Ce texte est celui d’une conférence donnée par l’écrivain autobiographe Christian Guillet, le 13 février 2025, à l’invitation de la revue À Rebours et à l’occasion de la cinquième édition, par les éditions Long-temps, de sa correspondance. Son œuvre complète en trois volumes fera l’objet d’une réédition par les éditions Long-temps en juin 2025.

Dans un court avant-propos, je désire présenter avec franchise mon identité. J’ai eu autrefois des parents qui avaient comme idéal pédagogique la seule transmission du patrimoine culturel de notre pays. L’un et l’autre favorisaient au foyer de leurs cinq enfants des entretiens sur trois seuls registres : la littérature et les arts, l’histoire de France, et les religions. Il y avait au foyer, en éditions ordinaires, tous les grands textes français, et une discothèque des meilleurs compositeurs de l’Europe avec un appareil à disques. Tout ce qui n’était pas, ne relevait point de cet ensemble culturel était déconseillé, dédaigné. Les enfants n’étaient pas invités à épouser les modes intellectuelles, les engagements politiques quels qu’ils fussent. C’était le fait de s’engager qu’on aurait blâmé. À la maison, en plein Paris, au milieu du XXe siècle, je ne voyais pas souvent de journaux dans les mains de mes parents, sinon pour des chroniques de théâtre ou de musique. Et aucun poste de radio n’était au foyer. Actualités, journaux, radios, ne tentaient personne chez nous. Leur absence ne nous privait point. En effet, la France alors, pendant dix ans, fut gouvernée par un monsieur de Gaulle qui avait bonne réputation. Nous, à l’occasion, bien sûr, c’était pour lui que nous votions, voilà tout, à la bonne heure. On ne se croyait pas obligé de politiquer, de papoter avec prétention en faisant semblant de penser notre vote. On savait gré à de Gaulle de nous affranchir d’occupations et de réflexions contingentes, qu’il nous était délicieux d’ignorer. Nous préférions accoutumer notre esprit à des exigences un peu plus hautes, se nourrir dans l’absolu seul, de l’universel et de l’intemporel seulement. Cette pédagogie favorisait donc la vie intérieure, la vraie. Ceux qui blâment de tels parents sont pour moi encore non libérés de Mai-68, qu’on appelait chez moi le cancer généralisé. Ces gens aujourd’hui oublient que, dans tous les siècles avant Mai-68, on tenait l’adolescent hors de l’actualité, qu’on jugeait impure, propre à souiller la jeunesse, à l’abêtir. Un sens historique primordial invitait à n’aborder avec l’adolescent que le passé de la civilisation, au détriment d’un présent qui sert d’alibi à la paresse intellectuelle. Ces mêmes gens aujourd’hui oublient que durant des siècles, nulle université, jamais, ne se serait abaissée à parler d’un écrivain vivant. On attendait sa mort pour parler de lui, et encore, après avoir vérifié qu’il était digne d’entrer dans le patrimoine littéraire. Quelle noblesse, dans une telle exigence de recul ! Pourquoi donc s’en affranchir ? Nietzsche, entre autres prophéties, toutes avérées, avait annoncé que l’Occident périrait par le journalisme. Nous y voilà.

Je propose à présent, et dans un premier temps, un exposé de ma conception littéraire, puis l’application, l’illustration de cette conception par un aperçu de mes neuf récits successifs qui constituent mon unique livre, élaboré au cours de toute une vie.
Dès l’âge de 14 ans, j’ai éprouvé une passion progressive pour la langue et la littérature françaises. Mes loisirs se consacraient à la lecture du genre littéraire le plus abondant en France et souvent ailleurs en Europe, le roman. J’ai peu à peu découvert qu’à la fin d’un beau roman, je restais toujours désenchanté. J’ai cherché et trouvé pourquoi. Dans tout roman, les personnages ne sont analysés que dans leur rapport les uns avec les autres, et pendant une seule portion de leur vie. Double limite ! Le lecteur les quitte sans les bien connaître, il reste sur sa soif, frustré. J’en ai conclu que pour peindre un seul personnage dans tous ses âges et dans toutes les situations d’une vie humaine, il n’y avait que l’autobiographie.
J’ai alors distingué les deux seuls genres autobiographiques habituels et refusé l’un comme l’autre. Prenons d’abord les mémoires, qui sont souvent élaborés au soir ou au milieu d’une vie déjà largement entamée. Je refuse tout à fait les mémoires comme écrivain puisque, à l’âge avancé où l’on se penche dessus, il ne reste que le souvenir des faits qui n’ont aucune valeur littéraire, et non des impressions éprouvées. On ne les a pas gardés ou on les a transformés dangereusement. Et surtout, le second inconvénient des mémoires, qui est capital, consiste en ce que l’auteur gauchit sans cesse son portrait. En effet, à chacun des âges où il prétend se peindre, il sait ce qu’il deviendra ensuite, donc il n’est point dans la situation du personnage passé qui ignorait son avenir, personnage qu’il veut dépeindre. Si, à cinquante ans, il écrit ce qu’il était avant, il reste marqué par les trente années qui se sont écoulées depuis. Qu’il le veuille ou non, cette inconscience est évidemment encore plus importante. Donc il ne fait pas un portrait de l’homme tel qu’il fut, puisqu’il est comme un voyant de ce qui a suivi, et, évidemment, sa vision est faussée. Puisqu’il sait ce qu’il devient ensuite, il déforme son passé à la faveur de l’avenir qui a eu lieu et qu’il connaît. J’ai voulu fuir ce genre littéraire.
Il reste le journal intime (je ne connais pas de troisième sorte d’autobiographie). En ce qui me concerne, je suis tout à fait contre. En effet, l’auteur a le nez rivé sur l’événement, sans aucun recul. Tout est rétréci, limité à une plate réalité ; le fond et la forme sont pareillement bâclés, faute de maturation. L’écrivain flatte ici sa propre paresse et a une tendance, en conséquence, à la complaisance, à bavarder, à livrer les potins dans lesquels se dilue son identité, noyée dans la ressemblance qui le lie à tout le monde, dans le dénominateur commun à l’espèce. Je me suis refusé à cette facilité du journal intime.
J’ai alors essayé d’élaborer un nouveau genre autobiographique dès mon point de départ, vingt-trois ans, en une œuvre complète : la vie complète d’un même homme, dans un récit continu, ininterrompu, écrit de sa jeunesse à sa vieillesse, où me voici. Récit de deux mille pages, écrit au fur et à mesure que la substance m’en serait donnée par mon destin. Bref, j’ai voulu peindre toutes les facettes de la destinée universelle et intemporelle à travers les phases successives de mon itinéraire personnel.
Précisons deux points importants. J’ai été passionnément attaché aux seules circonstances banales, donc fondamentales, de la condition humaine : une naissance, un amour, la mort d’un être cher. J’estime que la voie royale est celle de tout le monde. À mes yeux, tout ce qui est exceptionnel doit être évité au regard d’un écrivain. Oui, ma plume est indifférente aux aventures d’exception, car elles sont sans portée générale. Ce sont des alibis artificiels, l’écrivain se réfugiant derrière la rareté des faits qu’il raconte. J’en donne deux exemples. Ainsi, les camps de concentration ; il s’agit d’une situation exceptionnelle, grâce à Dieu. Et l’horreur dégrade l’Homme, elle ne lui donne pas d’inspiration. C’est une situation atroce, collective, qui est incompatible avec la littérature, qui suppose une inspiration. Prenons un autre exemple, une situation cette fois individuelle. À la Libération, en 1944, tel écrivain collaborateur a été condamné à mort, donc soumis à la situation non banale de qui sait qu’il lui reste huit jours avant d’être fusillé. C’est une situation limite, qui n’est pas non plus du tout favorable à l’inspiration littéraire. Tout le prouve. Tout ce qui a été écrit dans ces jours-là, par de bons écrivains, est dérisoire, au contraire de leur situation habituelle qui, elle, n’était pas dérisoire. Ils n’ont écrit là que des niaiseries. Une situation limite ne vous donne aucun génie, elle vous retire ce que vous aviez peut-être. À part ce caractère à mes yeux fondamental de la banalité seule, j’ai aussi décidé de m’affranchir comme écrivain de toute concession à l’actualité. Elle est mort-née, sans lendemain. Une œuvre vraiment littéraire doit, à mes yeux, s’interdire tout ce qui s’apparente au journalisme. J’appelle « faits divers » tout événement d’exception limité dans le temps et l’espace. A contrario de Montaigne à Proust (cela fait quatre siècles où les Français ont été les champions de la littérature européenne), aucune œuvre d’écrivain véritable n’a puisé son inspiration dans une aventure d’exception ou dans l’actualité.

J’en viens au second point de mon exposé. À tout âge, j’ai puisé mon inspiration dans ce qui est banal, donc essentiel. Mon œuvre ne constitue qu’un seul livre en neuf récits, chacun formant la suite du précédent, l’ensemble étant écrit en un demi-siècle. Je passe en revue assez brièvement ces neuf livres pour que le lecteur puisse avoir une idée précise de ce que j’ai voulu faire.
Mon premier livre s’intitulait Le Rouge au front, j’avais 25 ans. Un jeune homme affranchi de l’actualité, préoccupé par la conscience de soi, les rapports affectifs avec ses semblables ou ses condisciples, l’inquiétude sexuelle et sentimentale, le besoin de confession et d’expression. Tous ces thèmes sont intemporels, donc éternels. Cet autoportrait avait aussi l’avantage qu’il n’était pas statique. Je peins mon évolution au cours de l’adolescence, environ entre quatorze et vingt-quatre ans, et ma lente prise de conscience d’une vocation littéraire.
Dans mon deuxième livre, Toutes les heures de la nuit, je décris ma découverte physique de la femme. C’est un récit écrit à mesure que je vivais cette expérience. Quoi de plus banal ? Quoi de plus important, universel, intemporel ? Pour ma génération, cela se passait très souvent au-delà des vingt ans. C’était mon cas. Je plains les jeunes d’aujourd’hui qui se flattent de connaître la même expérience à l’âge de dix-sept ans car, à mon avis, ils sont privés de maturité pour en bien tirer le profit. Et surtout, ils sont d’autant plus privés de maturité qu’ils ont un degré d’inculture tel qu’il n’y a rien pour racheter le fait qu’ils ont seulement dix-sept ans. Ils ne sont pas aptes à bien comprendre tout ce qui se passe en eux dans cette défloration. Chez eux, elle est souvent bâclée, sans profit, sans mûrissement. J’ai voulu peindre à l’âge où cela se produisait pour moi, les émois de la première fois, trop vite effacés en général, et oubliés même des écrivains qui n’en parlent jamais à ma connaissance. J’ai voulu m’arrêter à des sentiments comme la pudeur, la curiosité, la crainte, l’étonnement, voire le fiasco.
Le troisième récit, Adieu trophées, relate les vingt-quatre mois que j’ai passés dans l’armée comme appelé, en bonne partie en Algérie. La guerre ne devait pas me concerner du tout à mes yeux d’écrivain, car elle ne concerne qu’une époque et un lieu, quelque prix que vous puissiez y attacher. Or, jamais je n’ai écrit sur une époque et un lieu. J’ai toujours extrait de ce qui m’arrivait uniquement des clefs éternelles. Il n’y avait rien d’universel et d’intemporel dans la guerre d’Algérie. Donc cela ne pouvait pas me concerner. Cet événement était d’une pauvreté littéraire extrême. Il sortait, à cette époque un livre par mois sur la guerre d’Algérie, des livres que je n’aurais jamais voulu écrire. Cette guerre relevait, dans son présent, du journalisme et, dans l’avenir, de l’Histoire. Mais elle ne relevait sûrement pas d’un écrivain soucieux de transformer sa vie individuelle en œuvre d’art, un écrivain affranchi de tout engagement. Je remarque en effet l’absence de livres sur la guerre dans l’histoire littéraire. Prenez les périodes les plus chaudes, le Premier Empire ou les deux guerres mondiales. Aucune personne, à mes yeux, n’a été suffisamment inspirée pour en tirer un chef-d’œuvre littéraire. Ce ne sont donc pas les événements exceptionnels et extérieurs à l’individu lui-même qui peuvent être inspirateurs, en tout cas dans une autobiographie. Alors, que devait et que voulait faire un écrivain littéraire sous les drapeaux en Algérie ? À mon avis, je devais prendre du recul dans l’immédiat, sur place, pour m’enrichir d’une expérience qui, dans ce qu’elle offrait d’universel et d’intemporel, à savoir ma position de soldat, m’ouvrait à de grands thèmes : la vie en groupe avec des inconnus, l’éloignement des êtres chers, les fiançailles rêvées à distance, la peur de la mort. Tout cela était bien plus essentiel pour mon projet littéraire d’une vie que l’Algérie elle-même, simple prétexte à ces grands thèmes. Elle était un instrument, voilà tout.
Mon quatrième livre, le Temps du partage, concerne ma révélation de l’amour. Quoi de plus banal, donc de plus important, que de découvrir un amour ? Je relate dans ce livre l’expérience de la vie commune et puis l’attente d’un enfant. Pour moi, il s’agit d’un thème essentiel auquel ne s’arrête jamais aucun écrivain à ma connaissance, hormis quelques vers de Claudel, très peu nombreux. J’ai attaché tellement d’importance à ce thème que j’ai beaucoup écrit sur mes enfants, de leur naissance à leur majorité, car ils m’inspiraient énormément.

Mon cinquième livre, un peu plus lourd et ennuyeux peut-être, la Porte d’ivoire. Chez Virgile, la porte d’ivoire est celle des mauvais songes, elle s’oppose à la porte de corne. Pourquoi ce titre ? Car c’est ce que j’éprouvais en m’éloignant de la foi dans une crise de conscience. On m’invita alors à entrer dans la franc-maçonnerie. J’étais porté par une certaine curiosité pour cet univers interdit et toutes les séductions d’un principe de fraternité. Mais ma quête d’une vérité absolue restait étrangère à une recherche politique et sociale de la vérité. C’était donc pour moi une porte d’ivoire, celle des mauvais songes, en tout cas pas ceux que j’attendais.
Dans le sixième livre, l’Adoration perpétuelle, je subis, à la quarantaine, toutes les tentations très diverses de cet âge ingrat. Il est difficile d’avoir quarante ans. Mais finalement, ces tentations, les unes après les autres, ne débouchent que sur un surcroît de ma vocation quasi mystique pour l’art, favorisant ma consécration à une exigence de création littéraire. Adoration perpétuelle pour ma propre vie.
Mon septième récit, Au Nom du père, a pour protagoniste principal mon père. Il se prend, à 72 ans, de passion pour ma femme, au point d’éveiller en moi une jalousie conjugale. Repoussons, comme toujours, l’anecdote, les faits. Je ne retiens de telles amours que la portée des sentiments que j’étudie.
L’avant-dernier de mes récits, Les Dernières tentations, relatent l’expérience d’un très long chômage et de ses effets extrêmement douloureux dans tous les domaines qui en découlent, comme la fragilité affective.
Enfin, dans mon dernier récit, Chapelle ardente, qui est le neuvième (il n’y aura pas de dixième), la mort de mon père me conduit à l’approche, pour moi-même, du dernier âge. C’est un ultime regard que je porte sur ma vie, mais aussi sur la vie en général, une sorte de testament.
Texte de Christian Guillet, retranscrit et mis en forme par Guillaume Narguet
Tous nos remerciements à Juan Asensio pour les photographies de l’événement.