André Previn et la 2e symphonie de Rachmaninov, c’est l’histoire d’une affinité élective, d’un amour au long cours sur plus de cinquante ans. Les raisons les plus évidentes sont d’abord factuelles : Previn était d’origine russe, pianiste lui aussi, et compositeur de musique de films, étiquette tenace et injuste qui colle encore de nos jours à la peau de Rachmaninov. Cette connivence d’une vie est également une réhabilitation, un monument érigé avec patience à la gloire d’une œuvre-fleuve.
Attardons-nous un peu sur les étapes de cette quête musicale, au sujet desquelles nous disposons d’archives de 1966 à 2015.

Le premier enregistrement pour RCA avec le London Symphony Orchestra est un succès de très noble estime, une porte d’entrée, un laboratoire de recherches, comportant de grands moments dans un ensemble peut-être trop chargé, trop occidental, qui ne rend pas encore pleinement hommage au talent de symphoniste du compositeur ni à son sens de la construction. L’exécution est toutefois très propre, exempte de toute faute de goût, et les cuivres sont glorieux. Le LP (longue durée) d’origine est de bien meilleure qualité que le report sur CD.
L’enregistrement de 1973 pour Emi est de loin le plus connu et le plus vendu de tous. Qualifié parfois de légendaire, il est un petit miracle de prise de son en studio donnant l’illusion du concert. Previn s’y dévoile au sommet de sa forme. La version du tournant est effrontée, excessive, follement romantique et dotée d’une coda finale dévastatrice dans les équilibres, les timbres et la puissance.
Il existe sur YouTube deux versions de concert avec le London Symphony Orchestra toujours, partenaire inoxydable de Previn, l’une de 1979 et l’autre de 2005.
La première est majeure bien qu’imparfaite : on entend très rapidement que Previn y creuse avec une sorte de rage douloureuse une vision mature. Il se bat contre les vastes blocs de couleur de la partition. Même dans l’adagio, c’est la lutte amour-haine, la guerre avant le timide drapeau blanc à l’horizon de la version de 1985, en studio celle-là, avec le Royal Philharmonic Orchestra (Telarc). La version de 1979 est celle de la mue, qui ne se donne pas facilement à l’auditeur : expressionniste, torturée, elle se cherche une place entre approche organique du texte et allègement des textures.
La version de 2005 avec le même orchestre est celle de l’honnête homme. Les emportements et les apex y sont domptés et soignés. La voie de la clarté est définitivement prise, la virtuosité et la démonstration pyrotechnique remisées.
Puis vient le concert filmé de 2007 au Japon avec l’orchestre princier de la NHK. Il s’agit tout bonnement de la version qui m’a enfin fait aimer cette œuvre. Décrire ce qui s’y passe est une gageure, il serait préférable de laisser place au seul discours de la musique. C’est la réconciliation du langage musical avec lui- même. Tout a été fondu, assoupli comme les tannins d’un vieux et grand Bordeaux. Ce concert est aussi un véritable modèle de direction d’orchestre consciente et effacée, à diffuser lors de masterclasses aux aspirants maestros. Previn ne fait rien de particulier, il suggère, soupèse, indique, dégraisse chaque posture. Le résultat est merveilleux, la musique jaillit à chaque coin de note, naturelle, sans force, chaleureuse, car la structure y est mise en pleine lumière. Là est sans doute la raison la plus cachée et impérieuse de la relation privilégiée de Previn avec cette symphonie : c’est la composition d’un homme qui n’a pas été très heureux, à l’instar de son interprète aux cinq mariages et cinq divorces. Un chant de plainte et de mélancolie, de regrets éperdus… Le cadeau ultime, le sourire de gratitude du vieux chef fatigué et voûté sur sa chaise aux violonistes, après la lutte avec soi, le conflit interne terrible qui seul produit de beaux et durables résultats.

La version de concert de 2015 avec le London Symphony Orchestra, qui hélas pâtit d’une prise de son trop large et diffuse, joue peut-être à outrance la carte de l’épure, en faisant une version quasi-chambriste, intellectualisée, pour connaisseurs. André Previn à cette date était très diminué physiquement. À la place, gardons en mémoire la version de l’évidence de 2007, magnifiée par des musiciens nippons distingués et touchants, dont la connexion avec Rachmaninov est notoire. Cela sonne à certains moments comme du Elgar imaginaire… André Previn, installé dans son hiver, y revisite les quatre saisons à l’intérieur de chaque mouvement. Une sorte de périple tranquille autour du monde, une année sabbatique.
À la toute fin, il ne faudrait pas omettre de mentionner les concerts qui n’ont été immortalisés que dans la tête de tous les auditeurs assez chanceux pour avoir assisté aux représentations du couple Previn/Rachmaninov à travers le monde entier. Ces personnes sont des témoins importants, et je les appelle sincèrement à partager au plus grand nombre leurs expériences privées.
Le livre de cette aventure d’une vie musicale, manifeste d’un art de l’éternel recommencement jamais tout à fait le même, s’est refermé à la mort d’André Previn en février 2019. Il ne nous reste plus qu’à attendre celui qui un jour le rouvrira pour en écrire les pages suivantes.
Un article rédigé par Fabien Arlotto