Autour d’Artaud, on a bâti une légende si épaisse qu’elle finit par dissimuler l’écrivain. On répète les électrochocs, les internements, les hallucinations. On laisse dans l’ombre l’essentiel : une intelligence qui attaquait le monde à sa racine, une langue lancée contre la civilisation comme une maladie contre un corps. Le fou rassure davantage que le penseur. Alors on a enfermé le second dans le premier.

La réédition de ses Messages révolutionnaires aux éditions Lou Blondin vient rappeler une évidence. En février 1936, quelques mois avant son expédition chez les Tarahumaras, Artaud arrive au Mexique avec une conviction déjà inébranlable : l’Europe a perdu son souffle. Les trois conférences réunies ici ne relèvent ni du manifeste politique, ni du traité philosophique, ni de la conférence universitaire. Elles forment une déclaration de guerre contre une civilisation qui a séparé l’homme de lui-même.
Artaud y règle d’abord ses comptes avec le surréalisme. Il en sauve l’élan initial, « le cri organique de l’homme », tout en condamnant son ralliement aux appareils politiques. « Je me fous de la vôtre, pas de la mienne », répond-il à ceux qui voudraient réduire la révolution à une doctrine. Chez lui, la révolution commence dans le corps, dans le langage, dans la sensibilité. Elle refuse les slogans parce qu’elle cherche une transformation de l’être.
À partir de là, Messages révolutionnaires prend une ampleur étonnante. La critique du marxisme ouvre sur une attaque plus vaste contre le rationalisme européen, la fragmentation des savoirs, le culte du progrès, l’université, la science devenue idole. Artaud oppose à cette civilisation disséquée une culture organique où le théâtre, les rites, les mythes, les médecines anciennes et les traditions mexicaines participent d’une même connaissance du vivant. Il rêve d’un art capable de « guérir la vie », d’une parole qui cesse enfin de représenter le monde pour agir sur lui.
Voilà pourquoi ces textes conservent aujourd’hui une force intacte. Lorsqu’il écrit que « la propagande est la prostitution de l’action », ou que « la raison est toujours un simulacre de mort », Artaud dépasse largement les querelles des années trente. Il vise une modernité qui transforme l’homme en rouage, la culture en information, la pensée en procédure. Sa cible demeure notre présent.
Son écriture suit cette même logique. Elle avance par vagues, par reprises, par incantations. Les images reviennent, les idées tournent sur elles-mêmes, comme si la pensée cherchait moins à convaincre qu’à provoquer une secousse intérieure. Cette prose respire, trébuche, repart. Elle refuse la ligne droite parce que la vérité, chez Artaud, surgit toujours dans le heurt.
On trouvera des intuitions discutables, des rapprochements excessifs, parfois même des aveuglements. Peu importe. La littérature respire justement grâce à ces prises de risque. Artaud cherche plus qu’une théorie. Il poursuit une intensité capable de rendre au théâtre sa puissance de contagion, à la culture son rôle vital, au langage sa violence première.
Cette réédition rappelle surtout qu’avant de devenir une figure tragique du XXᵉ siècle, Artaud fut l’un de ses plus redoutables diagnosticiens. Beaucoup annonçaient un monde meilleur. Lui voyait déjà un monde qui perdait son âme. Quatre-vingt-dix ans plus tard, ces conférences gardent leur tranchant. Elles travaillent toujours la même plaie : comment rendre à l’homme une vie que sa propre civilisation a méthodiquement amputée ?