Olivier Barrot : « Sylvain Itkine, comédien et résistant, homme d’exigence et d’honneur »

Sylvain Itkine… Ce nom ne vous dit sans doute rien et pourtant, vous avez déjà vu son visage et entendu le son de sa voix dans l’un des chefs-d’œuvre du cinéma français, la Grande Illusion de Jean Renoir. Il y tient en effet le rôle du lieutenant Demolder, plus connu sous son surnom de Pindare. Mais Sylvain Itkine a été bien plus que cela : homme multi-facettes et artiste complet, il fut tout à la fois comédien, sur grand écran et sur les planches, metteur en scène, théoricien du théâtre, chef d’entreprise et résistant de la première heure. Membre éminent du réseau Kasanga, au sein du réseau de renseignement des Mouvements unis de la Résistance, de confession juive et de convictions politiques situées à gauche, Itkine était l’ennemi tout désigné pour l’envahisseur nazi. Capturé après dénonciation, torturé par Klaus Barbie, il meurt sans avoir parlé en août 1944.
C’est ce parcours hors du commun d’un personnage extraordinaire que l’homme de lettres et de théâtre Olivier Barrot retrace, de manière fouillée, précise et très documentée, dans son émouvant Portrait d’Itkine, aux éditions Gallimard. Hommage à une trajectoire fulgurante, brisée et qui aura même croisé (de près ou de loin) celle de la famille Barrot.

A Rebours : Vous vous attachez, dans cet ouvrage, à retracer la vie et le parcours de Sylvain Itkine, acteur, metteur en scène, auteur, dramaturge, théoricien, chef d’entreprise et résistant, un artiste mais on pourrait également dire un homme « total », pour détourner quelque peu le qualificatif de René Simon[1] à son égard. Ce livre n’est pas seulement une biographie, il est aussi le récit du rapport, direct ou indirect, d’Itkine avec votre propre histoire familiale et vos origines. Il vous accompagne d’ailleurs depuis votre adolescence, comme s’il vous avait inspiré depuis tout ce temps. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ce personnage hors du commun et que représente-t-il pour vous, qui écrivez : « Itkine, pour moi, c’est beaucoup plus qu’Itkine. »

© Francesca Mantovani

Olivier Barrot : Je n’ai pas de souvenirs précis du moment où la personnalité d’Itkine m’a été révélée. Ce dont je suis certain, c’est qu’il s’agit d’une histoire ancienne, presque d’une histoire d’enfance. Je me souviens ainsi de la première fois où j’ai vu la Grande Illusion de Renoir ; Itkine y tient un rôle mémorable, son rôle le plus important au cinéma. Ma mère, qui avait une prédilection pour le cinéma, et pour ce film en particulier, m’avait emmené le voir – j’étais alors adolescent – et j’en avais été frappé. Cela a dû jouer un rôle considérable dans le façonnement de mon propre goût pour le cinéma et ce film est l’un des longs-métrages français que j’ai vus le plus grand nombre de fois. Je n’avais bien sûr pas identifié Itkine à ce moment-là ; ce n’est que quelques années plus tard que, étant devenu un cinéphile ardent, j’ai pu, au contact de mon ami et bientôt co-auteur Raymond Chirat, isoler Itkine comme une personnalité d’exception. Il y avait chez lui des singularités qui, déjà, me frappaient : par exemple ses origines lituaniennes (en l’occurrence, la Lituanie est un pays que je connais bien), quoique lui-même soit né à Paris. Comme le disent Aragon et Léo Ferré dans la chanson : « J’aimais déjà les étrangères quand j’étais un petit enfant. » Je suis moi-même en partie d’origine étrangère puisque ma grand-mère paternelle est née en Bessarabie, cette région de l’empire soviétique qui s’appelle maintenant la Moldavie. Mais je ne me suis pas intéressé à Itkine en raison de nos origines étrangères communes ; je me suis intéressé à son œuvre cinématographique et théâtrale ainsi qu’à la diversité d’intérêts qui caractérisent sa personnalité. Tout, dans le théâtre, l’attirait : la représentation, l’interprétation, la théorisation et l’écriture de pièces, qui sont d’ailleurs en partie encore disponibles. Il était doué d’une pluralité de la curiosité, associée chez lui à une forme d’entrain et de gaieté, et l’impression qu’il dégage est celle d’un homme optimiste, joyeux et emporté. Il avait une séduction personnelle frappante : sans être beau selon les critères classiques, il était plus que cela (son ami Roger Blin disait que personne – au féminin – ne pouvait lui résister). Jean d’Ormesson expliquait que la principale séduction d’un homme, aux yeux d’une femme, réside dans son énergie. Il y a de cela chez Itkine : l’envie de donner du théâtre, d’écrire pour la scène, de parler au public et, en même temps, d’afficher des convictions politiques et idéologiques profondes, qui le menèrent au sacrifice et le conduisirent à donner sa vie à la lutte contre le nazisme et le fascisme. J’ai glané toutes ces informations sur lui assez tôt et plus je me penchais dessus, plus j’avais l’impression de m’engouffrer dans un puits sans fond. Je découvrais sans cesse de nouvelles dimensions du personnage : la coopérative qu’il a créée à Marseille, sa troupe de théâtre, ses œuvres littéraires… Et également ses convictions, pour lesquelles il est allé jusqu’au sacrifice. Il y a eu quelques exemples d’hommes de théâtre patriotes, mais pas tant que cela. Parmi ceux qui ont été victimes de Klaus Barbie, et qui sont comparables à Itkine par leur courage, se trouve Jean Moulin, qui est mort sans avoir parlé en 1943. Itkine était d’extrême gauche ; je suis moi-même issu d’un univers d’extrême gauche par mon père et je crois pouvoir les rapprocher tous deux car les circonstances historiques ont voulu qu’ils pussent se croiser à un moment, peut-être se connaître, mais ce n’est qu’une hypothèse, corroborée par la famille d’Itkine. Tout cela a largement suffi à éveiller mon intérêt.

Sylvain Itkine © Frédéric Pajak

Sylvain Itkine fait partie de ces artistes méconnus ou oubliés de nos jours (vous en mentionnez à ce titre plusieurs, comme André Roussin, Michel Saint-Denis, Frédéric O’Brady, André Obey, etc.). Concernant Itkine particulièrement, comment expliquez-vous les raisons de cet oubli ?

Il appartient à cette classe d’hommes de spectacle qui ont connu, sinon une heure de gloire, du moins une heure de reconnaissance. Elle lui est venue dans les années trente quand il a monté des auteurs d’avant-garde comme Roger Vitrac (un des fondateurs du surréalisme) avec le Coup de Trafalgar ou le deuxième épisode d’Ubu de Jarry, qu’il fut pendant longtemps le seul à faire jouer sur scène. Il avait une démarche de curiosité qui était partagée et comprise, par la presse spécialisée par exemple, qui l’a célébré et qui a salué son travail de pionnier. Il n’était pas seul : autour de lui, certains de ses contemporains ont connu la célébrité, comme Jean Vilar et Jean-Louis Barrault, dont il était un intime et avec qui il a collaboré et même cohabité, au grenier des Augustins. Il savait aussi débusquer des auteurs prometteurs qui sont devenus par la suite des premiers rôles dans l’écriture théâtrale. Il fut ainsi le premier à monter Michaux et Montherlant (aussi dissemblables puissent-ils paraître…). Il était aussi lié au groupe de Renoir, sous la direction duquel il a tourné quatre films. Ces gens étaient très engagés à gauche, autour de ce qui est devenu en 1936 le Front Populaire. Itkine menait d’ailleurs des actions d’agit prop. Tout cela fait de lui un personnage singulier mais pas unique. Par exemple, Abel Frédéric O’Brady, que vous avez mentionné et qui est complètement oublié aussi, alors que c’est un personnage très original. Itkine aimait les excentriques, c’en était d’ailleurs un lui-même à sa manière. Il est à la fois enviable et l’objet de la plus absolue et définitive compassion.

Itkine, c’est d’abord l’histoire d’une diaspora, celle de Lituanie, et en particulier de la communauté juive lituanienne qui a de nombreux représentants illustres, que vous citez : Gary, le violoniste Heifetz, Levinas, les frères Mekas, etc. et qui composait une grande partie de la population de Vilnius, à l’instar d’Odessa en Crimée par exemple. Le père d’Itkine en est également issu. Ce dernier dit de lui : « Mon père a quitté la Russie par amour pour la France. L’amour et l’admiration qu’il avait pour elle et le désir de devenir français lui ont fait tout abandonner, traverser toute l’Europe pour venir se fixer ici. Et maintenant on parle des Juifs sans patrie, on leur dénie le droit d’être français. » Quelle part de cette identité a-t-il reçu en héritage ? Cela est-il constitutif de sa personnalité ?

Je pense qu’elle est relative et assez secondaire. Sa mère était russe et son père lituanien russe ; ils étaient en réalité devenus français par amour de ce pays. Ils ont participé de cette diaspora venue du nord ou de l’est de l’Europe et qui s’est dirigée vers la France, qui représentait le pays de la liberté, un pays idéal. Il ne faut pas oublier que les minorités juives en Europe au début du XXe siècle étaient martyrisées, notamment en Russie où elles subissaient des pogroms. C’est l’honneur de la France d’avoir accueilli ces réfugiés, ceux qui ont eu la chance ou les moyens de s’en sortir. Ils ont donc conflué vers la France, y ont trouvé un emploi, une nationalité, une fierté et, dans certains cas, une prospérité. Sylvain Itkine était pleinement français, et je ne crois pas que son origine lituanienne ait joué un quelconque rôle dans son œuvre ni dans son engagement dans la société. Personne, d’ailleurs, ne lui a jamais reproché ses origines. C’était un Français accepté et intégré, qui a pu mener une carrière importante qui lui a permis d’être reconnu, à défaut d’être connu. Il fait partie de cette galaxie d’acteurs de second plan, que Raymond Chirat et moi avons appelé « les excentriques », et que le grand public reconnaît parfois par le visage sans forcément être capable de mettre un nom dessus.

Vilnius en 1915

La passion de la comédie l’a saisi très jeune, à l’adolescence. Il était d’abord acteur. Vous dites de lui qu’il s’agit plutôt d’un acteur de caractère et de complément, ce n’était pas un jeune premier comme on l’a dit. Pourtant, il  su se démarquer, notamment dans ses apparitions au cinéma comme la Grande Illusion. Comment définiriez-vous son jeu ?

La quinzaine de films qu’il a tournés ne lui ont donné, en grande majorité, que l’occasion de tenir des rôles épisodiques, voire de faire de la figuration. Il appréciait de faire du cinéma car c’était beaucoup mieux payé que le théâtre et il était entouré de gens proches de lui, comme Renoir. Il n’est pas étonnant que son film, La Vie est à nous, ait été soutenu par la CGT et le Parti communiste, très influents à l’époque. On peut s’appuyer sur des exemples, extraits de deux autres films de Renoir : le Crime de Monsieur Lange (1935) et la Grande Illusion (1937). Dans le premier, Itkine joue un personnage assez pittoresque qui va se trouver au contact d’une coopérative (déjà !) de presse. Cette coopérative prend la suite de la petite entreprise de publications populaires en faillite, auparavant dirigée par un escroc capitaliste abominable (Jules Berry) qui a pris la fuite en laissant les salariés sur le carreau. Ces derniers forment alors cette coopérative ouvrière, qui fonctionne plutôt bien. Sur ces entrefaites arrive un personnage marginal et très peu séduisant (Sylvain Itkine) qui vient chercher du travail. Il joue cela avec distance et une espèce d’ironie à l’égard de lui-même, qui le caractérise assez. Dans le second film, il joue le rôle d’un officier retenu dans la forteresse du commandant von Rauffenstein (Eric von Stroheim). Le film se déroule dans un oflag (un camp d’officiers prisonniers) où sont détenus surtout des lieutenants, qui ont la réputation, dans la typologie de l’armée française, d’être de jeunes braves qui mènent la réalité des combats. On y voit Jean Gabin, qui est un prolétaire, l’instituteur Jean Dasté, le juif Rosenthal joué par Marcel Dalio, etc. Ils sont tous au même niveau hiérarchique mais il en est un qui se démarque, car il est pratiquement le seul intellectuel de la bande, c’est Sylvain Itkine, qui retraduit (au grand dam de ses collègues car il se déplace toujours avec deux gros dictionnaires) le poète grec Pindare car, estime-t-il, il a toujours été mal traduit. On sent qu’Itkine prend un plaisir immense à interpréter ce rôle, il a un regard, une expression et, encore une fois, une certaine forme d’ironie qui se moulent tout à fait dans le propos du film. Quand le commandant de la forteresse vient visiter les lieux, c’est lui qui se fait le commentateur et qui désigne le style architectural de chaque partie de la forteresse. Cette ironie se perçoit même dans ses traits physiques. Sur les photos de lui que j’ai pu consulter, on le voit, sourire aux lèvres et avec un regard distancié qui devaient participer de sa séduction.

Il s’est voué au théâtre et a été formé par René Simon qui pressentait « l’homme de théâtre total » : acteur, metteur en scène, théoricien. En quoi consiste sa conception du théâtre, notamment dans les compagnies ou groupes qu’il a fondés, comme le Théâtre des Cinq ou le Diable écarlate ? Il voulait rompre avec « l’infection du théâtre français. » Que signifiait-il par-là ? Le théâtre de boulevard, le théâtre bourgeois ?

La Nuit des rois, mise en scène de Jacques Copeau, Théâtre du Vieux-Colombier, 1914

En effet. Du point de vue de ses convictions théoriques sur le théâtre, il n’était pas très éloigné de ses amis, avec une partie desquels il a formé un cartel sur le modèle de celui des années vingt représenté par Jacques Copeau, Gaston Baty, Louis Jouvet et Charles Dullin. Itkine et ses amis ont monté ce cartel, qui était un groupe de professionnels du théâtre et dont l’objectif consistait à faire évoluer la pratique théâtrale. Nous sommes dans les années trente, le théâtre était alors prospère : il y avait, en raison d’une demande considérable, énormément de salles, d’auteurs et d’acteurs. Demande qu’a comblée en partie le cinéma devenu parlant mais pas tout à fait. Il y avait même, à cette époque, un journal dédié au théâtre qui paraissait quotidiennement, Comœdia. C’est vous dire l’importance de la scène en France. C’était aussi l’âge d’or du théâtre de boulevard, de la comédie débridée sans enjeux de contenu ni stylistiques qui écrasait toute tentative de renouvellement. C’étaient enfin de jeunes metteurs en scène de la nouvelle génération comme Raymond Rouleau, Jean-Louis Barrault, Jean Servais, Jean Renoir, Michel Saint-Denis… qui rêvaient d’un théâtre d’expression poétique, où le quiproquo amoureux ou la comédie un peu grasse ne seraient pas les seuls ressorts. Ils aspiraient à autre chose : donner le plus beau, le plus travaillé, le mieux interprété au plus grand nombre, ce qui fut théorisé également plus tard par Jean Vilar et Antoine Vitez. L’idée d’Itkine et de Roger Blin (rappelons au passage que c’est ce dernier qui a révélé en France Beckett et Adamov) consistait à proposer au public des éléments de réflexion dans une perspective politique, pour faire du théâtre l’expression de la cité. Le théâtre est le lieu de la résolution des questions, où la cité s’interroge sur elle-même, fonction qui est celle du théâtre antique grec et qui soulève des questions sur la vie, la mort, la guerre, la transmission… Dans des écrits assez ardus et abstraits, Itkine a donné sa conception de la mise en scène entre réflexion et divertissement ; il souhaitait donner à réfléchir tout en distrayant le public (il ne voulait pas d’un théâtre rébarbatif comme celui de Brecht) et avait pour ambition, c’est son idéalisme qui s’exprime ici, de permettre à la classe ouvrière d’apprécier aussi le théâtre, celui qui peut dispenser un message profond. Ce sera d’ailleurs là l’une des réussites majeures de Vilar. À quel public s’adresse-t-on ? Par quels moyens peut-on le toucher ? Ce sont des questionnements encore très contemporains.

À ce titre, l’adaptation d’Ubu de Jarry a été l’une des grandes œuvres de sa vie ; il en a fait une mise en scène surréaliste qui est un appel à la révolution contre les dictatures, la finance, la bourgeoisie… Une mise en scène qu’on pourrait reprendre aujourd’hui sans la changer.  

Le texte est à certains moments très drôle, même si je trouve que les trois Ubu sont assez difficiles. Certes, il y a de la dérision, c’est un appel à la révolution. Mais ce n’est pas si simple que cela. On a des témoignages et des illustrations sur cette mise en scène. Il faut voir aussi avec qui il a collaboré : en grande partie ses amis, surréalistes ou non. Il a ainsi beaucoup fréquenté Jacques Prévert, André Breton, etc. Il est l’homme de la convergence entre des sensibilités et des disciplines artistiques, intellectuelles… qui n’ont pas de rapport ; un fédérateur doué d’entrain et d’une énergie sans pareille. Il était capable de monter une vente aux enchères d’objets d’art pour survivre et de créer, on le verra par la suite, une coopérative de biscuits à Marseille sous l’Occupation pour gagner de l’argent qu’il distribuait aux ouvriers de la coopérative, tous des artistes.

Itkine est également un dramaturge. S’il a écrit quelques pièces, celles-ci n’ont pas rencontré le succès escompté. Pour quelle raison ? Elles aussi étaient abstraites ?

Don Juan satisfait de Sylvain Itkine, mise en scène de Céline Bédéneau, au Théâtre du Nord Ouest en 2009

 C’est en effet l’une des raisons pour lesquelles elles ont été peu jouées. Ce n’est pas, il faut l’admettre, un grand auteur dramatique. Il est trop profond, ses pièces sont trop verbeuses, abondantes, baroques. Il a écrit une pièce (co-signée avec un certain Pierre Fabre qui, pour le coup, était un sale type) qu’il espérait voir jouée et qui s’intitule la Drôlesse. Elle a été rééditée chez Gallimard dans les années 70. En la lisant, on comprend pourquoi il a eu du mal à la monter dans les années d’avant-guerre. Quelle que soit la sympathie qu’on lui porte, il faut bien reconnaître que ce n’est pas très réussi, la pièce est beaucoup trop longue. Sa meilleure, jamais montée non plus mais publiée par José Corti, s’appelle Don Juan satisfait. C’est une variation (une de plus) du mythe de Don Juan. Mais elle est intelligente et nouvelle dans la manière d’aborder le personnage, qui tend peut-être à s’effacer devant Sganarelle. Ils partent tous deux à la recherche des anciennes conquêtes du séducteur invétéré et constatent que certaines se sont très bien sorties des avanies que ce dernier leur a fait subir. Malheureusement, la pièce est restée inédite sur les planches et le texte a été publié de manière posthume. Il faut dire que de ce point de vue-là, Itkine n’a pas été très gratifié.

Pendant l’Occupation, il s’est réfugié à Marseille où régnait une vie culturelle trépidante (citons la villa Air-Bel, Lily Pastré…) et où se côtoyaient de nombreux intellectuels, certains en attente du départ vers les États-Unis. Quelle a été sa contribution à cette vie culturelle ? Il a en effet entrepris de nombreux projets, même si la plupart ont avorté.

Il s’est rendu à Marseille car son régiment, après la défaite et l’armistice, a bien sûr été démobilisé. De confession juive et d’origine étrangère, il était donc logiquement visé par la loi portant statut des juifs du 3 octobre 1940 et avait tout intérêt à rester en zone sud. À Marseille, l’activité culturelle est restée riche, même si elle a beaucoup diminué, et il fallait bien gagner sa vie. Il a donc écrit, travaillé au théâtre aux côtés d’André Roussin [élu bien plus tard à l’Académie française et qui a écrit des pièces, certaines de boulevard, d’autres non. L’oubli dans lequel il est tombé, malgré les efforts de Michel Fau, est assez inexplicable], joué la comédie où il excellait, notamment dans des pièces de Musset, participé à des tournées locales, etc. Il a ressenti l’envie de créer une troupe et c’est à ce moment-là qu’a surgi cette idée de monter, avec son frère, une coopérative ouvrière. Il était aussi très lié à ce qu’entreprenait sur place l’extraordinaire journaliste américain Varian Fry, qui consistait à trouver les fonds nécessaires pour permettre aux gens menacés en zone sud de quitter la France pour s’exiler en Amérique (ce fut le cas de Claude Lévi-Strauss, du peintre Wifredo Lam, d’André Breton…). Itkine s’est retrouvé dans ce maëlstrom de personnalités, qui l’a stimulé ; citons la comtesse Lily Pastré (qui financera plus tard le festival d’Aix-en-Provence) qui a contribué à cette vie culturelle de la ville en mettant son domaine à la disposition des artistes pour y organiser des spectacles musicaux. Tous ces gens menaient, malgré les circonstances, joyeuse vie. Ces activités, si elles lui permettaient de gagner son pain, lui ont aussi servi de couverture, puisqu’il était entre-temps entré en résistance. C’est un parcours assez logique compte tenu de ses convictions. D’abord en relations avec le groupe Franc-Tireur, l’une des trois à quatre grandes centrales de la Résistance en zone sud, il a intégré ensuite le renseignement. Comme il s’est aperçu que sa coopérative commençait à battre de l’aile et à avoir du mal à s’approvisionner, il a diversifié son activité (dans le savon, la nourriture pour animaux…), et a été soutenu par le comédien Henri Crémieux, qui lui fabriquait des jouets en bois. Tout cela montre l’esprit d’entreprise de cet homme. C’est assez inédit.

Debout : Marx Ernst, André Masson, André Breton ; assis : Jacqueline Breton, Varian Fry

En créant cette coopérative, il a mis en pratique ses convictions politiques puisqu’il s’agit d’un modèle avant-gardiste d’usine autogérée qui appliquait une utopie, celle du travailler moins pour gagner plus.

Il faut reconnaître qu’il n’y a pas beaucoup d’exemples d’artistes qui aient fait cela. Il a monté cette coopérative en 1940 à Marseille, appelée le Fruit mordoré, qui a produit des friandises nourrissantes à base de fruits secs. Les ingrédients se trouvaient facilement en zone sud et il a pu employer 200 personnes qu’il payait très bien et qui ont prospéré alors que la guerre se poursuivait. L’entreprise a malheureusement périclité et Itkine s’est vu contraint de quitter Marseille pour Lyon.

Après son licenciement de la coopérative en 1943, il est donc parti pour Lyon, où opérait un réseau de résistants bien organisés. Il a intégré à cette occasion le service de renseignement des MUR (mouvements unis de la résistance). Que sait-on exactement de son activité de résistant ?

Comme il s’est avéré très efficace dans le renseignement, il a été appelé à Lyon, devenue de facto capitale de la Résistance après l’unification des divers mouvements patriotes par Jean Moulin. Itkine a occupé dans la région Rhône-Alpes des responsabilités considérables, toujours dans le renseignement. C’est là qu’il a sans doute croisé mon propre père, qui faisait partie du même réseau de 1942 à 1944. Cela me permet un rapprochement entre eux deux un peu hasardeux, car je n’ai pas les moyens de le démontrer, mais très plausible. Itkine a été dénoncé dans les premiers jours d’août 1944 par une femme qu’il employait dans son réseau et tous les membres de son micro-groupe appelé Kasanga ont été fusillés à Saint-Genis-Laval (où un monument rappelle leur mémoire). Lui-même a été remis à Klaus Barbie et à la Gestapo de Lyon à la prison de Montluc. Bien que torturé à mort, il n’a jamais parlé. Il est mort à 36 ans. On n’a jamais retrouvé son corps et il a, depuis, quelque peu disparu des mémoires. J’ajoute qu’il a été décoré à titre posthume chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur à titre militaire, tout comme mon propre père (qui, lui, a échappé à la torture).

L’oubli s’est emparé de sa mémoire, comme vous l’avez indiqué. Cet ouvrage est-il pour vous comme un devoir de mémoire, davantage qu’une biographie, qui rendrait justice à la trajectoire brisée de Sylvain Itkine ?

Je ne crois pas effectivement qu’il s’agisse d’une biographie. Je n’ai jamais conçu ce livre comme tel. Ce dont il a toujours été question, quand je me suis lancé dans ce projet (et qui a suscité l’enthousiasme immédiat d’Antoine Gallimard), c’était l’évocation d’un personnage, de ses convictions ; la cohabitation entre un parcours artistique et un parcours politique et idéologique, tout à fait cohérents, qui m’a donné envie d’écrire. Plus qu’une envie d’ailleurs, car il y a quelque chose qui ressortit à l’impératif catégorique, peut-être même inconscient. J’ai découvert en effet le lien possible entre Itkine et mon père au moment de la rédaction, je ne le connaissais pas avant. Des résistants torturés et fusillés, il y en eu malheureusement beaucoup (pensons à Manouchian et son réseau par exemple). Mais quelqu’un, issu de l’univers du spectacle, qui s’était à ce point mobilisé, à plusieurs niveaux, je n’en connais pas tant que cela. Il n’y en a peut-être même qu’un seul. Et c’est cette singularité du personnage qui m’a séduit. Nous avons beaucoup écrit, Raymond Chirat et moi, sur les comédiens et le théâtre de boulevard ; nous étions liés par cet enthousiasme partagé à l’endroit du spectacle populaire et intellectuel ; chez Itkine, c’est une dimension autre, celle de la cohérence. Je finis par me demander si c’est bien moi qui ai choisi ce sujet et non l’inverse. Ce n’est pas pour lui rendre « justice », je fais simplement en sorte de dire qu’il ne faut pas l’oublier. C’était un homme d’exigence et d’honneur. Chapeau !

Lyon, juin 1940

Vous intégrez vous-même le récit en décrivant vos voyages en Lituanie, à Marseille et à Lyon sur les traces d’Itkine. Cet ouvrage est peut-être aussi, pour vous, un moyen de partir à la connaissance de votre famille et de vous-même.

Vous évoquez un élément que je n’avais pas vraiment identifié. Je n’ai pas un goût prononcé pour la mise en avant de moi-même, surtout quand on est confronté à de telles personnalités. Restons en retrait car nous sommes peu de chose. Cela dit, dans la première version de mon ouvrage, la fin était différente. Je concluais sur Itkine ; or, mon éditrice m’a conseillé de terminer sur moi, ce qui n’était pas mon intention initiale. Elle a trouvé la seconde version plus satisfaisante. Je pense avoir été amené par ma propre histoire à ce sujet. Ce n’est pas entièrement ma volonté qui a joué. Mon histoire personnelle m’a fortement suggéré ce récit, en raison des nombreuses convergences qui existent : comme je le disais, ma grand-mère est née en Moldavie, Itkine en Lituanie, il s’agissait alors de provinces russes très judéisées et qui ont maintenant pour point commun l’absence totale de juifs. Il n’y en a plus non plus en Pologne, en Roumanie… La conjonction du nazisme et du stalinisme a été très efficace de ce point de vue-là. Il ne reste rien de leur présence à Vilnius, qui était quand même surnommée « la Jérusalem du nord ». Je suis juif car ma mère l’était à 100 %, je me sens juif quand on attaque les juifs. Donc je me suis certainement senti poussé vers cette histoire très lointainement autobiographique, car cela concerne aussi ma famille. Mais ce qu’Itkine a fait, c’est la chose la plus humaine et la plus inhumaine qui soit, c’est la raison pour laquelle j’ai banni les mots « héros » et « héroïsme » du livre, car je les juge déplacés et insuffisants pour qualifier le sacrifice qu’il a consenti pour lui-même. Il faut savoir rester humble, ce qui est la seule attitude possible.

Retrouvez Olivier Barrot au théâtre de Poche Montparnasse avec Judith Magre dans Judith Magre lit Baudelaire tous les lundis à 19h jusqu’au 27 janvier : https://www.theatredepoche-montparnasse.com/spectacle/judith-magre-dit-baudelaire/

[1] Son maître, qui le qualifiait d’« homme de théâtre total ».

Auteur/autrice