais à être la plus précise possible. Mais je ne voulais pas que cet effort de recherche soit visible. L’histoire était déjà assez compliquée, je ne souhaitais pas jouer avec la mémoire, qui aurait pu se perdre. Donc j’ai dû procéder à ce travail de reconstitution pour montrer comment les choses s’étaient exactement passées et pour ne pas donner au lecteur l’idée que mes souvenirs n’étaient pas si précis que cela. Même si je m’en suis référé à ma mémoire, je l’ai retravaillée. J’ai vécu une histoire très difficile et j’ai ressenti le besoin de la raconter, de l’embellir. Peut-être le fait de réécrire cette histoire et de la nommer a-t-il été la seule manière de m’en sortir et d’exister, ce n’est pas du tout exclu. Ce n’est pas la seule raison pour laquelle j’ai écrit mais il y a de cela. L’écriture devient essentielle parce qu’elle permet de se projeter dans un avenir et de rendre la vie acceptable.
Vous aviez justement abordé cette histoire dans votre film Une Jeunesse dorée, mais sous un angle différent. Pouvez-vous justement expliquer ce que vous souhaitiez apporter par rapport au film ? Y a-t-il des éléments qui sont propres à l’écriture et que vous ne pouviez pas transposer à l’écran ?
J’adore travailler avec les acteurs et j’avais vraiment envie d’en tirer un film. Je viens du théâtre et j’ai énormément travaillé la scène, c’est de là qu’est venue l’envie de mettre en scène. La scène me manque énormément, car je considère qu’à travers elle, l’homme fait partie du monde. Et j’éprouve l’envie de raconter le monde, de me diriger vers quelque chose qui ne soit pas seulement autobiographique, mais plus universel. Le cinéma, à mon avis, permet davantage cela que l’écrit, d’autant plus qu’il s’agit d’un travail collectif : on se bat et on travaille pour les mêmes raisons. Un livre, c’est différent : on est dans l’autobiographie pure, alors que dans un film, on peut nommer cela autrement et les histoires sont traitées différemment. Les gens qui ont vu My Little Princess n’y ont pas retrouvé la même chose que dans mes livres.

Charles est l’initiateur, le sauveur ; vous le comparez d’ailleurs à un ange (« Il se tient reculé dans l’angle de la pièce, deux ailes sont déployées dans son dos, l’image est vibrante, elle m’accompagnera toute ma vie ») et aussi à un prince charmant de conte de fées (« Il me tendit sa main aux longs doigts de fée, je m’en emparai comme Belle prend la main du propriétaire du château »). Il y a donc de la poésie dans cette histoire et on pourrait prendre Charles pour un personnage de roman et votre couple pour Roméo et Juliette ou Paul et Virginie. C’est ainsi que vous le voyiez aussi, à cette époque et rétrospectivement ?
C’est tout à fait un personnage de roman, et à bien des égards. On peut effectivement penser à Romeo et Juliette ou à de nombreux couples de cinéma. Même si la fin n’est pas tragique, elle fait partie des belles histoires d’amour. J’ai choisi de raconter cet amour de cette manière car c’est ainsi que je la vois. Je ne sais plus quelle impression je ressentais à l’époque. On a vécu quand même longtemps ensemble, davantage que le livre ne le dit, puisque l’histoire a dû être réduite. On a par exemple beaucoup plus voyagé. Et quand on est jeune, la vie paraît longue. Mais on avait conscience de vivre une belle histoire.
Charles soutient Eva dans ses tentatives de fuite (de sa mère, des centres de l’assistance publique…). Il se pose en garant, presque en tuteur, en grand frère aussi, quand vous réservez des chambres d’hôtel et que cela pose bien sûr problème puisque vous êtes mineure. Il dit également très souvent à Eva : « Viens dans mes bras » pour la protéger ou la calmer. Peut-on dire qu’il y a, dans cet amour, un rapport presque filial, en raison de la différence d’âge, ou bien de dépendance, de la protégée vis-à-vis de son protecteur ?
Bien sûr qu’il avait envie de me protéger, mais il m’arrivait moi aussi de le protéger car c’était quelqu’un de très rêveur. Il oubliait souvent ses guitares, par exemple. C’est un poète distrait, perpétuellement dans la contemplation, dans un autre monde abstrait, et qui s’extrait de la réalité. Et dans le même temps, c’est une personne solide et protectrice, qui ne s’énerve pas souvent. Nous avions une sorte de rapport métaphysique, en plus d’un rapport charnel.
N’y avait-il pas un décalage entre Eva qui a grandi trop vite et qui n’a presque pas eu d’enfance et Charles qui n’a pas grandi assez vite et qui est resté un grand enfant ? Et n’est-ce pas ce décalage qui a poussé à l’impossibilité, presque inéluctable, de cette relation sur le long terme ?
Il était en effet trop enfant. Moi je grandissais et lui n’évoluait pas. C’est finalement lui qui est enfermé dans l’enfance, voire qui rajeunit alors que moi je vieillis. Vers la fin de notre histoire, et je le décris dans le livre, je me pose des questions que se posent toutes les femmes, sur l’avenir du couple, etc. Et c’est là que je me rends compte qu’il est resté dans l’enfance, à jouer à des jeux, à peindre des fleurs, d’une façon assez poétique et naïve. Et c’est ce qui m’était devenu insupportable. Je lui reprochais de ne pas être ancré dans la réalité. C’est la raison pour laquelle mon personnage s’en va pour affronter le monde de la réalité, la vie de tous les jours.

Votre style et le vocabulaire que vous employez sont particuliers. Vous alternez ainsi entre l’argot et le langage familier, qui traduisent la gouaille d’Eva et ses jeunes amis (« Il m’a bazardé un pain pendant que je roupillais […] hardos […] je me précipitais m’avaler un bout de calendos »…] et le langage soutenu ou recherché quelques lignes plus loin : « blandice », « morigéner » ou « nitescence », comme s’il y avait deux Eva qui coexistaient dans ce livre : l’adolescente et l’adulte qui porte un regard rétrospectif sur celle qu’elle fut tout en prenant de la distance.
J’aime bien mélanger les langages, avec d’un côté des mots « sertis » et de l’autre un registre plus parlé, réaliste et cru. Oui, il y a plusieurs langages.
C’est aussi un roman sur la dualité : le jour et la nuit, l’enfer et le paradis, l’ombre et la lumière (« Nos deux corps sous le puits de lumière où filtrent les rayons de lune qui se propagent sur nos peaux, luminescentes »). Le jeu sur les couleurs (du ciel, des néons, des étoffes des robes) en comparaison avec le gris et « les couleurs primaires » du centre d’accueil d’Orsay est aussi très important. Les images sont presque cinématographiques et on imagine ce qu’un directeur de la photographie pourrait faire de ces éléments que vous distillez. Est-ce quelque chose que vous souhaitiez mettre particulièrement en évidence ?
J’apprécie de visualiser les choses quand je lis. Les auteurs qui me permettent cette visualisation m’interpellent peut-être davantage que les écritures blanches ou en tout cas, celles qui sont plus mentales. Ce livre se prêtait à ce jeu sur la couleur, la lumière, la nuit… Ce ne sera pas forcément le cas pour mes prochains romans.
On évoquait les contes de fées. Comme dans tout récit de ce genre littéraire, il y a un personnage antagoniste. Ici, c’est votre mère, que vous appelez Irène, pour vous détacher de cette filiation. Elle pourrait jouer le rôle de la sorcière ou de la marâtre vivant dans une tanière qui sent le haschisch, elle est la matrice du traumatisme originel (les photos et films érotiques), qui perturbe l’histoire d’amour (elle s’interpose entre Eva et Charles, elle emmène Eva à New York pour l’éloigner), qui agite la menace du placement à la DDASS, qui est jalouse, possessive et, en même temps, mère indigne. Pour la qualifier, vous avez d’ailleurs souvent recours à des métaphores animalières et elle n’a plus grand-chose d’humain : « Elle n’a ni queue ni tête, comme sortie du néant […] le blanc de ses yeux est jaune peau de poulet […] il émanait de son sexe des effluves de poisson », ses mains sont « tatouées de serpents égyptiens », elle laissait voir « sa poitrine famélique où s’étirait une chauve-souris affolée offerte par Jiri Mucha », etc. Vous l’appelez aussi Médée. Était-elle pour vous, plus que la DDASS, la principale menace pesant sur votre bonheur et votre amour ?
Je pensais plutôt à Georges Bataille quand j’écrivais ces lignes sur ma mère, qui soulèvent des questionnements sur un Dieu inexistant, l’arrachement du ciel, l’absence de réponses et le Mal qui se propage. Le monde de ma mère est un monde de ténèbres, vide, sans Dieu et sans réponse, on a beau appeler et rien ne se passe. Toute métaphysique est partie. Et à l’inverse, elle propage cette contagion et attire à elle les pervers (Gabriel Matzneff, etc., je les nomme dans le livre), ou bien des gens qui ne veulent pas voir et pas comprendre ce qui se passe, dans une sorte de déni total car eux-mêmes ont vécu des choses de ce type. Ce sont donc des figures très contrastées. Et d’un autre côté, Charles est un personnage clair et joyeux. Avec lui, on peut enfin voir la vie, la ressentir et considérer les choses.
Après la menace que représente votre mère, il y a aussi celle du placement en foyer pour mineurs. Vous manifestez régulièrement dans le livre votre refus d’être placée, car cela s’apparente à une prison dont les détenus sont les filles, toutes en rupture de ban, et avec lesquelles vous nouez des relations compliquées. Vous dédiez votre livre « à celui qui m’a sauvé la vie » donc Charles, et également « aux filles de la DDASS ». Comme vous l’écrivez, il vous est arrivé d’en croiser bien plus tard une ou deux dans la rue, auxquelles vous n’aviez plus rien à dire. Pensez-vous que les filles de la DDASS ont été les victimes d’un mécanisme d’État (la justice, l’assistance sociale…) qui, au lieu de leur venir en aide, les a au contraire sinon détruites, du moins abîmées ?

Il y avait deux enfers, l’un avec Irène, l’autre avec l’assistante sociale. Il n’y avait pas d’échappatoire possible, c’était toujours l’enfer total. Mais la question de la DDASS est compliquée : ces centres sont très financés, il y a aussi des gens qui s’en sortent, qui font carrière et qui réussissent dans la vie malgré ce mauvais départ. Le fait d’avoir été placé complique les choses mais ne les rend pas impossibles. Cela étant dit, la maltraitance et la non-assistance existent dans tout le milieu carcéral, y compris la DDASS. C’est un univers très brutal : les enquêtes, les placements d’office, l’intervention de la police… Tout cela contribue à garder une mémoire traumatique. Et l’État en est le premier responsable. Les enfants placés dépendent de la folie de l’État et lui appartiennent, il devient leurs parents. Donc le système ne peut pas fonctionner, puisque cet État est complètement déraisonnable et part à la dérive.
C’est aussi en cela que votre livre est intéressant puisqu’il pose des questions d’une actualité brûlante : la vulnérabilité de l’enfant et de la femme, la pédophilie (et vous nommez d’ailleurs des artistes à qui vous étiez comme « vendue » : Matzneff, Robbe-Grillet, Polanski… Vous apparaissez d’ailleurs dans le film le Locataire), le viol, l’assistance sociale à la dérive. Tous ces sujets trouvent ici une incarnation.
Il est évident qu’à partir du moment où l’État est violent et où l’on donne raison à des gens comme Gabriel Matzneff ou ma mère, on ne parvient pas à mettre les choses à l’endroit. C’est révélateur d’un problème de société. J’ai beau écrire des livres à la manière de contes, sous des aspects sympathiques, la réalité est là : ces gens ne sont jamais arrêtés ni jugés, ils continuent à perpétrer leurs méfaits et nous sommes face à un problème massif. Le fameux « consentement » ne suffit pas.
Paris est un personnage principal du livre : « C’est bleu, rouge et or, platine, Paris m’entête, Paris n’a jamais autant senti Paris, j’aime quand la ville palpite et se montre, lorsqu’elle me sertit, le panache, les rires, les flashs, l’escalier, les first row, le monde en pagaille, il y a là tout ce qui me plaît : l’atmosphère du music-hall, les amis, bourlinguer : c’est la grande vie. » Là encore, conquérir Paris, arpenter ses rues seule ou avec Charles est aussi le moyen de parvenir à l’indépendance et à l’émancipation ?
Tout à fait et Colette en parle souvent. Malgré les contraintes, l’âme humaine et l’envie de vivre arrivent toujours à prendre leur essor. Et effectivement, l’amour est très réparateur. C’est un thème qui figure toujours dans mes livres et qui s’applique, en formant un lien, une main tendue, à changer non seulement l’humeur mais aussi le destin des personnes.

Un élément constitutif de votre adolescence, c’est le monde de la fête, principalement nocturne, et les relations que vous avez nouées avec la bande d’amis qui sont tous de grands enfants (Darré, Louboutin, Krootchey, Paquita Paquin, Alain Pacadis…). Il semble que cette bande a été un moyen pour vous de vous évader de l’emprise de votre mère, de trouver du réconfort et, en même temps, elle est aussi un obstacle à votre amour. En témoigne votre perpétuel désir de vous isoler avec Charles, ce que vous ne parvenez pas à faire puisque vous vivez dans une grande colocation et quand bien même vous emménagez seule avec Charles, des invités, parfois inconnus de vous, s’imposent chez vous, ce qui va provoquer la rupture.
En effet, nous avions l’habitude de vivre en communauté et c’est ce dont le personnage d’Eva ne veut plus, au bout d’un moment. Elle aspire à autre chose : vivre par elle-même, se confronter à la solitude, expérimenter la vie de femme et de couple mais sans la bande. Ce qui signifie du même coup accéder à un autre degré de responsabilité. Elle y parvient mais pas complètement : elle quitte l’enfance et la bande mais Charles n’arrive pas à s’en extirper, il la retient.
Vous consacrez de nombreuses pages au Palace (ce sont les années Fabrice Emaer de 1978 à 1983), aux Bains-Douches, aux Folies-Bergères, tous les lieux de fête qui appartiennent maintenant au passé puisque la plupart ont disparu et d’ailleurs un grand nombre des figures de cette époque sont décédées, comme vous le précisez. Rétrospectivement, quel regard portez-vous sur cet univers ? Éprouvez-vous de la nostalgie, celle d’un Paris festif et insouciant disparu ?
Je suis une grande admiratrice de Modiano, et en général de tous les livres où Paris est très présent. Quand je l’ai lu, je me suis dit que je pouvais écrire, il m’a en cela beaucoup aidée à sauter le pas. Avec la vie (ou les vies) que j’avais vécue et à partir de ce que j’en avais compris et retiré, je me suis dit qu’il fallait que je couche tout cela par écrit. Et faire comme Patrick Modiano, pourquoi pas ? D’une manière bien sûr différente, mais il y a beaucoup d’images chez lui qui m’ont quand même très inspirée. Il y a une simplicité, une évidence dans ses livres qui donnent envie de se pencher sur ce mystère de Paris, de situer et de restituer ce Paris de ma jeunesse, ses quartiers enfouis, ses gens bizarres, ses actrices qui n’en sont plus et qui sont perdues. Je pense à la Petite Bijou, dont l’action se déroule dans le 12e arrondissement : je me suis tout à fait reconnue dans le personnage de la jeune Thérèse, qui habite à Vincennes (j’étais moi-même à la porte Dorée). Paris connote aussi les numéros de cabaret (ma mère en a fait). J’ai trouvé de nombreuses correspondances dans les livres de Modiano avec mon propre parcours, notamment sur l’absence du père, dont on ne sait pas très bien où il se situe, nazi ou pas nazi. Il fait remonter à la surface des éléments d’une époque qui est partie intégrante de la mienne. Il y a également l’idée de transmission d’une certaine manière de voir le monde. Je pense que les auteurs transmettent des choses et se transmettent aussi des choses entre eux, de telle sorte qu’on s’inspire de leur style, de leur manière d’écrire et de considérer ce qui nous entoure. Ce fut le cas pour moi, qui ai pris de nombreuses notes et qui ai recopié des phrases entières pour les méditer. C’étaient des appuis solides à partir desquels je pouvais avancer.
Si le titre n’avait pas déjà été pris par Jean-Jacques Schuhl, c’est un livre qui aurait pu s’intituler « les Apparitions », tant il y a d’apparitions fugaces, tantôt étranges (Andy Warhol), tantôt menaçantes (Irène), parfois burlesques (Philippe Krootchey qui apparaît inopinément lors d’un voyage d’Eva et de Charles en Egypte), comme si les fantômes du passé ressurgissaient par un procédé de réminiscence.

Il y a en effet beaucoup d’apparitions qui reviennent, des gens qui ressurgissent du passé, absolument. Grand Amour est une partie d’une trilogie, qu’on peut lire dans l’ordre, ce qui fait que de nombreux personnages apparaissent au fil des livres, comme des réminiscences du passé.
Les voyages jouent un grand rôle dans votre livre et votre œuvre en général (on se souvient du voyage au Japon et aux États-Unis dans la Bague au doigt). Ces voyages initiatiques – à Naples, en Égypte, où vous vous retrouvez enfin seule avec Charles – sont-ils aussi pour vous comme un autre moyen de s’émanciper ? De conquérir votre liberté et de faire un pas de plus vers l’âge adulte ?
Ce qui me plaît dans les voyages, surtout l’Égypte, c’est qu’ils permettent de faire entrer le livre dans une dimension romanesque. D’un coup, Charles et moi basculons dans une autre dimension, encore plus vaste. D’ailleurs, dans ce passage, qui est sans doute le plus « écrit » de l’ouvrage, je n’utilise plus la première personne du singulier ou du pluriel, mais la troisième : Charles et moi devenons « il » et « elle ». Quitter le « je » ou le « nous » entraîne une distanciation qui permet aux personnages de partir plus loin, dans un monde qui apparaît plus fort. J’aurais pu aller plus loin, mais si tout le livre avait été rédigé à la troisième personne (ce qui aurait été possible), le livre aurait certainement été très différent. Pour moi, les deux moments forts du livre sont justement le séjour à New York en 1979, à l’hôtel Waldorf-Astoria, qui constitue la catabase d’Eva, sa descente aux enfers, et ce voyage en Égypte où j’opère un dédoublement : le couple, désigné par les articles « il » et « elle » s’inscrivent enfin dans le monde. Ce sont les deux moments du livre dont je suis la plus fière et que j’ai beaucoup travaillés.
Il y a également de l’émotion mais toujours en retenue. Un des passages les plus émouvants de votre livre l’est justement par sa brièveté, son côté lacunaire en un paragraphe : vous découvrez votre grossesse de plusieurs mois, comme si elle était apparue de nulle part, et vous décidez d’avorter sous la pression de votre mère et de l’assistante sociale, alors que Charles aurait souhaité garder l’enfant. Vous relatez cet épisode tragique en un paragraphe, qui se termine par cette phrase : « Je lui avouai dans un cri : c’était un garçon, Charles, un petit garçon. » C’est peut-être la première fêlure de votre couple. Est-ce un épisode de votre vie (un trauma de plus) sur lequel vous souhaitiez poser un quasi-silence pudique ?
Oui, c’est un silence pudique. Je trouve que la perte d’un enfant, qu’on désire pourtant, est quelque chose de très violent, à plus forte raison quand on nous contraint d’avorter. Je n’étais pas d’accord, et Charles non plus. Je me suis consolée ensuite en me disant que je l’avais fait pour préserver ma liberté. Si j’avais eu un enfant à cette époque-là, ma vie aurait été encore plus compliquée. Mais sur le moment, je n’ai pas ressenti cela comme une délivrance.
Vous évoquez souvent Marguerite Duras, au travers de la lecture de ses livres notamment. Vous seriez-vous vue dans un roman de Duras ?

Oui car elle aime beaucoup la fréquentation de la mer, qui est très présente dans ses romans. Et quand on lit l’Amant, dont je me suis inspirée, on comprend bien que, malgré sa jeunesse, elle a accepté de coucher avec un homme plus âgé qu’elle de douze ans, alors qu’elle en a quinze, parce qu’elle a des problèmes d’argent. Elle camoufle cet aspect des choses par pudeur (il y a toujours une grande pudeur chez Duras, que je n’ai pas, malgré tout), elle ne le dit pas ouvertement, mais c’est sous-entendu. Elle a aussi des relations difficiles avec sa mère. Cela m’a donc forcément beaucoup inspirée, entre autres raisons que je ne pouvais pas raconter dans Grand Amour mais qui feront peut-être l’objet d’un livre suivant. Je pense notamment à sa relation avec l’Asie, qui me touche personnellement car ma grand-mère a vécu très longtemps en Chine, ainsi que ma mère. Et quand je rendais visite à ma grand-mère à San Francisco, il y avait toujours des Chinois autour d’elle, que j’ai fréquentés. La façon qu’a Duras de concevoir la vie et de porter un regard particulier sur elle et son rapport à l’Asie me parlent énormément, bien au-delà de son écriture. Et puis, c’est quand même quelqu’un d’incroyable.
Malgré ou plus exactement grâce à la fin, qui est triste, Eva peut prendre son envol. On peut dire en cela que Grand Amour est aussi le livre de l’espoir ? L’espoir pour les enfants, et en particulier les jeunes filles, qui ont mal débuté dans la vie, qui ont souffert mais quoi peuvent s’en sortir. C’est aussi ce message-là que vous souhaitiez transmettre ? Comme si vous passiez le flambeau ?

J’ai eu cette idée d’écrire sur cette expérience car peu de filles issues de la DDASS ont laissé un témoignage écrit à ce sujet. Peut-être y en a-t-il eu qui n’ont pas été édités… Mais le fait est qu’on ne compte pas beaucoup d’auteurs qui aient relaté leurs souvenirs d’enfance à la DDASS. On s’était promis, avec les filles, d’écrire une lettre au Président de la République pour lui dire ce qu’on vivait, je me suis amusée à insérer cette lettre sous forme de dialogue. Cette expérience a été tellement curieuse et aberrante que je ne pouvais pas ne pas en parler.
Plus de quarante ans plus tard, diriez-vous qu’il y a toujours en vous quelque chose de cette Eva combattante, pugnace, révoltée et ivre de liberté et d’indépendance ?
En vieillissant, on entrevoit les choses sous un autre prisme. Mais dans tout travail artistique, il y a toujours une part de récréation. Le jeu fait partie de l’enfance, quoi qu’il en soit. Sur le côté conquérant, je pense qu’il faut toujours se battre. Mon prochain livre n’abordera pas du tout ce thème. Mais j’ai toujours livré un combat pour mettre ces livres au monde. Un livre ou un film, c’est toujours un combat. Je suis contente que ces livres existent et je suis fière du travail mené avec Alice d’Andigné, mon éditrice chez Robert Laffont, que je tiens à remercier.
[1] La direction départementale des affaires sanitaires et sociales, créée en 1964, était une administration départementale de l’État intervenant dans le champ des politiques sanitaires, sociales et médico-sociales. Dans le cadre de la révision générale des politiques publiques, les DDASS sont supprimées en 2010.
[2] Entretien accordé à Guillaume Narguet et publié pour la revue Zone Critique en janvier 2024.