Le terme transmission provient de l’étymologie latine transmissio qui signifie trajet, traversée, passage. Celle-ci est elle-même dérivée de « transmittere », envoyer au-delà, mais également du latin traditio (acte de transmettre) provenant du verbe tradere : faire passer à un autre, remettre, livrer. La transmission s’inscrit donc dans une dimension spatio-temporelle et s’appuie notamment sur les supports du langage et de la mémoire. Elle est un pont jeté entre le passé et l’avenir, que l’éducation relie et cimente. Comme pour la technique radiophonique, elle suppose un émetteur et un récepteur dont les ondes assurent la continuité. En termes d’éducation, la transmission suit donc cet axe temporel du passé vers le futur, des générations anciennes vers les générations futures, de l’adulte vers l’enfant. En ce sens, la transmission est verticale. Elle suppose un ascendant, une autorité qui insuffle l’énergie nécessaire et lègue un héritage pluridimensionnel (génétique, culturel, matériel) à la descendance, de sorte que le transmetteur est un passeur. La transmission assure la liaison qui va de l’enracinement dans la tradition comme fondement du monde et source motrice à celui qui la reçoit et s’en nourrit afin de la renouveler sans toutefois s’enfermer en elle. Hannah Arendt précise ainsi que la condition d’une transmission réussie évite ce double écueil du repli sur la stricte tradition ou au contraire du repli sur le monde présent par rejet et rupture totale avec la tradition[1]. Elle écrit ainsi dans la Crise de la culture : « C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun. »[2]

Or, cette tâche ne va pas de soi. En effet, à toute époque, la querelle entre les anciens et les modernes a été un marqueur des problèmes de transmission intergénérationnelle. Il semble néanmoins que la post-modernité, terme qualifiant en propre l’usure de la culture, conséquence de la « fatigue du sens »[3] que traverse le monde contemporain, soit le symptôme plus grave d’une rupture de transmission dont l’œuvre de Patrice Jean, un des derniers Mohicans de la littérature, témoigne. Parmi la dizaine d’ouvrages qu’il a publiés depuis 1993, trois romans, portés par trois personnages principaux en parfait décalage et désaccord avec l’air du temps progressiste, permettent de mettre en évidence les ruptures dans « l’arbre de transmission », à l’origine d’une panne civilisationnelle, laquelle est le résultat d’une crise de la pensée occidentale, d’une « crise de la culture » dont le support grippé de la transmission est en partie imputable à l’éducation conditionnée par l’idéologie progressiste. Sortira-t-elle ou non de l’impasse dans laquelle elle s’est mise ? Renaîtra-t-elle de ses cendres, ainsi que l’envisage Husserl dans son fameux texte[4] sur la crise de l’existence européenne occidentale ? Si L’Homme surnuméraire, Rééducation nationale et la Vie des spectres laissent ces questions sans réponse, ces trois romans sont néanmoins intéressants car ils montrent notamment les effets délétères de cette rupture de transmission dont les personnages principaux, Serge Le Chenadec, Bruno Giboire et Jean Dulac sont les témoins impuissants, voire les boucs-émissaires. Toutefois, s’ils prennent souvent la figure des anti-héros, perdants et autres rejetés parce qu’ils n’adhèrent pas au conformisme contemporain modelé par l’idéologie dominante, Patrice Jean reste optimiste quant à la possibilité d’une transmission par la littérature comme regard critique et résistance ironique à la bêtise réitérée de l’humanité[5]. Elle se fera, quand bien même ce post-modernisme, concept rebattu que le romancier n’utilise pas, s’inscrit dans une pathologie de l’inversion généralisée qui, sur fond de censure et, plus pernicieuse encore, d’autocensure moralisatrice, fait triompher l’idéologie progressiste de la vérité, le conformisme de l’originalité, la soumission de l’autonomie, le militantisme de l’individu, le festif du tragique, l’oubli de la mémoire, le modernisme sans le passé… Deux ruptures de transmission seront ici examinées : l’une concerne la filiation parentale, l’autre la culture dont l’éducation nationale a en partie la charge et surtout le devoir de rééduquer idéologiquement les jeunes générations. La littérature elle-même soumise à l’air du temps de cette rééducation, subit les affres des « sensitives readers », ou bien se plie en amont par engagement politique à cette rupture de transmission des grandes œuvres, jugées réactionnaires ou moralement inacceptables pour le monde actuel. 
Rupture de transmission filiale : hyperféminisme, hypomasculinisme, paternité déchue
Les romans de Patrice Jean sont un véritable miroir de la société contemporaine. Les fines observations, dont l’anachronisme des personnages principaux est porteur, permettent de comprendre la rupture de transmission et les fractures intergénérationnelles que cette dernière occasionne. Elle est notamment dépeinte de manière récurrente à travers la relation père/fils, dans l’Homme surnuméraire et dans la Vie des spectres. Une des cibles visées par le progressisme déconstructionniste est en effet le patriarcat et la figure du père, dont l’autorité naturelle est réduite le plus souvent à l’autoritarisme, est révolue. Sous la plume de Patrice Jean, le père est d’emblée déchu de toute autorité face à une épouse divisée entre le modèle patriarcal et les injonctions féministes que ses bonnes vieilles copines, prétendument libérées mais paradoxalement soumises à l’air du temps, lui rappellent. Que ce soit l’engagement dans la vie sociale et politique de Claire qui croit revivre « après le sommeil ouaté de son mariage » à travers « les cours à l’université, les livres de sociologie, la lutte pour Aminata, les conversations politiques… » ou celui de Doriane qui « a choisi de manifester en compagnie de ses amies », à l’occasion d’un après-midi pour défendre Moussa, le copain de son fils Simon, victime selon « le journal de France Inter […] d’une agression raciste », les deux épouses succombent à la force attractive de ce modernisme urbain artificiel, scandé par des manifestations syndicales et politiques qui les appâtent, notamment au travers des mièvreries festives, du consumérisme, des combats militants pour l’empire du bien.
Le père apparaît ainsi décalé par rapport à son époque dont l’injonction majeure est de vivre éternellement dans le présent. Arborant les traits du ringard qui appartient désormais à l’ancien monde, celui de la tradition patriarcale avec laquelle la morale progressiste impose la rupture, le père incarne la figure du mal/mâle (blanc, la cinquantaine de préférence) à abattre. Ce parricide symbolique est le théâtre de cette rupture de transmission que le féminisme idéologique ne peut pourtant à lui seul combler. Il y a béance et ce vortex inclusif tente d’effacer de la mémoire l’ancien monde, sans toutefois pouvoir accoucher d’un autre monde. L’homme/ le père est devenu surnuméraire, inexistant. Déchu de sa virilité, il n’est plus symboliquement castrateur mais castré par un hyperféminisme qui le féminise petit à petit, le rendant finalement inaudible auprès de ses propres enfants. Rupture de transmission : ça ne passe plus. Les pères sont des étrangers pour les enfants. Patrice Jean fait ainsi dire à Jean Dulac à propos de son fils, Simon, qu’il est « (…) enrégimenté dans sa génération, dans l’éternelle jeunesse assoiffée de coupables parce qu’assoiffée de sang et de vertu ». Les effets dévastateurs de cette déliaison sont le mépris, l’irrespect, la moquerie, la déconsidération. Au tout début de l’Homme surnuméraire, Kilian se moque notamment de son père, Serge Le Chenadec qui, en vacances à La Baule avec sa famille, a réservé des billets pour aller voir le cirque Zavatta : « Il s’aperçut les jours suivants que Kilian ne cessait de railler “les numéros pourris des clowns” et de s’indigner “des conditions de vie des animaux”[6]. La rupture de transmission intergénérationnelle connaît enfin son apogée dans une époque pervertie, la nôtre, où toutes les valeurs sont inversées. Ainsi, au chapitre 22 de la Vie des spectres, Simon, le fils de Jean Dulac, à qui il semble rester encore de l’estime pour son père, à moins que ce ne soit par solidarité masculine ou par simple pitié, rencontre un certain succès littéraire avec un livre graphique engagé contre le racisme, Mortelles différences. Il propose à son père qui cherche également à publier ses Fantoches,[7] un véritable roman dans la continuité des grandes œuvres du passé, de le recommander auprès de son éditeur. Ce dernier refuse le manuscrit, jugeant certains de ses propos réactionnaires, provocateurs et, comble de l’inversion accusatoire, idéologiques.
Rupture de transmission culturelle : rééducations culturelle et littéraire
Le propre de l’idéologie est de rompre avec le réel et le tragique de l’existence, de vouloir le remplacer en imposant une représentation imaginaire qui a sa propre cohérence et qui assure un pouvoir de masse par adhésion inconditionnelle aux croyances politiques et morales qu’elle insuffle. Le langage de propagande est son principal support, conduisant par un certain jargon pseudo-intellectuel, des slogans répétés, à des automatismes de la pensée, des clichés qui se cristallisent en attitude dogmatique militante et s’immiscent insidieusement dans les esprits. Une rééducation par une sorte de novlangue se met en place, laquelle censure toute pensée critique en la diabolisant. Parmi ceux que véhiculent l’idéologie progressiste, se retrouvent pêle-mêle dans les trois romans de Patrice Jean, les mantras écologiques (le réchauffement climatique), féministes, contre les réactionnaires pour disqualifier l’ennemi, contre la domination et l’exploitation, l’adjectif « racisé », les anglicismes et le globish Netflix, propres au modernisme techno-mondialiste, (scroller, surfer, tiktoker…). Soluble dans le ludisme et le consumérisme, faisant table rase du passé, cette novlangue est particulièrement efficace pour rompre avec la transmission du savoir, faire place neuve et effacer le passé en le disqualifiant. Dans la satire, Rééducation nationale, Patrice Jean met notamment en évidence cette rupture de transmission à travers le personnage naïf de Bruno Giboire, professeur de français novice, adepte du pédagogisme égalitariste et du jargon didactique de l’enseignement. À propos d’une rédaction qu’il donne aux élèves le premier jour de la rentrée sur le thème d’une journée au zoo, il explique : « ce devoir n’était pas, ce que sa mère, dépassée, appelait “une rédaction” mais “une mise en écriture dialoguée, ancrée dans une situation d’énonciation familière à l’apprenant” […] ». Quant à sa journée de pré-rentrée, c’est avec enthousiasme qu’il accueille la remarque d’un professeur de lettres : « Fini l’enseignement à la papa, où l’on croyait que la transmission n’avait lieu que dans un sens, celui du soi-disant sachant vers les apprenants […]. Il faut que le savoir circule, comme un ballon entre les joueurs de hand ! ».

Le milieu universitaire, poreux à ce même progressisme, n’est pas plus épargné par l’ironie de Patrice Jean, comparable à bien des égards au comique rabelaisien de Gargantua se moquant du pédantisme scolastique du doyen de La Sorbonne, Janotus de Bragmardo. Dans l’Homme surnuméraire, il dépeint la suffisance de l’universitaire Alexandre Corvec, défenseur d’une littérature engagée et humaniste qui, dans un cours technique, pompeux et venimeux, reproche à Patrice Horlaville, l’auteur du susdit roman « un stade dépassé de la thématique romanesque […] et un stade réactionnaire de la fonction romanesque (la raillerie de l’engagement) ». Son ami, l’éditeur Gilbert Langlois avec lequel il collabore, crée une collection à grand succès intitulée « littérature humaniste » dont le but est de réécrire des œuvres du passé à l’aune de la censure morale dominante, en effaçant ce qui pourrait déranger la sensibilité des lecteurs : « Il suffit de couper, dans une œuvre, les morceaux qui heurtent trop la dignité de l’homme, le sens du progrès, la cause des femmes… ». Le milieu éditorial est ainsi lui-même la victime d’une rééducation littéraire, incarnant cette rupture de transmission dans l’œuvre de Patrice Jean. Il reste à ajouter que celle-ci touche également la transmission verbale, dont l’appauvrissement de la langue, la perte du sens des mots sont la conséquence. Dans la Vie des spectres, cette dégradation du langage, qui se révolte et se venge de ce que les hommes en font, est analysée sous l’angle métaphorique d’une épidémie prenant la forme d’une irruption cutanée contagieuse dont la laideur est égale à celle du déclin civilisationnel de notre culture devenue ectoplasmique. C’est une ère spectrale, une « ère du vide » pour reprendre le titre d’un essai de Gilles Lipovetsky que l’atmosphère du roman restitue dans ce cadre citadin nantais, lui aussi artificiellement reconstruit pour le divertissement. Seul avec Jean Dulac, le spectre de son ami Ronan témoigne de la présence ineffaçable du passé dont la transmission transgénérationnelle est assurée par ce dialogue incessant avec les morts. La transmission transcende ainsi les époques, tout comme la littérature. C’est pourquoi, elle peut survivre et perdurer en elle.
Article rédigé par Sylvie Paillat
[1] Cette rupture totale est le propre de l’idéologie progressiste dont le but est de réactiver le fantasme révolutionnaire de l’homme nouveau que le transhumanisme parachève. Une rééducation s’impose donc.
[2] Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Folio, 1991, p.252.
[3] Richard Millet, Fatigue du sens, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2011.
[4] Edmond Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Gallimard, « coll.Tel », 1989, pp.382-383.
[5] Par son œuvre, Patrice Jean est à la fois un héritier et un passeur de la littérature qu’il renouvelle à sa manière. Les éloges mérités qu’il a reçus concernant notamment son dernier roman, la Vie des spectres (Paris, Le Cherche Midi, 2024), en témoignent. L’écrivain Alice Ferney dit à son égard : « On évoque Balzac, Stendhal et Flaubert. Pour une fois, l’élogieuse filiation n’est pas usurpée. Il faut le lire pour le croire. »
[6] On relèvera l’allusion à l’idéologie antispéciste en vogue, particulièrement auprès des jeunes générations.
[7] Ils sont le double de la Vie des spectres qui permettent à Patrice Jean une autoanalyse critique de l’écriture romanesque mais aussi une certaine autodérision.