Ussmëll ou la puissance de l’incantation poétique

Il y a dans Ussmëll quelque chose de l’ordre de la litanie ou du chant. Quelque chose qui berce et accorde à l’invisible aux cachettes du corps ou aux racines des plantes par exemple – une place de choix. J’ai lu Ussmëll et autres poèmes noirs (aux éditions du Bunker) comme si, pour la première fois, on m’avait ouvert un grimoire tant une force tellurique se dégage de ce recueil de Jean-Michel Maubert. Cette entrée en matière montre que deux auteurs peuvent être convoqués, selon moi, lorsque l’on évoque ce recueil : Marc Graciano et Jean Giono. Robert Ricatte disait ainsi de Jean Giono qu’il n’était pas un auteur de terroir, mais un écrivain de la peur de la terre. Et comment ne pas voir l’ombre de l’auteur de Collines dans cet extrait par exemple :

« ce poids de boue et d’ombre
sur les épaules d’Ussmëll
lavons sœur la lanterne falote
l’odeur du fumier des pissenlits
brisant le ventre noir de l’hiver
le sentier perdu que prennent les bêtes
un mur d’écailles
hier le vol des grues antigone
un hérisson offrant sa lueur cramoisie
tête écrasée en chair d’obus ».

Plus loin, on pense au Grand troupeau : « Ussmëll et celui qui n’a plus de visage  brossé par la guerre   terre et chair trouées d’éclats d’obus entre les mots des effondrements une ville de murs crevassés excavations où dorment les chevaux   bouches pleines de glaises ânes   hommes   juments   surmulots   dans la chair-morte industrielle ».

Ussmëll est un titre énigmatique pour une poésie qui s’ouvre difficilement. Le texte est dense, les images se répercutent comme des silex contre des parois rocheuses. Le minéral est d’ailleurs lui aussi omniprésent et l’homme réduit à ce qu’il est, c’est-à-dire un assemblage : squelette, os, cage thoracique, sternum…« la pierre et l’ossement pour unique paysage » est-il écrit.

Pour terminer le jeu des comparaisons, on pense aussi à Cormac McCarthy : l’impression d’une violence qu’on ne sait situer, début ou fin du de monde, est là et reste en travers de nos gorges pourtant habituées à lire de la poésie. Le texte creuse des sillons dans notre corps. La voix est forte, d’autant plus qu’un travail a été fait sur la syntaxe, à couper au couteau : ce qui permet au lecteur de se raccrocher, de faire sens – ponctuation, connecteurs logiques – est absent. Le lecteur dévisse, doit laisser les sensations le submerger comme un spectateur peut l’être devant un tableau de Jean Rustin.

Ce texte n’est pas un texte désespéré, il ne faudrait pas s’y tromper – du moins ne l’ai-je pas lu entièrement ainsi : il est celui qui s’attarde sur l’invisible, non pas comme le feraient les poètes dits du quotidien, plutôt dans une forme de regard halluciné. Une réalité qui prêterait au dépassement, une réalité comme point de départ d’un réseau de fantasmagories.

« tu te souviens de ta grand-mère
confite dans un siège
ciselé d’ombre
ses grands mains trop blanches
sa tête de coquillage brisé
berçant d’heure en heur
quelque chose
d’inexistant »

Je suis ressorti de ce recueil comme on sortirait d’une forêt magique, ne sachant plus véritablement où se trouve le réel. La langue berce comme un chamane revenu de tout. Et le lecteur ne demande qu’une seule chose : replonger dans ce monde pour essayer de le percer encore davantage.

Article rédigé par Matthieu Lorin

 

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