Écrivain engagé, intellectuel intransigeant et témoin infatigable de l’exil cubain, Jacobo Machover s’est imposé comme l’une des voix les plus érudites et les plus courageuses sur Cuba. Né à La Havane, il a fait de l’exil une patrie de la pensée, au service des oubliés de l’Histoire. Mêlant lettres, historiographie et politique, ses essais ont fait date et autorité dans les études latino-américaines de langue française. Il a accordé un long entretien à la revue À Rebours.



À Rebours : Vous êtes le plus célèbre dissident cubain francophone, pourriez-vous vous présenter à ceux qui ne vous connaissent pas et à ceux qui pensent vous connaître ?
Jacobo Machover : Je suis né à la Havane en 1954, et j’ai quitté Cuba vers l’âge de neuf ans, en 1963. Mes parents, surtout mon père, étaient sympathisants communistes. Après la révolution, ma mère a pourtant très vite compris qu’il fallait abandonner le pays. Il n’y avait plus rien, ni même à manger, la répression était partout. Alors pourquoi la France ? Car ma mère avait la nationalité française. Mes parents sont tous deux d’origine juive polonaise. Ma mère avait vécu la Seconde Guerre mondiale en France, où elle a eu un comportement héroïque, et où une partie de sa famille a été déportée, notamment son petit frère David et son père Yankel. Mon père, lui, était parti à Cuba en 1941, l’un des seuls endroits au monde qui acceptait à ce moment-là les juifs fugitifs. Ils étaient 14 000 à s’y être rendus, généralement dans l’espoir de passer ensuite aux États-Unis, mais la plupart sont finalement restés sur place, comme mon père. Je suis donc arrivé avec ma famille en France en 1963. Mon père est ensuite retourné à Cuba, mais a été victime en 1968 de l’une des innombrables purges organisées par les frères Castro, en l’espèce contre les « anciens » communistes, ceux d’avant la communisation du régime. Il est alors revenu en France, pour y décéder quelque temps après. Pour ma part, j’ai très vite appris le français, que j’ai parlé (et écrit) parfaitement et sans fautes, et me suis intégré, pour reprendre un mot à la mode. Nous avons atterri d’abord en province, à Troyes, puis à Paris, où j’ai été interne dans un lycée du XVIe arrondissement dont je me suis fait renvoyer. J’étais très rebelle. J’ai ensuite été admis dans un autre lycée, d’où je me suis également fait exclure, mais en réussissant néanmoins mon baccalauréat. J’ai débuté des études supérieures en histoire. Tout a basculé quand j’ai refusé de faire mon service militaire et déserté. Je suis resté cinq ans fugitif hors de France, surtout en Espagne, mais aussi au Mexique, et ailleurs. J’ai finalement été appréhendé puis condamné à trois ans de prison ; j’ai purgé deux mois avant d’être libéré, et suis retourné vivre chez ma mère, qui m’a protégé. Je lui porte une admiration sans bornes. J’ai repris des études, obtenu l’agrégation, soutenu une thèse, pour devenir enfin enseignant, dans le secondaire dans un premier temps, puis à l’université (Créteil puis Avignon), que j’ai intégrée avec beaucoup de difficulté car le milieu académique français était à l’époque très imprégné de castrisme, surtout dans les études ibériques et ibéro-américaines.
Ma carrière universitaire a été de bout en bout compliquée, mais elle m’a beaucoup plu. En parallèle j’ai été journaliste et critique littéraire, j’ai travaillé pour le Magazine littéraire, le Cahier-livres de Libération, et pour d’autres titres en Espagne, en Argentine, ainsi que dans la presse cubano-américaine.
Progressivement, je me suis spécialisé dans la défense des dissidents cubains. Il faut dire que j’étais retourné entre-temps à Cuba. Dans ma vingtaine, j’ai été moi aussi sympathisant du régime. Une fois sur place, ma sympathie a duré deux jours, le temps de lire la terreur sur le visage des gens. J’ai alors compris. À ce moment-là, j’ai commencé à écrire sur les écrivains dissidents et sur les ex-prisonniers politiques qui avaient passé au moins vingt ans dans les prisons cubaines. À partir du milieu des années 80, j’ai eu pour objectif de faire connaître la situation à Cuba sous le régime castriste, par la plume, et par d’autres moyens d’expression publique. J’ai écrit un recueil de témoignages de dissidents, paru en espagnol sous le titre El Libro Negro del Castrismo (le Livre noir du castrisme). Je ne suis naturellement pas le seul à poursuivre le même objectif et nous sommes dispersés un peu partout dans le monde. Parallèlement, j’ai poursuivi une œuvre de fiction, mais sans grande imagination, mes écrits demeurant très ancrés dans le réel.
Votre vie a pour cœur la tragédie de l’exil. À 70 ans, à l’heure des identités meurtrières, quelle est votre identité ?
Je n’ai pas de problème d’identité, je suis plein de choses à la fois. Descendant de juifs polonais, je suis athée grâce à Dieu, et n’ai donc pas d’identité religieuse. Pour autant, je me sens profondément proche du peuple juif. Cubain, je le suis par tous les pores de ma peau et de mon âme, et quelle que soit la douleur de l’exil, je ne parlerais pas de tragédie, car c’est aussi une chance. En exil, j’ai expérimenté la liberté totale, que je n’aurais sans doute pas connue à Cuba, en tout cas pas sous ce régime, mais peut-être pas sous un autre non plus. Quoique sous Batista, la liberté de l’enfant que j’étais était totale. Disons que la dictature de Batista n’entrait pas dans nos vies. Celle de Castro, si. On a tout de suite senti la différence. Au cinéma, avant la séance, on nous obligeait (nous, des enfants !) à voir des documentaires montrant les personnes fusillées. La barbarie dans tous ses états. Nous devions regarder ces horreurs, et cela m’a beaucoup marqué. J’ai habité jeune à La Habana Vieja, la vieille ville de la Havane, puis dans une station balnéaire nommée Guanabo. J’ai vu mes amis partir en exil les uns après les autres. Jusqu’au jour où moi aussi, j’ai disparu. On pensait qu’on resterait en contact, on s’envoyait des lettres, puis c’est devenu dangereux pour les personnes sur place de recevoir du courrier de l’étranger, donc on a cessé de le faire. Mais je crois que je n’ai plus un seul copain resté à Cuba. J’en ai retrouvé beaucoup lorsque je suis allé à Miami, d’autres encore sur Facebook. Ce que je veux dire en racontant tout cela, c’est que notre exil est sans doute moins douloureux que d’autres car il est partagé. Nous avons notre territoire à nous. C’est le poète juif russe Joseph Brodsky, naturalisé américain, qui a donné une conférence nommée « The condition we call exile ». L’exil est davantage une condition propre au XXe siècle, pas au XXIe siècle où les exils politiques se mêlent trop à d’autres types d’exil, économiques ou autres. L’exil politique du XXe siècle était plus clair, plus homogène. Donc, pour toutes ces raisons, je ne qualifierais pas l’exil de tragédie. La France des années 70 dans laquelle j’ai grandi était un pays très libre, sur tous les plans : politique, littéraire, sexuel aussi. Et cette vie a créé chez moi une pensée très personnelle et très libertaire, j’ai appris à penser par moi-même, ce qui est très difficile en vérité, mais néanmoins intéressant.
Il y a aussi en France cette liberté culturelle, cette ouverture au monde, qui lui est propre. Avec des aspects négatifs. Par exemple, l’universalisme français, c’est souvent le fait de croire tout savoir en lieu et place des gens qui viennent d’ailleurs. Mais il y a quand même cette curiosité assez positive pour le monde. Quoique, dans le cas spécifique de Cuba, l’ouverture des Français a été limitée. Pendant longtemps, il a été impossible de dire du mal de la révolution, malgré toutes les évidences. Mes interlocuteurs ne voulaient pas comprendre, ni même entendre. Mes identités sont donc multiples, mais je n’ai aucun problème avec cela.
Vous êtes spécialiste de la littérature ibéro-américaine, que vous avez enseignée, de la littérature cubaine, et plus particulièrement cubaine en exil. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette scène littéraire ? Quel grand nom d’hier ou d’aujourd’hui conseillerez-vous à nos lecteurs ?

La grande littérature cubaine d’aujourd’hui a été produite en exil. Même lorsque les textes ont été écrits sur l’île, les auteurs se sont en général toujours exilés par la suite. J’avais un maître important, Guillermo Cabrera Infante, l’un des plus grands écrivains cubains de tous les temps. Parfois nostalgique, parfois très drôle. J’ai été proche de lui, jusqu’au jour où j’ai découvert, à la fin des années 90, qu’il avait soutenu les exécutions au début de la révolution, et pire encore, qu’il avait appelé au meurtre dans un journal du régime ! Il est l’auteur d’un livre qui s’intitule Trois Tristes tigres, qui a rencontré beaucoup de succès, très drôle, très érudit, très musical, très cubain. Je n’ai pas supporté ce qu’il a fait, donc j’ai rompu avec lui et l’ai même critiqué publiquement. Un autre auteur à citer est Severo Sarduy, exilé à Paris. Écrivain très baroque, très intégré au monde parisien, ami de Roland Barthes et de Philippe Sollers. Il n’était pas, contrairement à Cabrera Infante, ouvertement dissident. Mais il a écrit des choses intéressantes. Il est mort du sida, et ce fut une perte immense. Plus connu, Reinaldo Arenas, le plus grand de tous. Pas sur un plan littéraire (je n’établis pas de hiérarchie au sein de ce trio), mais sur le plan du symbole politique et culturel. Incarcéré deux ans, il a réussi à fuir à New York en 1980, avant de décéder dix ans plus tard. Il a incarné la dissidence cubaine, en même temps qu’il fut une icône gay. Ce sont ces trois auteurs que je placerais en premier lieu. Il y en a beaucoup d’autres naturellement. Un grand écrivain demeuré sur l’île est le romancier Alejo Carpentier, proche du régime, mais qui a paradoxalement produit au moins deux romans antirévolutionnaires (ce dont il se défendait naturellement). Il y a aussi le poète Nicolás Guillén, afro-cubain, chantre de la négritude, communiste, mais qui était très populaire à une époque, avant de sombrer dans l’écriture de pamphlets sans grand intérêt, qui font l’objet de moqueries du peuple cubain. Actuellement, on parle beaucoup de Leonardo Padura, qui vit à Cuba et qui est mis en avant par de nombreuses maisons d’édition, et que je trouve pour ma part vraiment très mauvais et très malhonnête ! Il avait écrit un livre assez intéressant sur Ramón Mercader, l’assassin de Trostky mort à Cuba. Mais à part ça, le reste de son œuvre me dégoûte carrément. C’est du réalisme sale. Je ne comprends donc vraiment pas l’engouement autour de lui. Je rajouterai pour finir qu’il y a beaucoup d’écrivains de talent, morts en exil, qui n’ont pas été correctement publiés. Quelques maisons d’édition en exil ont sauvé ces œuvres de l’oubli, mais le public reste très restreint, alors que certains ouvrages sont vraiment d’une grande valeur, écrits dans la douleur, et en général pas très loin du témoignage, même lorsqu’ils relèvent de la fiction. Il y a une élaboration littéraire, parfois compliquée à comprendre pour un étranger qui ne connaît par cette région du monde. C’est très orwellien.
On dit souvent que l’on n’écrit bien que sur ce qu’on a vécu. Or, l’homme n’a pas la même densité à toutes les époques, pour la simple raison que toutes les époques ne se valent pas. Nous vivons aujourd’hui dans l’Occident libéral une époque molle, ce qui n’est pas le cas à Cuba. N’est-ce pas là l’origine de la qualité littéraire que vous évoquez ? Les auteurs cubains ont une vie drue et dure, terreau fécond à une grande œuvre, là où le titi parisien n’a pas grand-chose d’intéressant à raconter au monde et à l’humanité ?
Je ne sais pas si l’on n’écrit bien que de ce qu’on a vécu. Je n’en suis pas si sûr. Un bon contre-exemple est Michel Houellebecq, dont j’aime les livres, notamment Les Particules élémentaires et Soumission, mais qui n’a vraisemblablement pas vécu ce qu’il raconte. Concernant le témoignage des écrivains cubains, ce style s’est quand même raréfié. J’ai évoqué Reinaldo Arenas. Ses mémoires sont sortis en 1992 après sa mort, sous le titre Avant la nuit. Ce livre a presque tué le témoignage dissident, tant il était difficile de faire mieux. C’était un roman picaresque, avec une grande douleur, magnifique, presque une révélation pour le grand public occidental sur ce qui s’est passé et ce qui se passe encore à Cuba. Après cela, les gens savaient. Cela dit, une fois qu’ils savent, ils s’en foutent fondamentalement ! Je suis obligé de dire que ce qui nous arrive n’intéresse pas grand monde. D’ailleurs, notez que cela touche encore moins les gens depuis la mort de Fidel Castro. Ce qui attirait l’attention du public, c’était le personnage de Fidel davantage que son régime. Il y a une fascination, avouée ou non, pour le dictateur. Sa figure fascine plus que les récits de ses victimes. C’est un peu le sens de mon combat politique et littéraire. J’ai eu une discussion publique à ce sujet avec Mario Vargas Llosa, qui vient de nous quitter, sur son livre La Fête au bouc, où il décrit Rafael Leonidas Trujillo, le dictateur dominicain. Pour être honnête, et bien que j’adore Vargas Llosa et son œuvre en général, je n’ai pas aimé ce livre, que je trouvais trop caricatural. Je lui ai donc demandé pourquoi il n’écrivait pas sur Fidel Castro, qu’il avait connu dans sa jeunesse communiste et pro-castriste. Il m’avait répondu que c’était à moi d’écrire ce livre ! J’ai essayé, mais je n’ai pas pu. Je n’ai pas pu me mettre dans la peau de Fidel Castro. Je n’ai jamais touché ni approché le pouvoir. Permettez-moi aussi de citer un cinéaste, Nestor Almendros, qui a réalisé deux documentaires très importants sur les dissidents cubains et leurs témoignages, Mauvaise conduite, puis Nobody listened, qui est une œuvre majeure sur la question. Il y est notamment question de l’incroyable persécution des homosexuels mise en place par les frères Castro.

Vous avez anticipé ma question concernant Mario Vargas Llosa. Ce dernier est passé assez radicalement du marxisme au libéralisme, ce qui a totalement changé sa position à l’égard du régime cubain. Mais il était assez isolé dans cette situation. Globalement, et à l’exception de l’Uruguayen Eduardo Galeano qui avait pris ses distances, la révolution semble continuer de fasciner les hommes de lettres latino-américains. Comment l’expliquez-vous ?
Je vous trouve très indulgent avec Eduardo Galeano. Il a pris des distances certes, mais à peine. On ne peut pas vraiment dire qu’il a renié le camp castriste. Concernant mon ami Vargas Llosa, il était peut-être esseulé mais pas précurseur. Avant lui, il y a eu l’immense poète mexicain Octavio Paz, qui après avoir un peu fricoté avec les idées révolutionnaires, les a vraiment combattues avec vigueur, notamment dans sa revue de référence Vuelta, devenue Letras libres, à laquelle je collabore avec une grande fierté. La revue a depuis toujours publié des auteurs cubains dissidents. Il y avait tout autour de nombreux auteurs latino-américains, de tous les pays, qui exprimaient leur sympathie pour la cause anti-castriste. On peut dire qu’il y avait malgré tout un courant de pensée qui nous était favorable, et avec des noms prestigieux. Dans le camp adverse, s’il fallait ne retenir qu’un nom, c’est bien évidemment Gabriel García Márquez, le porte-parole ignoble de Fidel Castro. On pourrait discuter de sa qualité littéraire. J’aime bien ses nouvelles courtes, mais je déteste Cent Ans de solitude, qui m’est tombé des mains comme tous ses romans. Il a écrit des textes de propagande du régime castriste. Il faut quand même lire son discours de réception du prix Nobel, on croirait qu’il a été écrit par Fidel Castro lui-même ! Ce n’est bien sûr pas le cas, car Fidel n’a jamais écrit une seule ligne (contrairement aux affirmations de certains de ses laudateurs). En matière de castrisme, les plus grands laudateurs ne sont pas latino-américains, mais bien français. À commencer par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, avant eux Gérard Philipe et Gisèle Halimi. Le couple Sartre-Beauvoir est allé à Cuba en mars-avril 1960, invité par le gouvernement. Jean-Paul Sartre en a tiré une série de seize articles intitulés Ouragan sur le sucre. Par la suite, il s’est rendu compte qu’il avait écrit tellement de conneries qu’il n’a jamais autorisé une republication. Mais Les Temps modernes ont fini par le republier, avec un inédit parfaitement délirant où il compare Fidel Castro à Saint Jean de la Croix ! Il y a encore pire : quand le couple infernal est allé voir le Che, alors président de la Banque nationale, ce dernier leur a demandé de venir tôt, c’est-à-dire à minuit. Sartre décrit la rencontre, puis soudain le récit s’arrête… Pour cause : on les a emmené voir des exécutions dans la prison de La Cabańa. Plus tard, Simone de Beauvoir dira qu’il n’est jamais agréable de voir un homme se faire exécuter. C’était un aveu. Ce qui ne l’a pas empêché d’être pleine d’admiration pour ce psychopathe qu’était Ernesto Guevara de la Serna. Psychopathe dans ses actes comme dans ses écrits, qu’il faut vraiment lire ! C’est ainsi que Sartre a été de 1960 à 1971 un propagandiste zélé du régime. Puis est arrivée l’affaire Heberto Padilla, un très grand poète qui a été forcé de faire son autocritique publique, dans un procès stalinien, après quarante jours de détention au sein de la police politique, où il avait été très maltraité. Sartre s’est alors désolidarisé. J’estime que c’était bien trop tard. Il y a deux ans, un cinéaste a retrouvé les images de l’autocritique de Padilla. Il en a réalisé un film, très intéressant, qui a été introduit dans le programme du CAPES d’espagnol, ce qui a constitué un véritable événement ! Il y a donc une évolution positive. Mais il a subsisté durant longtemps, et il subsiste encore aujourd’hui, une fascination des intellectuels pour la tyrannie cubaine. Personnellement, je ne peux appeler ces gens intellectuels, car pour moi le devoir premier de l’intellectuel est de témoigner de la vérité, et ces gens nient consciemment la vérité.
Dans votre livre Cuba, totalitarisme tropical, vous livrez une analyse décisive du castrisme. Vous y écrivez que « la figure du tyran fait partie intégrante de l’histoire et de l’imaginaire littéraire de l’Amérique latine ». Vous y ajoutez que Fidel Castro n’est cependant pas un dictateur comme les autres, qu’il n’est de fait jamais rangé dans la liste des caudillos. Pouvez-vous expliquer au lecteur francophone ce concept, ainsi que l’originalité de Fidel ?

Caudillo est un mot castillan qui vient de l’arabe, et qui désigne un chef politique et militaire. Militaire d’abord, puis petit dictateur politique de bas échelon. Cela s’est répandu ainsi, en Espagne depuis l’époque islamique, puis en Amérique latine. Il y a toujours eu dans cette région des petits dictateurs, et quelques grands. Dans les années 70, au plus fort des dictatures sud-américaines, beaucoup d’écrivains étaient exilés à Barcelone. Il y avait là une critique littéraire très influente ; Carmen Balcells s’est proposée de réunir tout ce beau monde et leur a suggéré (pour dire vrai « imposé ») d’écrire chacun un livre sur un dictateur. C’était pour ainsi dire, respectivement, le plus mauvais livre de chacun de ces auteurs ! García Márquez a ainsi écrit L’Automne du patriarche, le Paraguayen Augusto Roa Bastos a produit le très mauvais Moi le suprême, Alejo Carpentier a écrit Le Recours de la méthode. Mais il y a eu un bon livre, c’est celui d’un ancien diplomate cubain passé à la dissidence, Ricardo Alonso, qui s’est inspiré de Fidel Castro, El Supremísimo, inédit en français. Eh bien personne n’y a fait attention, ni le régime cubain, ni la critique occidentale, ce qui est bien dommage. L’originalité de Castro ? Dans un premier temps, sa longévité, naturellement. Mais aussi, bien évidemment, la mystique communiste. Les autres n’avaient pas cette dimension, c’étaient de vulgaires militaires. Grands ou petits d’ailleurs, Pinochet était un grand dictateur, d’autres des petits, mais aucun n’est comparable à Fidel.
Vous avez dit, « la dictature de Batista n’entrait pas dans nos vies, celle de Castro, si ». N’est-ce pas là justement la différence entre le caudillisme et la dictature totalitaire ?
La dictature de Batista était très compliquée. J’ai écrit moi-même un livre dessus. Dans l’imagerie populaire cubaine, Batista est la figure même du tyran. Cette image est en train de changer. C’est un personnage complexe, d’abord président démocratiquement élu, avec des ministres communistes dans son gouvernement. Il était alors très populaire. Puis, en 1952, il revient au pouvoir à l’issue d’un coup d’État, devient anti-communiste et dictateur. Pas un très grand dictateur pour dire vrai. Après la révolution, la presse a avancé le chiffre de 20 000 morts sous son règne. Aujourd’hui, les recherches historiques sérieuses établissent, pour l’ensemble de la période 1952-1959, environ mille morts des deux côtés confondus. On repassera pour le dictateur sanguinaire. Contrairement à Castro qui n’a jamais rien produit, Batista a écrit cinq ou six livres dans sa vie, d’une certaine qualité. Son livre Respuesta, témoignage de sa chute, est un ouvrage extraordinaire, dont je ne comprends toujours pas qu’il n’ait jamais été traduit en français. Un poète exilé a qualifié Castro de « dictateur ennuyeux ». Je crois que c’est ce que ressentent profondément les Cubains. Imaginons, cinquante ans de présence quotidienne ! C’est Big Brother. La seule chose qui a changé positivement après sa mort, c’est qu’on ne le voit plus. J’aimerais citer Jose Daniel Ferrer, un grand opposant, qui a été jeté en prison, « libéré », entre guillemets car sortir de cellule pour se retrouver à Cuba, ce n’est pas vraiment une libération, puis réincarcéré un peu avant le 1er mai dernier. On a fait défiler des enfants, des écoliers, devant sa maison familiale, pour crier en face de sa famille : Fidel ! Fidel ! Cette petite anecdote donne un peu la mesure de ce système.
Votre livre le plus célèbre en France demeure La Face cachée du Che, Vous y déconstruisez point par point le mythe d’Ernesto Guevara, faux médecin fauché, devenu geôlier sanguinaire. La lecture de votre livre donne la mesure de la supercherie, sans doute l’une des plus grandes du XXe siècle, et qui a survécu même à l’effondrement du marxisme-léninisme, tout comme le régime cubain. Ce succès et cette persistance sont-ils exclusivement le fait de l’appareil propagandiste des frères Castro ou y a-t-il quelque chose de plus profond ?

Je crois avoir contribué à le faire tomber de son piédestal. Il n’y a plus grand monde qui voit en lui le mythe romantique qu’il était. Même ses partisans sont désormais obligés d’évoquer les crimes de La Cabaña. On ne peut plus l’ignorer, on peut essayer de l’expliquer, mais plus le passer sous silence. C’est un mythe écorné, et j’en suis très fier. Sur Guevara, il faut rappeler qu’il a été d’abord écarté de son vivant. Il était trop borné et trop bête, politiquement parlant, pour ce génie du mal qu’était Fidel Castro. Il a ensuite été érigé en mythe quelques jours après sa mort. Les enfants cubains, tous les matins, récitent encore « pionero por el comunismo, seremos con el Che ». Donc le mythe est une doctrine d’État. En dehors de Cuba, subsistent quelques naïfs qui s’attachent encore à sa figure, sans jamais l’avoir lu. Car Guevara a beaucoup écrit, et encore une fois ses écrits sont édifiants. Et s’il y a eu au cours des décennies des critiques du castrisme, il y en a eu très peu sur le guevarisme. Quand mon livre est sorti, beaucoup d’aveugles professionnels sont tombés des nues. Mais il en reste néanmoins. Ainsi, récemment, une prestigieuse institution catholique, Notre-Dame-de-Sion d’Évry-Courcouronnes, a organisé une exposition autour du Che, en collaboration avec l’ambassade de Cuba. Un comble !
Vous avez mis en lumière dans votre livre l’indigence politique et philosophique de Guevara. Est-ce que ce vide ne le remplit pas mieux que tout autre contenu ? Ne pourrions-nous pas dire qu’il s’agit d’un personnage issu d’une certaine forme de nihilisme, d’un phénomène propre à notre modernité, qui expliquerait qu’il fascine encore, et au-delà de la sphère communiste ?
Au début de votre question j’allais dire non, et puis réflexion faite oui. C’était un précurseur. Il a écrit qu’il souhaitait égorger ses ennemis. Un djihadiste aurait pu écrire cela. D’ailleurs pour la petite histoire, l’une des filles du Che, Aleida, travaille au Liban pour une télévision du Hezbollah ! Elle rejoint Mariela, la fille de Raúl Castro, sa grande copine. Mais enfin, ces deux sont particulières. Il y a d’autres enfants de Guevara que je plains. Ça ne doit pas être facile tous les jours. Le père les a quand même abandonnés. Guevara n’était pas religieux, mais le côté fanatique, tel que défini par Cioran, se retrouve totalement chez lui. Je pense fondamentalement qu’il a eu la chance de mourir jeune. Et Fidel a su exploiter cela à merveille.
C’est le syndrome James Dean ?
R : Je préfère James Dean…

Cuba n’est pas le seul régime issu de la guerre froide à se perpétuer à nos jours. De l’autre côté de la Méditerranée, au moment où nous conversons, votre ami Boualem Sansal est toujours incarcéré. Vous lui rendez un vibrant hommage dans votre texte inédit Le Peuple des prisonniers (à paraître dans le prochain numéro papier d’À Rebours).
R : Boualem Sansal n’est pas un ami, c’est un frère. En littérature, et plus encore. J’aime beaucoup 2084, mais aussi ses essais. Il est extrêmement pertinent dans la définition du phénomène totalitaire, et s’appuie d’ailleurs en la matière sur l’exemple cubain. Je l’avais connu à Paris, près de mon domicile, et dès que je lui ai dit que j’étais exilé cubain, nous avons sympathisé immédiatement. J’aime beaucoup sa douceur, et aussi sa persistance à tirer sur tout ce qui n’est pas démocratique, que ce soit en Algérie, en France, ou ailleurs. Il croit en la puissance de la parole. Je suis en admiration devant lui, et devant son combat à la fois contre le régime algérien et contre les islamistes. C’est un libre penseur, au sens strict du mot, et c’est très rare. Je suis très étonné que l’on l’accuse aujourd’hui d’être réactionnaire ! C’est tellement éloigné de ce qu’il est et de sa pensée. Je ne parlerai pas de son âge, ni de sa maladie. Car comme le disait Stefan Zweig, les grands esprits peuvent guérir par l’esprit, même de la maladie.
Vous nous recevez aujourd’hui dans votre appartement parisien ; on se dit, pour la prochaine fois, en terrasse à la Havane ?
Je ne pense pas. Je ne le pense pas, et pour ainsi dire je ne le veux pas. Bien sûr, j’aimerais voir mon pays libre. J’ai fait un rêve récemment, où je revenais à Cuba et me retrouvais avec les miens, à chanter des chants de liberté. Mais je me moque aujourd’hui de rentrer, car je pense avoir fait suffisamment pour la libération de Cuba. Je sais que j’ai ma place dans un Cuba Libre. Mais là aussi, c’est une place par l’esprit, pas physique. Je crois avoir contribué à dire la vérité, et comme tous les juifs du monde, à garder la mémoire de la terreur. Dans mon cas, de la terreur castriste.
Entretien réalisé par Nabil Kenana
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Extrait du texte « Le Peuple des prisonniers », paru en espagnol dans Hypermedia Magazine, à paraître prochainement en français dans la revue À Rebours :
« Boualem Sansal, merveilleux être humain et merveilleux écrivain algérien. Il a été arrêté à l’aéroport d’Alger en novembre 2024 et, depuis, il croupit dans une prison – hôpital. Les prétextes avancés par le gouvernement sont ridicules. Ils mentionnent, entre autres, l’accusation de terrorisme. Si Boualem, qui est mon ami, est la personne la plus pacifique du monde. Je l’ai rencontré tout à fait par hasard, un jour, le 11 septembre 2023, alors que j’étais assis sur le rebord d’un trottoir, à côté d’une boulangerie au coin de ma rue, en train de prendre un café, comme je le fais souvent, pour pouvoir contempler mon quartier seul, sans avoir à côtoyer quiconque dans un bar. Je l’ai vu arriver vers moi, accompagné d’un jeune homme avec lequel il parlait à peine. Je me suis alors levé : « Vous êtes Boualem Sansal. » Il était étonné d’être reconnu dans la rue, comme s’il s’agissait d’une rock star. Je lui ai raconté que j’avais lu certains de ses livres, dont celui qui envisageait plus que la fin du monde, la fin de notre monde, une dystopie terrifiante dans laquelle l’Islam avait réduit à néant toute forme de vie et d’amour. Il n’y en avait plus, avec seulement des femmes voilées de la tête aux pieds, telles les courageuses Iraniennes humiliées, de possibilité d’amour, à peine un semblant d’attraction, vite réduit à néant, à la fin du roman, qui rappelait bien sûr, le livre de référence de George Orwell quant à la description du système communiste, dont il se voulait une continuation. Je lui ai expliqué que j’étais moi-même écrivain et que mon pays d’origine, Cuba, était intrinsèquement lié au sien : même temps d’oppression, même parti unique, même discours socialiste. Il le savait, bien entendu, et nous nous sommes immédiatement reconnus comme semblables. Le jeune homme nous a pris en photo, bras dessus, bras dessous, dans une intimité immédiate de lutte. Nous nous ressemblons, même : mêmes petites lunettes ovales, mêmes cheveux longs et blancs, comme ceux de Jorge Valls, mort récemment, même sourire, peut-être. Boualem est mon frère.
Il m’a promis, au cours de quelques échanges postérieurs par e-mail, que nous irions manger ensemble un couscous, preuve de son attachement indéfectible à sa terre natale, et boire une bière, comme un geste de défi aux islamistes, dont il n’a cessé de dénoncer le danger, en Algérie, en France et partout ailleurs, comme l’avait fait auparavant, au péril de sa vie, Salman Rushdie, que j’ai eu le privilège de rencontrer, jamais seul cependant, par deux fois, à Paris. J’ai décidé de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le faire libérer, pour ne pas le laisser mourir derrière les barreaux ou abandonné dans une prison – hôpital gardée par des sbires du régime, sachant qu’il n’est pas jeune, qu’il est malade, qu’il est vulnérable, comme moi. Mais ai-je ce pouvoir ? Je l’ai pris, prenant la plume pour lui crier ma solidarité dans un grand quotidien espagnol, faisant ainsi essaimer son histoire ailleurs qu’en France, empêtrée dans un affrontement avec son ancienne colonie dont Boualem Sansal est une victime expiatoire. Et j’ai aussi parlé à une radio située en… Patagonie, qui m’a souvent donné la parole à propos de la lutte pour la liberté à Cuba. Ainsi, son nom résonne jusqu’au bout du monde ».