Didier Decoin : « C’est ma haine viscérale de la peine de mort qui m’a incité à écrire ce livre »

Le 24 mars 1944, dans la petite ville d’Alcolu en Caroline du Sud, les corps de deux fillettes blanches de onze et sept ans, Betty June Binnicker et Mary Emma Thames, sont retrouvés dans une mare de boue, baignant dans leur sang, à proximité d’une voie de chemin de fer. Les soupçons, mus par des motivations racistes et électoralistes, se portent immédiatement sur la dernière personne à les avoir croisées, George Stinney Jr., un adolescent noir de quatorze ans. Malgré l’absence de preuves matérielles, et sur la foi d’aveux extorqués en échange d’une glace à la noix de pécan, Stinney fut condamné à mort un mois plus tard à l’issue d’un procès de deux heures seulement et exécuté, en dépit de son très jeune âge, dès le 16 juin. En 2014, le jugement fut annulé en raison du fait que l’accusé n’avait pas bénéficié d’un procès équitable. Dans un récit poignant et d’un réalisme cru, où la sidération et l’horreur côtoient la compassion et la fascination, Didier Decoin de l’académie Goncourt met en parallèle deux époques, 1944 et les circonstances du meurtre et du procès inique, et 2014, où la juge Lucy McGillish et son perspicace greffier énamouré Goliath se rendent sur les lieux du drame en vue de la réouverture du dossier Stinney. À Rebours a recueilli les confidences de l’auteur de John l’Enfer sur cette sombre histoire qui a inspiré la Ligne verte de Stephen King.

À Rebours : En exergue de votre roman, Une Anglaise à bicyclette, vous aviez choisi la citation suivante d’un certain John B. Frogg : « Derrière la vérité, il existe une autre vérité, laquelle est la vérité ». On pourrait dire que cette phrase s’applique également à Maypops.

Didier Decoin : C’est une phrase qui est valable toute la vie. Elle n’implique pas seulement tel ou tel roman, elle est universelle et sans fin. J’ai également été frappé par une autre formule, celle que Jacques Prévert met dans la bouche de Robert Le Vigan dans Quai des brumes de Marcel Carné : « Je peins les choses qui sont cachées derrière les choses. » Quand Carné lui disait qu’il ne comprenait pas ce qu’il voulait dire, Prévert lui répondait par cette phrase : il y a des choses derrière les choses. Et c’est la vérité, je dirais même que c’est une sorte de devise pour moi. 

Votre ouvrage réunit deux de vos sujets de prédilection : le fait divers, auquel vous avez consacré un dictionnaire amoureux, et l’Amérique. Concernant le fait divers, un autre auteur qui s’en était fait une spécialité, Roger Grenier, m’avait confié il y a quelques années, dans un entretien, qu’il affectionnait particulièrement ce genre car il comprend un côté anecdotique et burlesque. Chez vous, il est bien souvent dramatique, voire tragique. La tragédie vous inspire-t-elle davantage ? Est-ce parce que l’histoire humaine est tragique par définition ?

Je dirais en effet que c’est parce que l’histoire humaine est tragique de nature. Il est toujours tragique d’exister puis de disparaître. C’est la tragédie la plus simple et la plus incontournable. Vous avez prononcé le mot « burlesque », il y a de nombreux faits divers qui le sont. Je ne veux pas leur enlever cette qualité. J’ai essayé, dans mon Dictionnaire amoureux des faits divers, d’en trouver quelques-uns qui font rire. Le premier fait divers de l’histoire de l’humanité est le meurtre d’Abel par Caïn ; quand Victor Hugo écrit : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn », c’est une chute très drôle. Il y a du burlesque, même dans ceux qui semblent les plus horribles. Je pense par exemple à ces affaires des malles sanglantes[1], qui faisaient le tour de France à bord de trains à vapeur, et qu’on déchargeait en gare, qu’on rechargeait dans un autre train et qu’on redéchargeait, jusqu’à ce qu’on ne sût plus à qui elles appartenaient ; elles devenaient de plus en plus pestilentielles et en suintait un liquide improbable. Tout cela est assez drôle, finalement.  

Pensez-vous que la réalité du fait divers, qui est une source d’inspiration inépuisable pour le journaliste ou le romancier, peut aller plus loin que l’imagination ?

Oui, mais l’imagination du romancier bute toujours contre un mur. Il voudrait bien aller plus loin, mais elle a ses limites. C’est là que le fait divers vient au secours de l’inspiration en panne ou trop lente du romancier. Dans tous les cas, c’est une mine inépuisable. Et cela m’a permis de ne jamais redouter la page blanche. Il suffit d’ouvrir le journal et on dispose de sujets à foison.

L’Amérique est un sujet récurrent dans votre œuvre, depuis Laurence ou Abraham de Brooklyn. Que représente cette partie du monde pour vous, et particulièrement le sud des Etats-Unis (puisque Maypops se déroule en Caroline du Sud) ? Est-ce la mentalité de ses habitants, si différente de la nôtre, qui vous inspire ? Ou bien la démesure propre aux États-Unis ?

Le sud des États-Unis est plutôt une exception dans mon inspiration américaine. Je suis davantage fasciné par la côte est et les grandes métropoles (Philadelphie, New York, Chicago, un peu plus central…), car elles rassemblent des foules disparates qui n’ont pas la même façon de penser ; ce sont des nations, des îles-mondes à elles toutes seules. Au contraire, dans le sud (même si c’est en train de changer), la pensée a longtemps été monolithique, et souvent raciste d’ailleurs. Ce n’est pas cette partie géographique du pays qui m’intéresse, bien qu’elle soit très belle et qu’il soit très agréable d’y séjourner.

Ce roman est celui d’une histoire vraie, le meurtre de deux fillettes dans une localité de Caroline du Sud, la mise en accusation puis l’exécution d’un jeune garçon noir innocent de quatorze ans puis la réouverture du procès soixante-dix ans plus tard, par une juge, Carmen Mullen, qui s’appelle ici Lucy McGillish. Qu’est-ce qui a dans un premier temps particulièrement attiré votre attention dans ce fait divers ? L’injustice infligée à George Stinney, les défaillances de la justice, l’extrême jeunesse du condamné ? Ou bien encore le racisme ambiant ?  

Tout cela à la fois, ainsi que le côté non pas miraculeux mais inattendu de la réouverture du dossier. L’affaire, qui avait été mal jouée, était considérée comme close, même si tout le monde savait qu’une monstrueuse injustice avait été commise. Et pourtant, soixante-dix ans plus tard, le dossier a été rouvert, ce qui est extraordinaire. Et à cette occasion, on a assisté à des découvertes tout à fait imprévues. Mais ce qui m’a incité à écrire autour de ce fait divers, c’est ma haine viscérale de la peine de mort. Je la considère comme une barbarie, la honte suprême de l’humanité. Je ne parviens pas à concevoir comment on peut tuer un homme après lui avoir fait subir tout un rituel macabre. On voit un condamné à mort marcher dans le couloir d’une prison de haute sécurité et se rendre vers la chambre d’exécution, entouré de trois ou quatre gardiens tranquilles, bien habillés, rasés de près, qui ont pris leur petit-déjeuner, se sont lavé les dents et qui doivent penser au reste de leur journée, alors que lui se rend vers l’inconnu, qui s’appelle la mort. Le fait que personne n’arrête ce cortège m’a toujours étonné. J’ai souvent rêvé de ce livre impossible à écrire sur un condamné qui, au détour d’un couloir, révèle quelque chose qui fait que le cortège s’arrête et que la condamnation à mort ne puisse plus s’appliquer. J’ai très longtemps cherché un exemple d’exécution qui me permette d’exprimer cette haine. La toute première chose que j’ai écrite était un scénario de court métrage pour la télévision, une curiosité intitulée Un Clown dans la nuit, en 1973. Durant la nuit, un clown rencontre une femme, mère d’un condamné à mort. Cela ne m’a pas marqué considérablement mais il était important pour moi « d’ouvrir le bal » avec une histoire de peine capitale. Cela me hérisse au sens premier du terme.

Vue d’Alcolu aujourd’hui © Sean Rayford

Un autre de vos ouvrages traite de ce thème, c’est la Pendue de Londres, par l’intermédiaire de Ruth Ellis, qui avait tué son amant violent. Il y a quelques points communs entre les deux affaires puisque les deux procès ont été expéditifs (celui de George a duré deux heures et le verdict a été rendu en dix minutes ; comme vous le rappelez, tout était écrit d’avance) et les jugements ont conduit à la mort. D’un côté, nous avons un noir mineur et de l’autre une femme, deux types de personnes vulnérables. Aviez-vous ce rapprochement à l’esprit ?

Non car dans chaque cas, les personnages sont uniques. Ce qui me les rend bouleversants, c’est qu’ils n’ont pas de double ni d’ombre. Ils marchent sans laisser de traces derrière eux et sont désincarnés au sens le plus propre du mot, seuls dans l’horreur.

Vous mettez en exergue la devise de la Caroline du Sud, qui est Dum spiro, spero (« Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir »). Il y a une certaine ironie puisque, même si George a finalement été réhabilité soixante-dix ans plus tard, cela ne l’a pas ramené à la vie. La peine de mort a un aspect définitif (comme vous l’écrivez, « chacun fut alors conscient d’avoir assisté à un moment tragique et irréversible où la justice humaine franchissait le seuil de l’irréparable »). Cela témoigne-t-il d’un regard désabusé de votre part alors que la peine de mort est toujours en vigueur dans le monde et a toujours de farouches partisans ? Ou considérez-vous cette devise de manière plus optimiste, dans le sens où la vraie justice vaincra toujours ?

Je suis fondamentalement optimiste. Je me dis que le jour viendra peut-être où, partout dans le monde, il y aura une telle allergie à la peine de mort que l’humanité s’en débarrassera définitivement. Pourquoi pas ? Ce n’est pas impossible. Il y a une petite part de dérision dans le fait d’avoir choisi cette devise comme exergue, je trouve qu’elle s’applique tellement bien à l’histoire de George Stinney. Quand j’ai découvert cette histoire, je me suis dit, jusqu’à la dernière seconde, que ses accusateurs n’iraient pas au bout et n’en viendraient pas à cette dernière extrémité qu’est l’exécution. Par exemple, on s’est aperçu qu’il n’était pas assez grand pour tenir sur la chaise électrique et que le casque équipé de l’électrode destinée à faire passer le courant électrique restait suspendu dans le vide ; on ne pouvait pas le positionner correctement car il n’y avait pas de contact avec le crâne. Il a fallu le faire assoir sur un rehausseur. Je me suis alors dit qu’ils en profiteraient pour surseoir à l’exécution. Eh bien non… Ils sont allés au bout. Le diable en rit encore. Car j’ai la conviction que la peine de mort est démoniaque, au sens le plus métaphysique du mot.

Vous mettez d’ailleurs en évidence une pratique de justice expéditive, dont le nom vient des États-Unis, qui est le lynchage, ainsi que la pression que peut exercer la foule grégaire sur la justice, quand la raison cède le pas à l’émotion.

Et surtout quand l’humanité oublie de faire la part des gens qui pensent autrement. Ce qui est confondant dans l’histoire de George Stinney, c’est que, lors des deux procès auxquels il a eu droit (le procès général qui décide s’il y a matière à procès ou non et ensuite le vrai procès criminel), les salles étaient remplies, elles dégorgeaient de monde, des rednecks, tous blancs et dont la pensée était identique. J’ai essayé de restituer et transmettre cette image que j’avais en tête, mais je ne pense pas y être parvenu car personne ne le peut. Figurez-vous qu’il s’agissait de mille cinq cents cœurs battants, mille cinq cents regards tournés vers un enfant qu’on allait mettre à mort. C’est inouï et impensable de nos jours. Un enfant agressé dans la rue aujourd’hui serait (en principe) secouru par les passants, il n’y a qu’à voir le scandale provoqué par l’affaire Lyhanna : la France est hors d’elle devant ce triste spectacle. Et je ferais n’importe quoi pour revenir en arrière et pour que cela n’ait pas lieu. Je m’associe complètement à cette épouvante. Mais dans le cas de Stinney, et de ceux, quotidiens, d’enfants condamnés (en Iran, en Chine…), on passe un autre cap dans l’horreur.

Betty June Binnicker à gauche et Mary Emma Thames à droite

La théorie de la psychologie des foules de Gustave Le Bon et Sigmund Freud montre que faire partie d’une foule désinhibe l’inconscient : les membres de la foule perdent leur individualité et leur responsabilité personnelle. Or, dans votre roman, le choc est rude quand certains membres de cette foule se retrouvent seuls face au spectacle de la chaise électrique ; vous les décrivez perdant tous leurs moyens alors qu’ils appelaient la peine de mort de leurs vœux. Ils retrouvent donc leur individualité et l’horreur du geste leur apparaît. Peut-on dire de votre roman qu’il est l’illustration de cette théorie du comportement des foules ?

En partie. Vous avez raison quand vous dites qu’ils retrouvent une individualité. Ils contemplent la peine de mort pour ce qu’elle est vraiment. Mais changent-ils pour autant ?  Je ne le crois pas. Ils sont bouleversés car ils ont assisté à quelque chose d’horrible ; c’est comme si vous montrez une corrida à un jeune de quatorze ans : il en sortira avec une envie de vomir en disant que c’est inhumain d’infliger cela à un animal mais il reste un enfant de quatorze ans. Ici, les témoins de l’exécution en sortent aussi avec une envie de vomir mais ils ne sont pas transformés. Les gardiens de prison, quand on les interroge, le disent tous : le matin d’une exécution, ils se lèvent mal à l’aise, ils ont mal partout, tout cela les dégoûte ; ils voudraient bien être demain ou hier mais pas aujourd’hui. Mais ils y vont quand même et poursuivent leur vie. Ce qui est terrible, c’est que vous pouvez montrer l’horreur de la peine de mort sans que cela fasse changer d’avis le spectateur : il reste cette personne qui tolère, souvent avec dégoût, ce qu’on lui donne à voir et à vivre.

Cette affaire met en lumière les doutes portés sur la justice quand elle est instrumentalisée. Ici, la sentence est le résultat de motivations électoralistes, qui concernent tant le juge que le gouverneur, le shérif, l’avocat de la défense… Cette critique de l’instrumentalisation lui est d’ailleurs souvent formulée de nos jours : « justice aux ordres, justice inefficace » … Comme vous l’écrivez : « À force de voir tant de soi-disant coupables qui se révèlent innocents et tant d’innocents supposés dont on découvre qu’ils étaient en réalité d’infâmes crapules, on finit par douter de tout, même de soi. » Ce doute, tout à fait légitime dans le cas de George Stinney, ne représente-t-il pas également un danger pour la justice ? Peut-on encore rendre la justice sereinement quand on met en doute son fonctionnement ?

La justice doit être rendue car une société ne peut pas vivre sans justice. Mais peut-elle être rendue dans de bonnes conditions ? Ou est-ce toujours la justice qui s’exprime ? Ce n’est pas sûr. Cela dit, un acte de justice doit être posé. Il faut pouvoir dire si la personne est coupable ou innocente, mais ce n’est pas forcément la bonne réponse. L’autre jour, nous avons été invités en tant que membres de l’académie Goncourt à l’Assemblée nationale. Yaël Braun-Pivet nous a montré la bibliothèque, inouïe de richesses, dans laquelle se trouvent notamment les minutes du procès de Jeanne d’Arc. On dit souvent que le procès a été rendu d’une manière expéditive. Mais c’est tout le contraire ! Il a été fait avec un luxe de détails, d’auto-questionnements et d’auto-justifications, etc. Malgré cela, le procès a abouti à une faute extrêmement grave, puisqu’on a tué Jeanne d’Arc. Il n’empêche que ses accusateurs ont planché minutieusement sur son cas et la justice travaille toujours à essayer d’être juste, c’est cela qui la rend honorable. Elle n’y arrive pas tout le temps, mais elle essaye. Et dans la majorité des cas, elle l’est. Mais comme c’est une chose humaine, elle peut être faillible. Il faudra attendre la rencontre avec le Ciel pour que la justice soit exactement ce qu’elle doit être.

Vue d’Alcolu et ses champs de coton aujourd’hui © Sean Rayford

Le racisme est très prégnant ; ainsi la ville a été répartie entre Blancs et Noirs. Vous donnez un exemple de racisme ordinaire : « Les écoliers noirs ne bénéficiaient évidemment pas du service d’un bus scolaire ; aussi, pour rejoindre Pleasant Grove, devaient-ils marcher le long du bas-côté de la route, prêts à plonger dans le fossé pour échapper aux quolibets, aux injures, aux crachats, voire aux pierres que leur lançaient les écoliers blancs depuis leur bus qui ralentissait en les doublant afin de leur permettre d’ajuster leurs tirs ». Cela a-t-il été le facteur principal de la condamnation de George ?

La haine de l’autre, en raison d’une couleur de peau différente, en a certainement été la principale justification, en effet. Dès l’instant où l’on a découvert la mort des deux petites filles, il est évident que la police s’est dit : « Pourvu que ce soit un Noir ». Leur rêve, motivé par des raisons électoralistes, était s’assoir un Noir sur la chaise électrique ou de le pendre à la branche d’un arbre. Le racisme était le moteur qui a fait fonctionner cette machine de mise à mort.

Pensez-vous que la pression exercée par le Ku Klux Klan, qui apparaît dans votre livre en menaçant la famille de George, a pu influencer cette décision expéditive ?

Disons que cela l’a encouragée. Le Ku Klux Klan était, à cette époque, moins virulent qu’auparavant. Il était même en perte de vitesse et en devenait grotesque. Malgré tout, il continuait à tuer et à « punir ». Leurs membres enduisaient leurs victimes de goudron et de plumes ; on en rit à cause de l’image comique véhiculée par Lucky Luke, mais l’expérience était abominable. Le goudron les brûlait… Donc le Klan a certainement donné une apparence de justification à ce que pensaient les gens, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de klanistes.

Le maypop, une fleur du genre passiflora, traverse le roman. Vous évoquez le symbole de la Passion du Christ qu’elle représente avec ses trois pistils figurant les trois clous de la croix. Cette fleur sert, en phytothérapie, à soigner les troubles légers du sommeil. Peut-on y voir aussi le symbole d’une affaire en sommeil durant soixante-dix ans ? Ou ce sommeil que n’arrivent plus à trouver les proches des victimes de ce drame ?

Je n’y avais pas pensé et je le regrette ! C’est une très belle approche. J’avais oublié les capacités soporifiques de la passiflore. Il est vrai qu’on en fait des tisanes, des pilules…

Dans votre narration, vous effectuez de nombreux aller-retours temporels, ce qui lui donne un aspect non linéaire. Pourquoi un tel parti pris dans la structuration de votre récit ?

Car c’est un procédé propre à la littérature policière. Même si mon livre n’est pas un roman policier à proprement parler, il en adopte néanmoins les codes. Je voulais que les images suscitées par le roman fassent penser à un thriller, à un film de Clint Eastwood. Forcément, dans une enquête policière, l’intrigue commence avec un cadavre et un policier. Pour trouver l’identité du coupable, on remonte le parcours de la victime : qu’a-t-elle fait hier ? D’où vient-elle ? Quelles sont ses relations ? Etc. Nous sommes donc obligés de faire des sauts entre passé et présent et cette alternance se précipite de plus en plus jusqu’à la résolution finale. C’est propre, me semble-t-il, à l’écriture d’un thriller bien construit. C’est pour cela que j’ai adopté ce système-là.

Le 8 juin 1944, George Stinney, 14 ans (au centre à droite) et Bruce Hamilton, 21 ans (au centre à gauche), entrent dans le département des condamnés à mort de la prison de Columbia. Ils furent tous deux exécutés le 16 juin.

Le point de vue principal sur l’affaire est fourni par la juge Lucy McGillish, qui doit décider si elle s’empare du dossier de réouverture du cas Stinney ou non. Ce regard objectif qu’elle porte vous a-t-il permis de traiter cette histoire de manière plus détachée et réaliste ?  

Pour traiter cette affaire, il me manquait, et il me manque toujours d’ailleurs, un nombre considérable d’éléments. N’ayant pas vécu à l’époque de George Stinney, je n’ai pas pu interroger ses parents, les témoins, les parties prenantes… Je suis très démuni et je me trouve obligé d’en appeler à mon imagination pour combler les vides et repriser les bouts de tissu. Je le regrette mais c’est ainsi : dès qu’on parle d’une histoire vraie, il manque toujours l’essentiel. J’ai abordé ce livre avec beaucoup d’humilité. Et je continue d’éprouver vis-à-vis de lui une grande modestie. S’il avait été écrit par quelqu’un d’autre, il aurait sans doute été plus fulgurant. Il m’aurait peut-être fallu dix ans de plus pour l’écrire. Il fallait fouiller plus profondément, prendre plus de temps. Il m’a semblé que j’ai mis beaucoup de temps à l’écrire car j’étais impatient de le livrer au regard du public, mais au bout de cinq ans, il fallait le publier ; mon éditeur, que mes atermoiements et mes crises de conscience lassaient, me pressait en ce sens. Un de mes livres précédents, le Bureau des jardins et des étangs, m’avait demandé quinze ans ; j’étais très à l’aise pendant son écriture. Mais je suis une tortue ; cinq ans, ce n’est rien du tout, ce n’est que le temps d’un clin d’œil pour moi.

Le personnage du greffier Goliath est primordial car il permet à Lucy de douter de ses a priori et de sa conviction première de la culpabilité de Stinney, fondée sur la décision de justice rendue. Étant noir lui-même, il s’identifie davantage à George. C’est un homme sensible qui reprend souvent la juge sur ses formulations à l’emporte-pièce ; par exemple, quand elle dit de George que « cet homme avait probablement mérité la peine de mort », Goliath lui rappelle que c’était avant tout un enfant. Peut-on le voir comme le contrepoint nécessaire d’une justice peut-être trop éloignée des considérations humanistes et empathiques ?

Tout à fait. Le mot « contrepoint » me satisfait pleinement. Goliath pèse en effet sur l’autre plateau de la balance. Sans lui, le livre est impossible. Je pense que la vraie juge [Carmen Mullen] a dû être à la fois Goliath et Lucy. Un juge navigue toujours d’un extrême à l’autre, c’est son travail. Goliath était indispensable. J’ai voulu en faire quelqu’un de grand, fort et qui contraste avec le frêle et fragile George. Il fallait qu’il fût ce que George aurait pu devenir s’il avait vécu, en tout cas ce qu’on aurait aimé que George fût, c’est-à-dire quelqu’un capable de se défendre. J’ai beaucoup de tendresse pour Goliath, qui est un personnage que j’ai totalement inventé.

Il y a une romance et une tension sexuelle entre les deux personnages du juge et de son greffier, comme pour accorder une respiration dans le récit.

C’est une petite love affair qui vient glisser son nez, autrement le récit aurait été trop étouffant. Il aurait pu être insupportable, donc il fallait trouver un dérivatif, quelque chose qui fasse que le lecteur puisse respirer un air un peu moins vicié que celui de la chambre d’exécution.

Maypops, c’est aussi un paysage, celui de la Caroline du Sud, un territoire où la scierie et la culture du coton étaient les principales sources d’activité économique. Vous le décrivez, soixante-dix ans plus tard, en complet déclin (« Cet ancien royaume du King Cotton se réduisait maintenant le plus souvent à une alternance de rangs de maïs racornis et de tournesols défraîchis »). Ce territoire est-il selon vous l’archétype du déclassement de l’industrie, notamment rurale, des États-Unis et de l’abandon de la population de ce qui correspond à peu près à la Bible Belt ou au Deep South ?

Old Sparky (surnom de la chaise électrique) à la prison de Tucker Unit, Arkansas. Elle fut utilisée pour 104 exécutions de 1926 à 1948.

Ce que vous dites n’est pas faux, mais je dois modérer un peu car il ne s’agit pas seulement de déclin ou de ruine, c’est avant tout une métamorphose. Les cultures (celles du blé, de l’avoine…) ont changé. Dans cette partie des États-Unis, ils étaient sous la domination du coton, au point d’en faire pratiquement une monoculture ; aujourd’hui, il y a toujours des champs de coton mais beaucoup moins car on produit du coton synthétique. Le coton naturel n’a plus la même importance. Cette métamorphose correspond donc à la fin d’un règne, dans l’attente d’un nouveau.

Ce déclin est malgré tout très visible dans la description que vous faites du General Store, ce centre commercial très vivant à l’époque de George, et qui est laissé de nos jours à l’abandon complet. On visualise très bien, en vous lisant, l’état de ruine dans lequel il se trouve et c’est symbolique.

J’aime beaucoup ce décor, il m’a toujours plu. J’ai été enchanté quand j’ai découvert la photo du vrai General Store d’Alcolu. Il est exactement comme j’aurais voulu qu’il fût. Je ne suis pas entré à l’intérieur, peut-être n’est-il pas dans l’état de déliquescence tel que je l’ai décrit, mais c’est un décor extrêmement plaisant.

Et très cinématographique aussi.

Tout à fait, on pourrait y tourner des films.

On a évoqué le symbolisme des maypops. Il y a aussi celle de l’eau. Bien que l’action se déroule à l’intérieur des terres, l’eau est omniprésente. Vous parlez ainsi de « l’alternance de flaques de boue et d’ornières d’eau croupie au bord duquel se dressait la maison des Stinney », « l’odeur de limon mélangée à celle des longues herbes aux senteurs océanes que le souffle de l’Atlantique allonge sur l’eau saumâtre des vasières ». On retrouve aussi le corps des fillettes dans une mare de boue. Les marécages sont partout. Ici, l’eau est donc sale, croupie, vaseuse, peut-être comme le reflet de la mentalité rance des habitants. Quel symbolisme voyez-vous derrière cette eau sale ?  

C’est intéressant mais je ne suis pas allé aussi loin dans l’interprétation. Il y a en effet de nombreux lacs et étangs, dans lesquels nagent bien souvent des alligators. Ce ne sont pas des eaux attirantes du tout, aucunement bleues, et elles ne donnent pas envie d’y plonger ni de s’y baigner. Elles ont cette couleur terreuse car cette partie de la Caroline du Sud est un territoire humide et détrempé où il pleut beaucoup. Je n’ai pas vu ce que vous y voyez, mais pourquoi pas, j’adore les symboles.

La lecture de ce roman provoque une sensation ambiguë, entre révolte et compassion, sidération et fascination. Est-ce un effet que vous avez recherché ?   

Passiflores

Je ne me suis pas posé cela comme objectif mais si je l’ai atteint, peut-être par le biais du hasard, j’en suis enchanté. « Sidération » est un mot qui convient très bien. J’espère qu’on sort de ce livre un peu sidéré par ce qu’on y a lu et par le fait qu’une telle histoire ait eu lieu. Je ne me fixe pas d’autre but que celui de raconter une histoire et d’en dérouler les pages les unes après les autres pour en assurer la cohérence. Mais cette cohérence est complexe à conserver quand on s’attaque au passé, même si 1944 n’est pas si loin. Je suis moi-même né en 1945 et même si je ne suis pas tout jeune, ce n’est pas la nuit des temps non plus. Cela reste néanmoins vieux et l’humanité n’a plus la même mentalité.

Vous avez dit être quelqu’un d’optimiste. Même si la situation des Afro-américains s’est améliorée depuis les années 40, la ségrégation continue de nos jours, de manière plus insidieuse. La réhabilitation (certes tardive) de George Stinney donne un motif d’espoir. Pensez-vous que cette séparation, figurée dans le roman et dans la ville d’Alcolu par ce chemin de fer qui délimite le territoire des Blancs de celui des Noirs, est toujours d’actualité et y a-t-il un motif d’espoir pour qu’elle se résorbe, si l’on reprend la devise de la Caroline du Sud ?

Vous avez prononcé le mot juste : « insidieux ». La ségrégation est un serpent qui quitte un lieu mais a-t-on encore le temps de lui écraser la tête ? Je n’en sais rien. En tout cas, il est évident que la situation s’est extrêmement améliorée par rapport à 1944-1945 et même par rapport aux années 1950, surtout dans les grandes villes de la côte est. L’Amérique profonde a encore effectivement des réflexes racistes virulents et probablement dangereux, mais ils sont moins présents. Le racisme aujourd’hui s’est réfugié dans la différence économique. L’envie de la richesse a remplacé la haine de la peau noire. On peut trouver un meurtre sordide, dans un premier cas parce que la victime est noire, et dans un second cas parce qu’elle avait de l’argent que le tueur n’avait pas. De sang-froid de Truman Capote est encore d’actualité, plus que jamais. L’imbécillité du meurtre qu’il décrit (il n’y a rien de racial dans l’histoire de ces salauds qui cherchaient de l’argent et qui ont massacré une famille pour en trouver) glace le sang de la même façon que la mort du petit Stinney et des deux petites filles blanches. J’ai l’impression que la mort du petit George « l’emporte » sur celle des petites filles car elle est encore plus injuste : elle est légalisée et organisée, d’où son aspect ignoble. Je ne saurais d’ailleurs pas dire qui les a tuées. Il n’est pas impossible que ce soit le personnage que je signale, ce conducteur de camion qui est le fils de l’homme le plus riche de la ville. C’est peut-être la vérité. Je ne la connais pas et je ne suis pas certain qu’on la connaisse jamais. En tout cas, c’est une hypothèse tout à fait recevable. Mais ce n’est pas aussi sordide que la mort de cet enfant qu’on escorte jusqu’à la mort et qu’on assoit sur sa Bible, le livre qui lui a donné un semblant de consolation pendant la nuit. Le détail de la Bible est immonde.

Dans les deux cas, le meurtre d’un enfant est le crime des crimes par excellence.

Tout à fait. Et je n’ai pas trop insisté sur les deux petites car les circonstances de leur mort était sordide à raconter et à décrire. J’ai d’ailleurs beaucoup coupé dans les descriptions de l’état des cadavres. Elles ont été massacrées, ce qui semble plaider en faveur de l’innocence de George, car on n’imagine pas un jeune adolescent de quatorze ans, fragile comme il était, perpétrer un tel massacre.

[1] Par exemple, l’affaire de la malle sanglante de Millery, affaire criminelle débutant le 26 juillet 1889 avec le constat de la disparition d’un fonctionnaire parisien de la rue Montmartre suivi, deux semaines plus tard, par la découverte de restes humains difficilement identifiables et des débris d’une malle, respectivement à Millery et à Saint-Genis-Laval, près de Lyon. L’affaire connut, durant près d’une année, de multiples rebondissements, dont la presse française de la fin du XIXe siècle se fit largement l’écho. Une autre affaire de malle sanglante eut lieu à Monaco en 1907. Vere Goold et Violette Girodin épouse Goold furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité pour Monsieur, et à la peine de mort pour Madame. Par ordonnance souveraine du 8 février 1908, cette peine a été commuée en travaux forcés à perpétuité.

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