Archéologue, protohistorien, directeur de recherche au CNRS et au laboratoire d’archéologie de l’ENS, Jean-Louis Brunaux est une figure incontournable de l’étude de la civilisation gauloise. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur la question, parmi lesquels on peut citer Les Druides[1] ou encore Nos ancêtres les Gaulois[2]. En 2012, il complète la prestigieuse collection « Les journées qui ont fait la France » avec Alésia[3], 27 septembre 52 av. J.C., récompensé par le prix du Sénat du livre d’histoire l’année suivante. En 2018, il publie Vercingétorix [4], une biographie acclamée et qui révise notre vision du chef arverne.
Il revient cette année à ses premières amours avec La Cité des druides, paru chez Gallimard, au sein de la collection « L’Esprit de la cité ». Dans ce nouvel ouvrage d’une concision et d’une érudition remarquables, le spécialiste approfondit la thèse selon laquelle les druides, véritables philosophes gaulois, subirent l’influence des pythagoriciens venus de Grande Grèce. Il va même plus loin et, à rebours du monde universitaire, ouvre le débat d’une potentielle réciprocité des influences. Les druides, bien davantage que les simples prêtres qu’on a longtemps voulu voir en eux, se révèlent les bâtisseurs d’une cité gauloise unifiée, nation avant l’heure où primaient la sagesse, le commerce et la guerre. Dans cet entretien qui nous entraîne sur les routes de l’ancienne Gaule, bien avant que les Romains ne la recouvre de leurs voies, il revient sur ces figures fantasmées qui ne gardent guère de l’image d’Épinal que leurs toges blanches.

À Rebours : Vous aviez déjà percé le secret des druides en 2006 en publiant Les Druides : des philosophes chez les barbares [5]. Convoquant Panoramix, le célèbre personnage d’Astérix, dès votre introduction, vous promettiez d’abattre les préjugés attachés à ces éminents Gaulois. Treize ans plus tard, dans votre biographie de Vercingétorix, vous précisez encore le vaste ouvrage des druides, les qualifiant de bâtisseurs d’une Gaule unifiée. Votre intérêt et votre thèse sur le sujet ne datent donc pas d’hier ?
Jean-Louis Brunaux : Je reconnais que ce sujet m’intéresse depuis mes années de formation. Je n’ai pas fait d’études d’archéologie pour la simple et bonne raison que, dans les années 1970, ces études n’existaient pas. J’avais opté pour la philosophie et la sociologie, de telle sorte qu’à la fin de mon parcours, deux choix s’offraient à moi : les Mérovingiens ou les Gaulois. La découverte et les fouilles du sanctuaire de Gournay-sur-Aronde en 1977, non loin de mon domicile, m’a réaiguillé sur les Gaulois. Mais les recherches gauloises n’étaient pas professionnalisées. Sur le sujet, on s’en tenait à peu près à Camille Jullian et à Jacques Harmand, c’est vous dire… La tâche était immense ; il fallait se défaire de toutes les conceptions saugrenues, dont certaines se trouvaient reproduites depuis le Moyen Âge. La plupart de ces conceptions étaient apparues durant la Renaissance grâce aux érudits protestants comme François Hotman qui, pour la première fois, s’étaient mis à travailler sur les textes.
Concernant les druides, on avait grand mal à traiter la question car elle ne suscitait que peu d’intérêt scientifique. Les rares personnes à s’être vraiment penchées sur leurs figures mystérieuses étaient Christian-Joseph Guyonvarc’h (1926-2012) et son épouse Françoise Le Roux (1927-2004), mais ceux-ci déployaient une mauvaise vision des Celtes qu’il me semblait nécessaire de corriger. Le couple s’appuyait sur des sources incertaines et des idées très discutables. Ces idées venaient de loin. De Voltaire d’abord, pour qui les Gaulois étaient purement et simplement des barbares. De Montesquieu ensuite, pour qui les Français descendaient des Germains. Même l’abbé Sieyès, dans sa célèbre brochure Qu’est-ce que le Tiers-État ? (qui encouragea les débuts de la Révolution française), avait repris ces histoires en faisant de la noblesse, par les Germains apparentés à Enée, la descendance des Francs. A contrario, l’abbé estimait que le tiers état descendait des Gaulois. C’était une manière d’opposer la roture à l’aristocratie, une astuce afin de faire croire que l’une, chez elle en France depuis toujours, avait été dépossédée par l’autre, venue de l’étranger. On assistait au début du célèbre : « nos ancêtres les Gaulois »[6]. Le renouveau gaulois initié par la Révolution française encouragea un intérêt inédit pour les druides. Quasi au même moment, en Angleterre, on voit surgir une fascination pour le paganisme qui éclot en néo-druidisme. Les membres de cette religion se réunissent à Stonehenge et se donnent d’illustres prédécesseurs. À l’époque, George Watson MacGregor Reid affirme que le Druid Order (« Ordre des Druides ») a été créé dès 1717 par le philosophe irlandais John Toland (1670-1722). En 1781, un charpentier londonien, Henry Hurle, fonde l’AOD, l’Ancient Order of Druids (« Ordre Ancien des Druides »), une société fraternelle dont Winston Churchill sera l’un des membres les plus éminents. Les druides faisaient donc l’objet d’une image fantasmée qui, comme celle des Gaulois en général, méritait d’être clarifiée. À toutes ces raisons s’ajoutèrent les circonstances. Au début des années 2000, Laurence Devillairs[7], alors éditrice au Seuil, me demanda de rédiger un ouvrage sur les druides. Des philosophes chez les barbares, mon premier livre publié sur le sujet, le fut grâce à elle.
Dans votre nouvel ouvrage, La Cité des druides [8], vous précisez la fonction des druides mais plus encore expliquez leur ascension dans le monde gaulois depuis l’effondrement des aristocraties hallstatiennes lors du premier âge du fer. Grâce à quelles sources réussissez-vous ce tour de force ? Il y a, bien entendu, le Bellum Gallicum de Jules César, mais encore ?
En France, on avait — et on a encore — la manie de trop écouter César. On s’est heureusement rendu compte que César, en écrivant sa Guerre des Gaules, au-delà de faire sa propagande politique, utilisait beaucoup ce qu’il avait lu. Par exemple, il puisait abondamment dans les écrits de Posidonios d’Apamée, dont il avait emporté les Histoires dans ses bagages lors de sa conquête de la Gaule. Posidonios (135-51 av. J.-C.) était un stoïcien grec considéré alors comme l’équivalent d’Aristote et dont les talents étaient peut-être encore plus divers (astronome, médecin, géographe, historien). Chose révélatrice, les Grecs le nommaient le Polymathestos, c’est-à-dire « le grand savant en toutes choses ». Posidonios était un suiveur de Polybe. De fait, le livre XXIII de ses Histoires, lequel évoque les Celtes, n’est ni plus ni moins que la suite des Histoires de Polybe ! Son livre XXX traite pour sa part des Germains. Il précisait que Posidonios d’Apamée était également un homme politique, prytane de sa cité. Ceci peut expliquer l’intérêt particulier que Jules César nourrissait à son endroit. Une rencontre entre César et Posidonios a d’ailleurs vraisemblablement eu lieu, sans doute à Rhodes où le savant grec avait fondé son école. L’établissement était fort célèbre et nombre de personnages importants de l’époque, tels que Cicéron et Pompée, le visitèrent.
César s’appuie donc sur l’œuvre de Posidonios d’Apamée, une œuvre disparue à 99,9% à cause — ironie de l’histoire — de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie causé par les troupes de ce même César ! Mais le proconsul est habile ; il s’assure un contrepoint en piochant dans les œuvres de Diodore de Sicile, de Strabon ou de Diogène Laërce. Ce dernier rédige, au début de notre ère : Vie et doctrine des philosophes, un ouvrage qui s’inspire lui-même allègrement des histoires de la philosophie écrites en Grèce durant le IIIe siècle avant J.-C. — il ne faut pas oublier que le mot druide est apparu chez les Grecs ! On le voit, César multiplie ses sources. Il demeure cependant le seul à parler de la religion des Gaulois et des druides.
César reprend souvent des textes de Posidonios d’Apamée qui déjà, à la fin du IIe siècle avant J.-C., s’attardait sur la singularité des druides. Peut-on néanmoins se faire une idée de l’avis du proconsul sur ces philosophes gaulois (puisqu’il faut les nommer ainsi) ?
Non, malheureusement, on ne peut pas. Contrairement à Posidonios dans les écrits duquel il pioche, César évoque le système religieux gaulois en ne citant que les druides et en occultant complètement le reste. Finalement, César mélange tout. Bien entendu, il brouille intentionnellement les pistes. Par exemple, il se garde bien d’évoquer Diviciac, son bras droit éduen dont on a du mal à croire qu’il ait pu ignorer la fonction de druide. Le mystère demeure…
Il semble que les druides apparaissent aux alentours du VIIe siècle avant notre ère. Contemporain de César, Diodore de Sicile note qu’ils sont « honorés jusqu’à l’excès » par le reste de la population gauloise. Comment s’est bâtie cette réputation indiscutée ?

On distingue les premières traces des druides dès le VIIe siècle avant J.-C., en effet. Mais leur apparition est sans doute beaucoup plus précoce. Il faut remonter bien en amont dans l’histoire de la Gaule. Je travaille actuellement sur un ouvrage consacré à l’ancienne Gaule, laquelle s’étend jusqu’au VIIe siècle avant César, voire peut-être jusqu’au néolithique. En réalité, on ne sait que très peu de choses encore sur l’ancienne Gaule. La date à retenir, c’est la fondation de Massilia vers 600 avant notre ère par les premiers commerçants hellènes. Contrairement à ce que l’on raconte, ces Grecs ne se contentent pas de tisser des relations avec les Ségobriges indigènes du sud de la Gaule. Ils traversent un immense territoire unifié et — c’est magnifique — laissent des traces ! Dans une sépulture fouillée entre Dijon et Troyes, on a découvert un vase grec devenu très célèbre : le cratère de Vix. Or, dès cette époque, les autorités politiques gauloises sont déjà entourées de druides. On peut donc affirmer qu’il y a eu un contact direct entre les Grecs et les druides. Il faut en finir avec l’idée selon laquelle la Gaule était une terre isolée habitée par des tribus de barbares dont les chefs rivaux se livraient à d’incessants combats. La Gaule fait, dès cette époque, partie d’un monde méditerranéen dont les différentes parties sont interconnectées et par beaucoup semblables. Le grand linguiste Émile Benveniste (1902-1976) l’a bien montré ; en témoigne le mot gaulois rix (comme dans Vercingétorix), qui signifie roi, et dont on retrouve la forme dans le mot latin rex. Dans les langues indo-européennes, cette racine désigne la capacité à fixer un cap, à donner un chemin à suivre. Il faut donc que les responsables politiques Gaulois aient cette capacité.
Au départ, la Gaule est aux mains d’aristocraties locales, de roitelets qui se cherchent des alliances. Mais ce phénomène n’est pas isolé ; on le retrouve à l’Est, chez les Perses, par exemple. Les roitelets se tournent alors vers leurs parents dont la réputation est d’être doués pour la divination : ce sont les druides. La divination est une chose que le peuple de ces roitelets réclame. Le peuple, comme à toute époque, souhaite connaître l’avenir d’un présent incertain. Il faut ensuite beaucoup de temps pour que ce système soit efficace. Vers les VIe et Ve siècles avant notre ère, les aristocraties locales s’effondrent, laissant place à de grands guerriers comme c’est le cas dans le nord de la France avec les Rêmes et les Bellovaques. Les tombes des premiers dans lesquelles on trouve des armes puis, soudainement, plus rien, témoigne d’un grand mouvement de population en direction de l’Italie actuelle. En réalité, les sages gaulois remplacent peu à peu les aristocraties locales. Ils finissent par évincer les ouateis et toutes sortes de magiciens qui peuplaient alors la Gaule. Ces magiciens — dont on ignore les noms gaulois, tout cela est perdu — étaient apparus au même moment qu’eux et depuis leur faisaient concurrence.
Effectivement, vous l’avez mentionné, les druides, lors de leur ascension, ont été mis en concurrence avec les ouateis, c’est-à-dire des devins dont ils réduisirent les prérogatives. Les ouateis ne devinrent progressivement plus que des prêtres sacrificateurs dont la divination était restreinte. On songe involontairement aux sacrifices humains, un sujet qui peut sembler un peu flou et qui donc, naturellement, passionne et questionne. Quelle était la réalité de ce sacrifice dans le monde gaulois ?
Très bonne question ! César, lui, considère que les druides ont participé aux sacrifices humains. Or, les druides sont des sages qui veulent demeurer immaculés. Ils ne touchent à rien et travaillent uniquement l’esprit. Il n’était donc pas question pour eux de pratiquer quelque sacrifice que ce soit ! Lors des nombreuses expéditions gauloises menées vers l’Est, les druides adoptent plutôt les rôles d’accompagnateurs. Ceux-ci assurent quatre fonctions principales : la religion, le langage, la géographie et la divination. Il faut rappeler que les Gaulois ont été de grands colonisateurs, bien avant les Romains. César lui-même, dans son Bellum Gallicum, parle bien de « colonia », ce qui est assez éloquent. N’oublions pas que, dès la fin du IVe siècle, Denys, tyran de Syracuse, enrôle des guerriers gaulois pour mener à bien son projet d’invasion de l’Italie. Les Gaulois vont aller jusqu’en Turquie, autour d’Ankara et vont y fonder la Galatie — de Galates, le nom que les Romains donnaient aux Gaulois. Les Gaulois vont jusqu’à Delphes, qu’ils prennent en -278. Alors que les colons s’installent, les druides repartent en Gaule en ramenant l’idée du sanctuaire. Dès le III siècle avant J.-C., on voit apparaître en Gaule de vastes sanctuaires calqués sur le modèle grec, où se mêlent à la fois la religion et la guerre. Le meilleur moyen de s’en persuader est de remarquer que le sanctuaire de Gournay-sur-Aronde possède, comme en Grèce, des propylées. Posidonios d’Apamée, qui circulait très certainement dans le nord de la Gaule dans les années 120 avant J.-C., écrit d’ailleurs bien « propylées » dans son livre XXX consacré aux Germains. À Gournay, on a découvert des crânes humains accrochés à des poteaux, mais des études attentives ont prouvé qu’il s’agissait là de restes d’ennemis, de trophées laissés en guise d’offrandes.
Un autre cas intéressant se situe à Ribemont-sur-Ancre, dans la Somme, sur le site d’un sanctuaire devenu célèbre à l’ère gallo-romaine. Habituellement, l’emplacement topographique d’un sanctuaire est déterminé par une éminence dominant la vallée. Ribemont est un sanctuaire original car son emplacement est celui d’une importante bataille ayant probablement eu lieu aux alentours de 270 avant J.-C. Le sanctuaire a donc été créé par la suite, avec une évidente fonction commémorative — religieuse d’abord, puis politique ensuite. Là, on a mis au jour de singulières et très étonnantes constructions faites d’ossements humains, avec des autels en os, etc. Pour cela, des centaines de corps ont été ramenés sur la partie haute, à l’entrée du sanctuaire — mais non à l’intérieur ! Le lieu se distingue grâce aux nombreux restes de repas qu’on y a trouvés. L’hypothèse de la bataille, quant à elle, est confirmée par la découverte d’armes en quantités incroyables, et pour la plupart chronologiquement cohérentes. On a également mis au jour des monnaies datant de la même époque et provenant de la région du Mans. On peut donc supposer que Ribemont fut le théâtre d’une grande bataille entre les Aulerques (la tribu gauloise issue de l’actuelle région du Mans) et les Ambiens (venant de l’actuelle Belgique). Il est possible que les Aulerques, voulant reprendre le contrôle de cette zone envahie par les Ambiens, aient été défaits à Ribemont et que leurs dépouilles de vaincus aient été entassées pour former des constructions. Mais cela n’a rien à voir avec de quelconques sacrifices humains. Citons un dernier exemple à Fesques, en Seine-Maritime. Là, près du fossé extérieur d’un sanctuaire s’étalant sur 10 hectares, on a trouvé des restes humains en grand nombre. Il s’agit de mis à mort, car les corps ont été disposés à l’extérieur du sanctuaire, les yeux tournés vers le temple. Cela montrait que ces condamnés étaient exclus de la cité et ne relève donc en rien d’un sacrifice. Pour ce qui est des sacrifices gaulois, on ne trouve rien d’autre que des restes de bœuf, de porc… Comme à Rome, finalement !
Les druides sont les lointains cousins des mages chaldéens, des sages indiens ou des prophètes égyptiens. Vous expliquez d’ailleurs fort bien comment le nom de druide est lui-même révélateur de cette parenté comme de leurs fonctions.
Oui, tout à fait. Pline l’Ancien le dit déjà : les druides sont des mages qui utilisent le chêne. En réalité, le mot druide, provient du mot drouidas, combinaison de deux racines. La première, drou, signifie la puissance mais désigne aussi le chêne, cet arbre sacré chez les Gaulois. En ce qui concerne la seconde racine ouida, Émile Benveniste a montré qu’elle se rapporte à video qui, en latin, signifie « je vois » et caractérise le concept de vision et « οἶδα » qui, en grec, peut se traduire par « je sais » et désigne la notion de savoir. Les druides sont donc, par l’étymologie même de leur nom, des hommes qui, par la force du chêne, savent plus que les autres et voient plus loin que les autres.

Plusieurs fois, vous qualifiez les druides de « fonctionnaires » de la chose sacrée. Pourquoi avoir choisi ce terme qui, pour étonnant qu’il soit, peut paraître anachronique ?
Si leur travail, comme le dit Posidonios imité par César, est d’abord pris en charge par les princes, les druides finissent malgré tout par être rémunérés par les cités. Contrairement au reste des Gaulois, les druides ne payent pas l’impôt et sont exemptés de guerre. Les qualifier de fonctionnaires n’est donc pas si anachronique que cela à une époque où les communautés deviennent des cités, des états en quelque sorte.
Vous écrivez que César se trompe en affirmant que la plèbe du monde gaulois est composée par la foule, qu’il s’agit plutôt d’une masse de citoyens actifs sur lesquels les druides exerçaient leur ascendant. Quelle était alors l’organisation sociale de la Gaule ?
Contrairement à ce que l’on peut penser, la Gaule, au moment de la conquête de César, est géographiquement très similaire à notre France actuelle. Elle était déjà très peuplée. Pour ma part, je pense que ce vaste territoire, dont les frontières correspondent peu ou prou à celles que nous possédons à présent, comptait environ 30 millions d’habitants. Les limites des cités correspondent elles aussi à celles des départements que nous avons aujourd’hui. La Gaule est régie par deux types d’assemblées, l’une pour la plèbe et l’autre pour la noblesse, constituant une sorte de Sénat.
Dans ce système, les druides, en plus d’assurer un service religieux et public, agissaient comme des maîtres pour l’élite de la société gauloise. Comment fonctionnait leur enseignement ?
Difficile à dire… Ce que l’on sait, c’est que les études que les druides dispensaient duraient vingt ans. Au départ, l’une des tâches principales des druides était d’éduquer la noblesse. Mais au fur et à mesure des siècles, leur audience se fit plus large. Il est intéressant de constater que les druides agissent au contraire des pythagoriciens, lesquels ne souhaitaient pas que leur savoir fût diffusé. En revanche, comme les pythagoriciens, les druides délivrent un enseignement totalement oral.
Caton l’Ancien, dans ses Origines, affirme d’ailleurs que « la plupart des peuples gaulois cultivent très activement deux choses : l’art miliaire et l’habileté oratoire ». Cette dernière semble avoir été conservée et perfectionnée par les druides. De quelle manière ?
On ne le sait pas vraiment. En tous cas, si les druides ont poussé les ouateis hors de la scène, ils ont conservé les bardes afin qu’ils assurent la perpétuation et la propagation de la culture orale et oratoire. On sait notamment que les druides ont formé des orateurs à Rome entre le IIe et le Ier siècle avant notre ère. L’un de ces orateurs, Gnipho, fut même le professeur de César !

Finalement, grâce à la figure du druide, c’est tout le visage du Gaulois que vous redessinez. Citant Jean Ehrard, pour qui les Gaulois étaient « trop barbares pour des Grecs, trop grecs pour des Barbares », vous insistez sur la similitude et l’amitié qui existait entre les Grecs et les Gaulois.
Oui, les Gaulois étaient des Celtes que les Grecs n’hésitaient pas à nommer « philhellènes ». À Massalia, les Ségobriges indigènes acceptèrent les Phocéens et vécurent en harmonie avec eux. De telles hybridations ont également eu lieu en Egypte.
Plus encore que les similitudes entre Grecs et Gaulois, vous pointez les rapports étroits entre les druides et les pythagoriciens, jusqu’à en faire la véritable thèse de votre livre. Quels sont ces rapports selon vous ?
Druides et pythagoriciens se ressemblent par leur vêture : de grandes toges d’un blanc immaculé. Ce sont également les deux seuls courants de philosophie qui finirent par exercer une influence sur la politique. Fondant une école à Cortone, dans le sud de l’Italie, Pythagore y prend finalement le pouvoir. Trois cents de ses élèves administrent la cité selon ses préceptes anti-démocratiques mais l’expérience tourne court. Cylon de Crotone, un noble de Crotone, soulève la population contre le philosophe et ses disciples. Trente-sept d’entre eux périssent dans les flammes. L’incident met un terme à l’influence pythagoricienne en Italie. Contrairement aux pythagoriciens, les druides, au départ, ne souhaitent pas prendre part à la politique. Ils se contentent d’en influencer l’idéologie. Cependant, peu à peu, des exceptions ont vu le jour. L’exemple le plus fameux est celui de Diviciac, un druide qui se mêla de politique en s’associant à César. Comment sait-on que celui-ci était druide ? Par Cicéron qui l’a accueilli en 60 avant notre ère dans sa villa sur la Palatin. Si Diviciac a confié au Romain être druide, c’est certainement parce que Cicéron était augure lui-même. Ce dernier a d’ailleurs évoqué la fonction de druide dans son De divinatione rédigé en 44 av. J.-C. Il semblerait que, contrairement aux augures romains, les druides aient pu lire dans un système de pierres qui nous est encore en grande partie inconnu.
Contrairement à Pythagore et à ses disciples, les druides ont donc organisé le pouvoir sans jamais vouloir s’en emparer. Présidant « en les distinguant toujours, les trois dispositions qui façonnaient les citoyens : la sagesse, le commerce, la guerre », les druides ont contribué à bâtir une véritable « nation » gauloise, unifiée à l’imitation de l’univers ordonné qu’ils avaient longuement admiré. Par ailleurs, ils mirent en place une formidable généalogie commune. Les druides seraient-ils les inventeurs d’une théologie discutée selon la raison ?
Vaste question… Ce qu’on peut dire, c’est que les druides établissent une sorte d’assemblée nationale qui se réunit une fois l’an dans la fameuse forêt des Carnutes et où tous prêtent serment sur les faisceaux des armes. Cette assemblée est sans doute apparue très tôt, au minimum vers le Ve siècle avant notre ère. Elle faisait également fonction de tribunal suprême où les chefs gaulois venaient plaider leur cause. Il a fallu un temps considérable, depuis le moment où les premiers druides sont apparus dans le nord de la Gaule, avant qu’ils ne mettent en place leur système à la fois social et théologique.
Pour reprendre les termes de Pierre Boyancé, se trouvaient mêlées « la théologie naturelle — celle des philosophes, la théologie civile — celle des législateurs et la théologie mythique — celle des poètes ». Cette dernière était assurée par les bardes qui, semblables aux aèdes grecs, chantaient des hexamètres épiques dont les vers pouvaient corrompre jusqu’à l’âme immortelle. Quel rôle ces poètes laudateurs ou censeurs assuraient-ils ?

Les bardes étaient présents très tôt dans la société gauloise. Néanmoins, sous l’influence des druides, leur rôle va changer. Dès le IIIe siècle avant J.-C., les druides vont façonner les bardes afin que leur fonction redouble la leur. Bâtisseurs de la Gaule, les druides entreprirent de régir la théologie en se faisant iconoclastes, interdisant certains cultes, vouant les anciennes divinités à l’oubli et créant de nouveaux dieux — six pour être précis, tous très proches de leurs homologues gréco-romains. Le monde gaulois semblait dès lors régi selon trois théologies ; autrement dit, trois façons de considérer les dieux.
Laissant la théologie poétique aux bardes qui garantissaient la survie de la culture orale, les druides s’attachèrent également à régenter l’art. Ils bannirent l’écriture puis interdirent les images dont ils jugeaient la multiplication pernicieuse et trop simpliste pour rendre compte du savoir. Intervenant à la fin du Ve siècle avant notre ère, ce contrôle des arts semble étrangement coïncider avec l’arrivée des Grecs.
C’est possible, mais sans certitude. Les échanges furent très perméables à Massalia. Dans la cité même, les Gaulois adoptèrent les us et coutumes des Grecs — ils prirent par exemple l’habitude de laisser leurs armes à l’entrée, ce qui est à l’origine une coutume grecque. Les Gaulois vont participer eux-mêmes à la culture grecque en participant à des concours de poésie, notamment dans la région de Corinthe.
Innovant à partir des formules artistiques des Grecs, les Gaulois développèrent ensuite deux styles. Le premier, ornemental, alliait des éléments décoratifs inspirés de l’art grec à des éléments représentatifs telles des créatures animales, hybrides ou fantastiques. Du second, dit géométrique, vous affirmez que ces figures « se révèlent dans leur sacralité ». Qu’est-ce à dire ?
Ces motifs sont liés à l’astronomie et aux mathématiques. Les druides étudient le mouvement des astres comme le font les pythagoriciens. Voilà pourquoi la figure géométrique devient sacrée. Mais ce style géométrique, trop hermétique à la compréhension, fut par la suite condamné à disparaître.

Vous écrivez d’ailleurs cette phrase capitale : « un créateur affranchi des croyances officielles, indépendant des autorités spirituelles et politiques, n’a donc pu naître en Gaule ».
En effet, les figures humaines et animales disparaissent entre le Ve et le Ier siècle avant J.-C. Sous l’influence des druides, bien entendu. Il faut ajouter que les Gaulois ne contrefont jamais l’art romain ou grec. L’habileté de leurs artisans le leur permettrait, mais ils s’y refusent et créent leurs propres formes de l’art.
En fin de compte, vous mettez fin au mythe de la colonisation romaine bienfaitrice en rappelant que l’organisation politique et administrative de la Gaule était déjà en place bien avant la conquête de César. Les voies romaines n’ont fait que perfectionner des tracés qui préexistaient au moins depuis le Ve siècle avant notre ère.
Tout à fait. L’établissement d’un Concilium totius Galliae, un concile de toute la Gaule dans la forêt des Carnutes, à l’ombilic du territoire, en son centre géographique exact, prouve déjà l’extrême conscience de leur terre qu’avaient les Gaulois. Ce découpage territorial est le fait des druides, lesquels avaient de solides notions de géographie. En réalité, les Gaulois possédaient déjà une certaine unité. Leurs différents peuples ne venaient pas d’ailleurs, comme on l’a longtemps prétendu. Ils occupaient la Gaule depuis au moins le troisième millénaire avant notre ère et se rangeaient d’ailleurs sous un seul et même nom : Galli. Un nom sans doute inventé par les druides eux-mêmes et signifiant : « fils de Galatée ». Cette étymologie se retrouve déjà chez Timée de Tauroménion, un historien grec né en Sicile au IVe siècle avant notre ère. Le nom Galli trouve sa première occurrence au début du IVe siècle avant J.-C. sur les Fastes Capitolins, ces plaques de marbre retrouvées au XVIIIe siècle qui portent gravées les victoires des généraux romains sur les autres peuples.
Paradoxalement, « l’immense appareil politique et administratif que les Gaulois avaient déjà réussi à créer » facilita grandement la conquête de César. Parler alors, comme Michelet, de Gallo-Romains a-t-il encore du sens ?
Bien sûr que non ! Il faut oublier tout cela. La conquête romaine n’a pas transformé en profondeur le territoire gaulois. Après son passage, César ne touche presque pas à la structure politique et administrative de la Gaule car celle-ci, construite par les druides, est déjà trop élaborée. Il place simplement un magistrat par cité, à l’image de Rome. Les modifications qui vont avoir lieu ensuite ne se feront que de manière très progressive et sporadique.
Les druides, on l’a dit, tendaient à la création d’une cité unique, un état unifié et étendu sur tout le territoire de la Gaule, soumis à leurs décisions unanimes. Comment expliquer alors que Diviciac, premier magistrat des Eduens, mais surtout druide, trahit pour seconder César dans sa conquête ?
Parler de trahison n’aurait aucun sens dans le cas de Diviciac. Les Eduens étaient depuis le IIe siècle avant J.-C. au moins très proches des Romains, que ce soit par la géographie ou la politique. Comme je l’ai déjà dit, il faut plutôt voir dans la démarche de Diviciac une nouvelle évolution du statut des druides qui deviennent à cette époque des hommes politiques. Était-ce le premier ? On ne peut l’affirmer avec certitude.
Les druides rêvaient pour la Gaule d’un « homme supérieur, premier homme politique, meilleur des philosophes et grand guerrier ». Vous remarquez toutefois qu’aucun Gaulois « ne parvenait à réunir en sa personne trois magistratures si différentes. Diviciac, grand intellectuel, ne s’est pas montré stratège ; Vercingétorix fut meilleur guerrier que politique ». L’homme supérieur auquel aspiraient les druides, n’était-ce pas finalement César ?
C’est évident. Il est probable d’ailleurs que beaucoup se rallièrent à lui lorsqu’ils comprirent qu’il ne voulait pas détruire les mœurs des Gaulois. Cependant la guerre a trop duré et César a commis un impair en mettant en place des roitelets locaux qui provoquèrent la rébellion générale que l’on connaît, menée par Vercingétorix. De plus, César exigeait que chaque premier enfant des sénateurs gaulois serve dans ses troupes. Beaucoup y trouvèrent la mort, laissant les postes politiques de leur père à la merci des chefs de la plèbe. César joua donc contre lui en propulsant aux responsabilités des plébéiens qui n’étaient pas familiers du projet des druides et envisagèrent dès lors de se retourner contre lui.

Le projet de cité unique mis lentement et patiemment au point par les druides à travers les siècles « ne fut pas atteint ». Les druides semblent ensuite disparaître dès les premières années de notre ère. Comment l’expliquer ?
On l’a dit, César profite largement des infrastructures et de l’administration gauloise. Il ne détruit pas les villes et les villages mais se contente de mettre en place des reproductions de Rome en minuscule, à l’échelle locale. Cependant, les druides sont condamnés. La guerre a trop durement touché leurs institutions, à commencer par leurs réunions annuelles, lesquelles s’interrompent pendant la Guerre des Gaules. L’ultime assemblée nationale a certainement lieu pour valider la révolte générale voulue par Vercingétorix. Avec la création de la Province par Rome, les druides n’auront pas le temps de mener leur projet à terme. Leur puissance ira s’érodant.
Entretien mené par Guilhem Barbet, précédemment publié sur le site Vivre l’histoire
[1] BRUNAUX Jean-Louis, Les Druides : Des philosophes chez les barbares, Paris, Le Seuil, 2006, 386 p.
[2] BRUNAUX Jean-Louis, Nos ancêtres les Gaulois, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 2008, 304 p.
[3] BRUNAUX Jean-Louis, Alésia, 27 septembre 52 av. J.-C., Paris, Gallimard, coll. « Les Journées qui ont fait la France », 2012, 384 p.
[4] BRUNAUX Jean-Louis, Vercingétorix, Paris, Gallimard, coll. « Biographies », 336 p.
[5] BRUNAUX Jean-Louis, Les Druides : Des philosophes chez les barbares, Paris, Le Seuil, 2006, 386 p.
[6] Jean-Louis Brunaux a fait de cette célèbre formule le titre de son livre paru en 2008 : Nos ancêtres les Gaulois, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 2008, 304 p.
[7] Laurence Devillairs est agrégée, docteure en philosophie, spécialiste du XVIIe siècle et de philosophie morale, en particulier de Descartes et de Pascal. Enseignante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle est également directrice de collection aux Presses universitaires de France.
[8] BRUNAUX Jean-Louis, La Cité des druides. Bâtisseurs de l’ancienne Gaule, Gallimard, coll. « L’Esprit de la cité », Paris, 2024, 256 p.