Boualem Sansal : « En Algérie, je suis accusé de tous les maux »

Un entretien avec l’écrivain Boualem Sansal, publié aujourd’hui après son arrestation en Algérie, alors qu’il est détenu et sous le coup d’une accusation d’« atteinte à l’intégrité du territoire national » qui pourrait lui valoir la prison à perpétuité, n’a évidemment pas la même portée que s’il avait été publié quelques jours avant son départ pour son pays natal. Cet échange, l’un des derniers qu’il a accordés avant qu’il ne soit réduit (temporairement, espérons-le) au silence, et qui ne mettra bien sûr pas tout le monde d’accord, portait sur son dernier ouvrage, Le français, parlons-en !, publié aux éditions du Cerf. Dans cet essai, Sansal lance un avertissement : le français risque de disparaître si l’on n’en prend pas soin, si l’on ne prend pas suffisamment garde aux coups de butoir du globish et à l’émergence de modes langagières qui le dénaturent, comme le wesh, selon l’expression de l’auteur lui-même. Mais au-delà d’une question de langue, c’est la survie d’une civilisation qui est en jeu. Et il importait fortement à Boualem Sansal de parler, au fil de digressions, de ce qu’il connaît très bien : le monde arabo-musulman et l’Algérie, son pays natal. C’est un cri du cœur qu’il souhaitait lancer, certains ont décidé de le faire taire…
À Rebours vous invite à prendre connaissance de cet entretien-fleuve spontané, car non relu (et pour cause) par l’auteur, mais qui traduit de ce fait sa pensée le plus fidèlement possible.

 

À Rebours : Avant de nous pencher sur le fond du propos, nous pouvons évoquer la forme. Vous débutez votre ouvrage par un dialogue entre vous-même et un journaliste un peu ingénu, sur le modèle des dialogues des philosophes des Lumières (Voltaire ou Diderot). Vous maniez d’ailleurs l’ironie voltairienne ; ainsi, vous écrivez par exemple qu’en tant qu’Algérien, vous ne pouvez pas formuler d’idées intelligentes au sujet de la France, « l’ennemi mortel ». Souhaitiez-vous par là vous placer dans l’esprit des Lumières ?  

Boualem Sansal : Je n’avais pas d’idées préconçues au départ mais une chose était certaine : je ne voulais pas et ne pouvais pas rédiger un essai académique, n’étant pas linguiste. Il m’est souvent arrivé, dans mes romans et essais, d’avoir recours à des genres littéraires un peu désuets de nos jours. C’est le cas ici, du moins dans la première partie du livre, avec le dialogue entre un maître et son élève, qui était un genre très courant aux XVIIe et XVIIIe siècles, qu’on pense aux Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle, aux dialogues de Diderot en effet, etc. Puis je reprends une forme plus classique dans une seconde partie. J’ai toujours aimé le mélange des genres littéraires.

Le président Emmanuel Macron écoute le secrétaire perpétuel de l’Académie française Amin Maalouf prononcer un discours lors de la séance solennelle de présentation de la neuvième édition du dictionnaire de l’Académie française, à Paris, le 14 novembre 2024. (LUDOVIC MARIN / POOL / AFP)

Vous faites le constat du déclin et de la disparition probable ou prochaine de la France qui perd petit à petit sa spécificité culturelle. Vous le montrez par le biais de la perte de vitesse du français, en France et dans le monde francophone. Dans quelle mesure la langue représente-t-elle « l’âme » d’un peuple, pour reprendre vos propos ? 

La société est vivante, elle a un corps (son territoire, ce qui la constitue) et une âme, un esprit, qu’on ne sait pas bien définir et qui constitue l’être vivant. La France a toujours été fière de son esprit français, qui consiste en une façon plutôt dilettante de considérer le monde, à la fois grave et amusée. C’est un esprit très particulier, la « French touch ».  L’âme a souvent été perturbée au cours de l’Histoire par les invasions, les guerres, les colonisations ; elle a même été momentanément perdue après l’invasion allemande en 1940. Il y a aussi une âme qui vient d’ailleurs, celle du tiers-monde, du monde musulman, etc. qui s’infiltre naturellement dans la société. L’âme française semble être pervertie par des influences religieuses, mystiques, qui la perturbent profondément, car on ne peut pas mettre deux tigres dans une même cage, au point que la France ne sait plus ce qu’elle est ni qui elle est.

Justement, vous indiquez que « la France n’est plus la France des Lumières, ni des Trente Glorieuses, celle du Général prédestiné, ou même de Mitterrand, qui gardait le goût de la grande littérature française, mais celle des ennemis de la France et de son peuple ». Qui sont ces ennemis ? Cette disparition de la culture française est-elle due à un mouvement programmé et conscient ou cela provient-il plutôt d’une indolence des Français qui ne feraient pas le nécessaire pour préserver leur identité ? 

Il s’agit des deux. Ce quelque chose qui vient d’ailleurs, et que j’évoquais, se fait une place petit à petit, en catimini, toujours à la marge ; il finit par s’installer et modifier l’environnement à son profit. Il profite de la lassitude, de la fatigue des tenants de l’esprit du pays d’accueil, et cela s’explique entre autres par le vieillissement démographique (la France est un vieil État millénaire, qui s’est peu renouvelé ces derniers siècles), par la disparition progressive des États-nations à partir des deux guerres mondiales… Cela a commencé par la disparition des grands blocs qu’on appelle des empires, cette forme particulière d’État qui avait le pouvoir extraordinaire de faire cohabiter des peuples, des langues, des cultures et des religions différents dans le même espace territorial. C’est Rome dans un premier temps, où coexistaient des peuples germaniques, du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord, etc. Au XXe siècle, tous les empires se sont effondrés simultanément, dans un laps de temps très court : les empires austro-hongrois, russe, arabe, français, britannique… Ont émergé ensuite des États-nations avec, sur un même territoire homogène, une même langue, un même état d’esprit, une même âme, ce qui n’existait pas avant. Les gens étaient régis par des empires ou des entités aux frontières mouvantes. Depuis le XXe siècle, nous sommes en présence d’États stables. En effet, quand les empires se sont effondrés, chaque entité s’est concentrée autour de quelques critères : un territoire sur lequel les ancêtres ont vécu, une langue commune, un art de vivre plutôt homogène… Puis est intervenu un nouvel élément qui a encore tout bouleversé : la mondialisation et, à notre échelle, la construction de l’Europe. Cela pose une question insoluble : qu’est-ce que la mondialisation ? Qui en est à la tête ? Qui fait quoi ? L’Union européenne dessaisit les États-nations de leur spécificité pour construire la nation Europe. Les Français ont été très négligents parce qu’ils ont pensé qu’il s’agissait d’un processus naturel. Mais pas du tout, la mondialisation est une façon pour l’imperium américain de faire main basse sur le monde, avec succès. Les Américains nous ont imposé leur culture, leur façon de se comporter ; c’est une colonisation invisible et nouvelle. Quant à l’Europe, elle est dominée par l’Allemagne, qui a très rapidement fait main basse sur les pays de l’Est.

Vous indiquez que les empires se sont effondrés, mais de nouveaux se sont créés malgré tout, la Russie, l’Inde, la Chine, le monde arabo-musulman, avec, pour certains d’entre eux, la religion en toile de fond. Vous reprenez à ce titre une citation de Malraux : « Une civilisation, c’est une religion plus tout ce qu’elle a réussi à enrôler autour d’elle. » Les nouveaux empires s’appuieraient donc sur la religion pour étendre leur sphère d’influence.

Absolument. Dans la mesure où la mondialisation, la construction de l’Europe et des BRICS+[1] détruisent les États-nations, émergent des tentatives de reconstitution des empires, comme l’empire arabo-musulman. Après la décolonisation, les États arabo-musulmans se sont émiettés, ils n’ont pas réussi leur transition vers la formation d’États-nations. Mais à présent, sur la base de l’islam et de la langue arabe, ils sont en train de reconstituer l’empire ottoman et cela fonctionne d’ailleurs plutôt bien. Ils sont passés à la phase de conquête. Tous les empires ne sont pas des colonisateurs, regardez l’empire indien par exemple, qui se satisfait de ses frontières ancestrales. Mais certains le sont naturellement, comme l’islam, qui l’est par définition.

Qui serait à la tête de cet empire ? Pour la Chine, il s’agit du parti communiste, pour l’Inde, le parti nationaliste. Mais pour l’empire arabo-musulman ?

Le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale rencontre une délégation parlementaire française à Riyad en décembre 2023.

Chaque peuple a ses spécificités. Mais le monde arabo-musulman fonctionne d’une manière différente : il se regroupe au nom de Dieu et autour d’institutions religieuses. Les pays arabes ont tenté de rester dans le domaine laïc en mettant en œuvre la Ligue arabe, très exactement construite sur le modèle des Nations unies (comme le PNUD – Programme des Nations unies pour le développement, la FAO – Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, l’OMS, etc.). Cette Ligue fonctionne mais elle reste assez primitive. En revanche, le regroupement des institutions religieuses, sous la houlette de la Ligue islamique mondiale, de l’Organisation de la coopération islamique, etc. est très performant et très bien organisé. Ce regroupement est divisé sur de nombreux éléments (par exemple, la division entre chiites et sunnites) mais tous les membres sont d’accord sur le fond, qui transcende tout le reste : Allah, le Coran et Mahomet. Il y a eu des hauts et des bas et certaines tentatives d’hégémonie ont échoué, comme Daesh ; de nombreux musulmans y ont cru et ont convergé vers la Syrie mais le monde n’est pas resté les bras croisés et le mouvement a été rompu. Al-Qaïda avait choisi une autre méthode : constituer un État n’était pas nécessaire, Dieu n’en a pas besoin. Ce qu’il faut, c’est assurer son hégémonie sur les âmes. Cette méthode a plutôt fonctionné puisque très vite, Al-Qaïda a essaimé dans le monde entier. Mais cette organisation n’était constituée que d’une poignée d’hommes ; ces derniers disparus, elle a périclité, même si elle s’est reformée ici et là sous d’autres formes : AQMI, Boko Haram… Et pour la première fois, l’islam s’est implanté ou réimplanté dans d’autres pays non musulmans par l’émigration : ce sont en règle générale des pays riches, puissants mais en fin de parcours. Il suffit d’attendre leur effondrement causé par leur enfermement dans des schémas qui les fragilisent. Les musulmans conquérants n’ont pas les mêmes préoccupations que ces pays ; ainsi, l’économie n’est pas du tout un facteur primordial. Qu’elle soit dynamique ou non, peu importe, alors que les Occidentaux dépendent de questions telles que le taux de croissance, le PIB, le prix du gaz, etc. Ils ont analysé et recensé toutes les faiblesses. Ils comptent ainsi instrumentaliser les migrants musulmans en les avertissant qu’ils mettent leur âme en danger car il se rendent dans des pays où vivent des chrétiens, des juifs, des athées. Il y a tout un discours fait sur mesure et qui exploite les plus faibles, les « colonisés » contre les « colons ».

Vous consacrez de nombreuses pages aux origines du français et montrez que son élaboration n’a pas été simple.  Ce désamour des Français pour leur langue s’expliquerait en partie par le fait que le français serait une langue quelque peu artificielle, aux sources gréco-romaines, qui aurait écarté les bases celtique, aquitaine, gallo-romaine, franque et arabe pour des raisons géopolitiques.

Le calendrier de Coligny (1er siècle) fait partie des 800 inscriptions gauloises collectées à ce jour en France.

C’est une langue construite. Les langues naissent d’elles-mêmes : à partir du moment où deux locuteurs sont en présence, ils inventent un langage. Puis ces langues se forgent et s’adaptent selon les groupes avec lesquels elles se trouvent en contact. Le pouvoir finit par s’emparer de cette question car il s’agit d’imposer une langue nationale, commune pour pouvoir commercer et échanger. En France, tout a été construit car c’est un pays colonisé : les tribus (qu’on a nommées improprement par la suite « gauloises ») avec, pour chacune, sa langue et son organisation, ont été intégrées à l’empire romain ; puis les Germains sont venus, ont imposé leur langue, et des petits royaumes ont commencé à se former, jusqu’au parachèvement de la France avec François Ier où le pays adopte la forme qu’il a à peu près aujourd’hui. Dans le même temps, l’Église était elle-même tribalisée et multiple, jusqu’au concile de Nicée en 325 ; à partir de là, une langue s’est imposée au sein de l’Église unifiée : le latin, qui a également nourri la future langue française.

Le français est aussi menacé par le langage inclusif et le langage des quartiers (ce que vous appelez le wesh). On pourrait parler ici d’intersectionnalité des luttes contre le français. Quel est l’objectif derrière ? Y aurait-il une entité à la manœuvre pour faire évoluer la langue ?

Il n’y a jamais rien eu d’innocent. Ce sont des choses qui se décident, par l’éducation, la persuasion… Quand l’impérialisme américain s’est lancé à la conquête du monde, il avait ses raisons géostratégiques ; il a par exemple imposé le dollar comme monnaie de réserve mondiale par des mesures très concrètes (les accords de Bretton Woods, etc.), sous peine, pour ceux qui refuseraient, de devoir quitter le marché. Les Soviétiques ont tenté de faire la même chose, même s’ils ont échoué du fait de leur fonctionnement bureaucratique qui ne faisait pas rêver. Les Américains ont su envoyer leurs flèches empoisonnées en habillant leur propagande de désir pour la consommation et le plaisir ; évidemment, les Soviétiques faisaient à côté pâle figure. Cette mode du langage inclusif est issue des théories de la déconstruction américaines (elles-mêmes inspirées de Michel Foucault), il s’agit donc toujours de lutte pour l’influence : on exporte ses schémas de pensée à l’étranger pour assoir sa domination.
Vous avez mentionné le « wesh ». Il faut, là encore, l’expliquer par le processus de domination du monde arabo-musulman. Ce processus est très ancien. Le monde musulman se structure à partir des VIe-VIIe siècles ; les califes qui ont succédé à Mahomet conquièrent le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et la corne de l’Afrique, l’Asie du Sud, une partie de la Russie et de la Chine… Ils ont rencontré un malheur (il y en a toujours un…) qui s’appelle les Mongols. Après avoir déferlé sur l’Europe, ces derniers se sont attaqués à l’empire arabo-musulman et l’ont détruit en un temps record : ils ont débarqué en 1258 à Bagdad, massacré un million de personnes, tout saccagé et l’empire a éclaté en des milliers de petits royaumes. Mais un rêve ou plutôt le souvenir de ce qui avait été demeurait : « Nous avons ouvert le monde, nous avons créé une civilisation moderne, les mathématiques, l’astronomie… nous avons traduit les Grecs, etc. » Ce rêve a été alimenté par des intellectuels au fil des siècles. Puis, une autre catastrophe est survenue : la colonisation par les royaumes occidentaux. Malgré cela, le rêve n’a pas disparu et l’impulsion, pour le concrétiser et former de nouveau un vaste empire, est venue d’Afghanistan. Un certain Djemâl ad-Dîn al-Afghâni, au XIXe siècle, un petit intellectuel isolé (ce serait aujourd’hui une sorte de Tariq Ramadan) a développé des idées panislamiques et nommé son mouvement la Nahda, « la Renaissance », en référence à la Renaissance occidentale. Ce mouvement a essaimé grâce aux orientalistes, notamment français, qui voyageaient beaucoup en Orient et qui ont visité ce qui ne s’appelait pas encore l’Afghanistan mais le Khorassan. C’était un territoire situé à cheval entre l’Iran, le Pakistan, l’Inde et c’est là que sont nées d’anciennes religions comme le zoroastrisme, le mazdéisme… Une fois revenus en France, ces orientalistes ont proclamé avoir découvert le Voltaire musulman. Pour eux, cette vieille religion intéressante, qu’on croyait disparue, qu’était l’islam et qui était à l’origine d’une grande civilisation était en train de renaître. Al Afghâni a été invité à Paris et est rapidement devenu la coqueluche du tout-Paris, en étant reçu à l’Assemblée nationale, à l’Académie française, à la Sorbonne, etc. Il s’est rendu ensuite dans d’autres pays d’Europe où la ferveur était identique. Le monde musulman a alors vu la lumière, ont accouru à Paris et sont devenus les disciples d’Al Afghâni. À sa mort, ils se sont dispersés et ont œuvré au sein du monde musulman pour l’établissement de cette fameuse Renaissance. Plusieurs courants ont émergé : l’un d’eux a voulu revenir à la source même de l’enseignement de l’islam, ce sont les salafistes (salaf signifiant origines, ancêtres), des traditionalistes prônant le retour à ce que l’islam était au temps du Prophète et des autres premiers califes, qu’on nomme les bienheureux et qui seuls sont légitimes car appartenant à la famille de Mahomet. Les califes suivants ne sont pas légitimes car ils ont pris le pouvoir par les armes. Les salafistes incitent également à s’éloigner des chrétiens, des juifs, des animistes, etc., car ils pervertissent les musulmans authentiques, et à s’isoler du monde extérieur et de la modernité. Il y a un autre courant, c’est le djihadisme, qui, au contraire, mène une guerre sainte pour la conquête. Les djihadistes prônent le séparatisme et le communautarisme, jusqu’à l’élimination. Toute personne étant perçue comme agressive par rapport à la religion doit être mise hors d’état de nuire. Un troisième courant plaide pour un islam des lumières, qui se réclame d’Averroès, d’Avicenne et qui estime que la foi n’entre pas en contradiction avec la loi et que la croyance peut cohabiter avec l’intelligence. Ce courant est resté très minoritaire parce qu’il suppose un minimum de démocratie pour pouvoir échanger. Or, où se trouve la démocratie dans le monde arabe ? Il existe des centaines d’autres courants mais ils n’exercent qu’une influence locale. Dans le monde arabe, l’islam est sur son territoire. Et si les pays arabes se font la guerre, ils arrivent néanmoins à s’entendre sur l’essentiel : ils sont tous musulmans et croient tous en la même chose. Ceux qui sont installés dans des pays non musulmans font face à un dilemme : comment vivre sa foi dans un pays laïc, où l’on est obligé de suivre des cours à l’école laïque, de manger de la nourriture qui n’est pas forcément halal, etc. La solution, c’est l’entrisme, qui est un quatrième courant : on noyaute les institutions, on s’appuie sur des partis politiques tolérants ou alliés comme LFI, on fait de l’agit prop, on se sert du wokisme pour défendre ses intérêts, ceux d’une minorité forcément oppressée. Et en face, en Europe, on n’ose rien faire car on est terrorisé par une poignée de fanatiques qui préfèrent la mort à la vie. Donc les idéologues islamistes exploitent cette fragilité. Et la « langue » wesh, le comportement d’une certaine partie de la communauté musulmane qui fait sécession par rapport au modèle majoritaire du pays d’accueil relèvent de cette logique de séparatisme, de distinction.

Djemâl ad-Dîn al-Afghâni

La société française serait donc menacée de scission selon vous. Quelles solutions apporter ?

J’ai en effet l’impression que nous faisons face actuellement à une accélération de l’Histoire très inquiétante et qui interpelle tout le monde. Le sentiment de peur et d’inquiétude domine et ce, des deux côtés. Les musulmans qui prônent le séparatisme craignent de vivre dans des milieux intégralement chrétiens et les laïcs (ou chrétiens, juifs…) ont peur de cette division de la société en deux parties qui pourraient devenir irréconciliables. J’ai vécu cela en Algérie. Pendant la guerre de 1954 à 1962, les communautés vivaient ensemble. Les conflits se concentraient dans les maquis et la guerre ne gagnait jamais la ville, on ne la connaissait que par les articles de journaux et la radio. Je n’ai jamais vu la guerre à Alger. Les derniers temps, De Gaulle est arrivé en Algérie et les pieds-noirs ont commencé à comprendre qu’il voulait s’en débarrasser. La peur s’est donc installée. Les Algériens, quant à eux, ont compris le contraire et en l’espace de quelques semaines, on a tiré à vue et les communautés se sont entre-tuées. Si l’on croisait un Algérien, on tirait dessus, même si c’était un enfant de cinq ans ; si l’on voyait des Français, on les égorgeait, hommes ou femmes. Et les corps étaient jetés dans la rue. Cela, je l’ai vécu. L’Histoire accélère tellement vite qu’elle nous fait trébucher, et la peur panique s’installe. Le « pré carré », le séparatisme, le communautarisme en sont des symptômes. Nous sommes actuellement dans une situation d’attentisme : on ne sait pas comment l’autre communauté va réagir. Cela me fait penser à cette histoire de deux Arabes qui se croisent dans le désert. Ils ne se connaissent pas et sont méfiants l’un vis-à-vis de l’autre (« va-t-il m’agresser ? Va-t-il fuir ? Et s’il fuit, cela ne signifie-t-il pas qu’il a quelque chose à se reprocher ? »). Pour tenter de se rassurer et deviner leurs intentions respectives, ils se livrent alors à des salamalecs : l’un dit « salam aleykoum », l’autre répond « wa aleykoum salam » et ils se livrent à des manifestations de politesse presque exagérée, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte qu’ils ont un objectif commun, trouver de l’eau, et qu’ils peuvent la chercher ensemble. Ils se rassurent donc tous les deux et s’entraident. La France est dans cette situation : les Français font tout pour éviter de choquer, de heurter les susceptibilités, de donner des gages à l’extrême droite, etc. Il faut calmer, ne pas utiliser des mots trop forts, ne pas critiquer l’islam mais dire qu’on ne le comprend pas vraiment. De l’autre côté, on se dit qu’on vit en France mais qu’il faut tout faire pour ne pas être expulsé car on a notre vie ici, on y travaille, nos enfants y étudient… Certains portent un discours de coexistence : il faut cohabiter, vivre côte à côte et non pas face à face comme le disait Gérard Collomb. D’autres pensent au contraire que la République doit dire stop, qu’il faut franchir le Rubicon et arrêter de vivre dans la peur. C’est peu ou prou ce qu’il s’est passé, toutes proportions gardées, en Algérie après l’indépendance. Le pays était devenu un paradis pour les révolutionnaires et apprentis révolutionnaires ; on y mettait en place un socialisme autogestionnaire et des politiques du monde entier comme Guevara ou Mandela et des figures de gauche comme Brassens, Brel, Ferrat se rendaient régulièrement à Alger. En 1965, l’Algérie était la Mecque des révolutionnaires, comme on l’appelait. Puis, un jour, un homme nommé Boumédiène a fait un coup d’État et a proclamé la fin de la récréation : le pays est à vau-l’eau, plus rien ne fonctionne, on manque d’eau et d’électricité, il faut remettre les gens au travail. Sans appeler bien sûr à un coup d’État, je pense que la France a besoin d’un dirigeant équilibré et raisonnable qui dise qu’il est temps que la peur cesse, avant que cela ne dégénère en guerre civile, comme ce fut le cas en Algérie. Il est encore temps de réagir avant que tout le monde ne s’entretue.

Ne craignez-vous pas de prêter le flanc aux critiques qui fustigent les discours catastrophistes, déclinistes, voire réactionnaires d’une certaine partie des intellectuels ? On pourrait vous rétorquer que cela fait très longtemps que les Français se lamentent sur l’avenir de leur langue, ce qui, paradoxalement, prouve qu’ils y sont attachés car ils y accordent de l’importance.

Mohamed Abduh (en haut), père du mouvement réformiste égyptien et élève d’Al-Afghâni, avec Ali Kemal (en bas), grand-père de l’ancien Premier ministre britannique Boris Johnson, à Paris

Quand on s’engage dans un combat, il ne faut pas craindre de dire des choses qui peuvent déplaire, sinon autant rester chez soi. Il faut accepter que notre analyse soit contredite et attaquée, c’est le signe que la société dans laquelle nous évoluons est vivante. Cela étant dit, se pose le problème de l’exploitation de ce qu’on écrit… ou non ! Je me souviens, après la parution de mon premier roman, le Serment des barbares en 1999, alors que j’avais été projeté brusquement sur la scène publique, qu’on instrumentalisait mon écrit et qu’on me faisait dire ce que je n’avais pas du tout dit ! On pensait même que Boualem Sansal était un pseudonyme… Il faut avoir le cuir dur, d’autant plus que les moyens de riposte sont complexes : si je réponds et intente un procès, il faut pouvoir prendre en charge les frais, qui sont très lourds. Il me reste la possibilité d’écrire un roman pour riposter face aux critiques qui sont formulées. En Algérie, je suis accusé de tous les maux : de ne pas être un véritable Algérien, d’être un agent du Mossad, un communiste, un apostat… Je dois admettre que j’ai presque tout fait pour que ces élucubrations trouvent un semblant d’explication : je me suis rendu en Israël par exemple, ce qui a alimenté des rumeurs folles. Mais j’ai toujours été un homme engagé et j’ai la faiblesse de penser que les discours que j’ai tenus sont de plus en plus partagés, y compris dans mon pays. Les gens m’arrêtent dans la rue pour me dire : « On n’ose pas le dire mais tu as parfaitement raison. On souffre. On a peur. Mon fils est salafiste, que dois-je faire ? » Je ne peux répondre qu’une chose : prenez votre courage à deux mains.

D’un côté, les Français sont très attachés à leur langue (les dictées en public rencontrent du succès, il existe de nombreuses associations de défense de la langue, ils rechignent à apprendre des langues étrangères, de nombreux débats sur les réformes de l’orthographe ont lieu…) et d’un autre côté, ils ont massivement recours à l’anglais, ou plus spécifiquement le globish, dans les institutions, la communication… Comme s’il y avait une base attachée à la langue et une élite qui s’en détache. Comment l’expliquez-vous ?

C’est assez difficile à dire, on ne peut pas, en la matière, tirer de telles conclusions car on ne dispose pas de données suffisantes. Quand j’étais haut fonctionnaire et universitaire, je n’utilisais que l’anglais car cela m’offrait davantage de possibilités d’accès à la documentation. Mais cela ne posait, dans mon esprit, aucun problème. Je suis un écrivain francophone, ma langue est le français et je n’ai recours à l’anglais que pour travailler, c’est un outil. On observe quand même que, depuis un siècle, on se livre moins à la guerre par les armes que par la culture. Si les Anglais implantent un peu partout des British Councils, de même que l’Alliance française pour la France, ce n’est pas pour les beaux yeux des gens. C’est une guerre d’influence dans le contexte de la mondialisation des marchés. Jusqu’au XIXe siècle, le français était la langue de la culture, de la diplomatie, toutes les cours européennes le parlaient. Mais dans le même temps, la culture, la politique et l’économie étaient des domaines distincts. Maintenant, tout est lié et tout est prétexte à cette guerre d’influence dont je parlais. Et quand on voit aujourd’hui l’évolution de l’économie de la France, mais aussi de son niveau en mathématiques, on se dit que ce pays disparaîtra d’ici une génération.

Vous semblez justement très amer quant à l’abandon, par la France, de sa langue, comme si vous étiez trahi dans l’amour que vous lui portez. Vous écrivez ainsi : « Un pays qui ne produit rien, n’invente rien, qui n’est plus à la hauteur de son passé glorieux, n’a aucun panache, aucun style et qui s’auto-vomit, n’a pas à encombrer le boulevard de la gloire et de la grande Histoire. » Ces propos assez véhéments sont à la hauteur de votre déception.

Comme beaucoup de gens, je me suis investi affectivement dans la culture française. L’histoire s’est faite ainsi, je n’ai rien demandé : mes parents étaient francophones, je suis né dans cet environnement et le fait de détenir cette culture française et ses codes m’a bien aidé quand j’étais écolier, puis lycéen et par la suite universitaire. Je suis très formaté par cela. Et tout le rayonnement de la France a déteint sur nous ; quand je parcourais le monde pendant mes études, on parlait français aux gens et c’était un honneur pour eux de vous inviter chez eux. Ce n’est plus le cas maintenant ; je parcours toujours le monde et je le vois de mes yeux. J’éprouve une certaine nostalgie du temps où l’on était fier de parler français. Mon autre pays est la Tchéquie, mon épouse est tchèque et j’ai vécu en Tchécoslovaquie au temps du communisme ; à cette époque-là, tous nos amis, dont Vaclav Havel qui était un cousin de mon épouse, étaient francophones et fiers de l’être. Maintenant que le bloc de l’Est a éclaté et que la Tchécoslovaquie s’est scindée en deux, vous aurez bien du mal à trouver un francophone. Plusieurs de mes livres sont traduits en République tchèque pour une raison évidente, car j’appartiens aussi un peu à ce pays, mais il n’y a plus de francophones pour les lire dans la langue originale. Les personnes âgées commencent à oublier le français, faute de le pratiquer, et la jeunesse ne l’apprend plus.

Les francophones semblent en général plus attachés au français que les Français eux-mêmes. Comme le disait Cioran : « Aujourd’hui que cette langue est en plein déclin, ce qui m’attriste le plus, c’est de constater que les Français n’ont pas l’air d’en souffrir. Et c’est moi, rebut des Balkans, qui me désole de la voir sombrer. Eh bien, je sombrerai, inconsolable, avec elle.» Cela ne montre-t-il pas la vitalité de la francophonie, notamment au Congo et au Sénégal que vous mentionnez ?

Carte des membres de l’Organisation Internationale de la Francophonie (source : OIF)

En effet, je me déplace un peu partout et je m’en rends bien compte. Quand je suis en France et quand j’entends des gens maltraiter la langue, cela me met toujours un peu en colère. Qu’on commette des fautes à l’oral, passe encore, mais à l’écrit, c’est moins pardonnable. Il y a des règles qu’il faut suivre impérativement. Ainsi, il arrive souvent qu’on oublie le « ne » de la négation à l’oral (« c’est pas » pour « ce n’est pas », par exemple), mais cet oubli est interdit à l’écrit. Quand je me rends au Canada, au Sénégal, au Cameroun ou au Maroc et que je m’entretiens avec des officiels ou des intellectuels, je me rends compte qu’ils utilisent un français très châtié et naturel. La langue structure notre être, donc il faut y prêter attention. Je me souviens avoir lu, dans une revue scientifique, qu’à chaque fois qu’un homme apprend ou entend un mot nouveau, il se crée 15 000 nouvelles connexions dans son esprit. Si vous apprenez le mot table, cela vous renverra à des connotations liées à la nourriture mais aussi à la réunion, à la construction, etc. Cela part dans tous les sens. Puis vous apprenez un nouveau mot qui transformera de nouveau votre perception des choses. Quand on considère le niveau de français d’un jeune d’aujourd’hui de 18-20 ans et si on le compare à celui d’un jeune il y a 150 ans, il y a de quoi pleurer. Le français employé par le jeune de nos jours est creux, il sonne faux.

Le problème vient aussi de l’apprentissage du français, avec la réduction du nombre d’heures de cours, la disparition progressive de la dictée, la baisse du niveau général qui ne permet plus aux enfants de se concentrer, de lire et d’étudier des textes classiques, la concurrence des smartphones, du texte en format court, des applications comme Tik Tok, etc. qui ne requièrent plus la maîtrise de l’écrit.

En effet, le français s’apprend maintenant davantage par l’image que par l’écrit. La civilisation est en train de changer. Des Rimbaud peuvent-ils encore faire leur apparition de nos jours ? Je ne le crois pas. Je suis un scientifique et je me suis rendu compte que les savants que j’ai toujours admirés et que j’imaginais toujours très vieux étaient au contraire très jeunes : Évariste Galois avait dix-huit ans quand il a publié ses premiers travaux et cela a demandé dix ans pour bien les assimiler et les comprendre. Idem pour Isaac Newton, qui était d’ailleurs un savant complet : chimiste, médecin, mathématicien, physicien, opticien. Aujourd’hui, la société s’est reconstruite sur d’autres paradigmes ; le savoir est tellement immense qu’on ne peut plus avoir de savants complets, on s’est spécialisé, parfois à outrance. J’ai appris récemment qu’il y avait une nouvelle spécialité en chirurgie, celle de la paupière : vous suivez sept années de médecine et trois années de chirurgie, et il vous faut encore faire deux années pour devenir spécialiste de la paupière. On comprend la nécessité de se spécialiser, on comprend que l’économie prenne le pas sur la culture (il faut bien vivre, manger, se chauffer, etc.). Mais on en veut à l’État, aux savants et aux intellectuels d’être des moutons comme les autres.

La francophonie peut procurer des motifs d’espoir. Mais d’un autre côté, certains pays francophones veulent couper les ponts avec le français. Vous prenez l’Algérie en exemple, qui fait de la langue un outil politique et idéologique mais au détriment de son propre peuple. Vous écrivez ainsi que « l’Algérie n’a cessé de régresser » depuis qu’elle a voulu s’émanciper de la France. Paradoxalement, les Algériens n’ont-ils pas mieux compris que les Français l’importance de cet outil politique qu’est la langue ?

Dans la cour d’une école d’Alger, le jour de la rentrée, le 19 septembre 2023 (AFP)

Absolument. Les Algériens ont très mal vécu l’arabisation ; il ne s’agissait pas, en effet, de l’acquisition d’une nouvelle langue, mais d’une idéologie. C’était une façon de soumettre la population à l’islam. Il y a eu des réactions très saines parmi la population, avec de nombreuses manifestations. Il s’est créé des écoles parallèles, presque clandestines, sans compter le recours aux cours par correspondance. Des Algériens dépensent beaucoup d’argent pour permettre à leurs enfants de suivre de tels cours. Puis, l’Éducation nationale n’ayant plus les moyens de construire et d’entretenir des écoles, il s’est créé de nouvelles écoles privées qui ont rencontré beaucoup de succès. Les enfants vont toujours à l’école publique en journée, mais le soir, ils se rendent à l’école privée. Enfin, il y a des Algériens qui réagissent de manière extrême et qui émigrent pour pouvoir bénéficier d’une meilleure éducation. C’est la fuite des élites.

Vous vous élevez tout à tour contre le parisianisme, le jacobinisme et l’impérialisme, qui ont encouragé la fonctionnarisation d’une France inauthentique et en perte de valeurs. Les maux actuels sont-ils selon vous imputables aux idéaux de la Révolution française ?

Ce n’est vrai qu’en France, qui est un État jacobin. Partout ailleurs, nous ne retrouvons pas ce « parisianisme ». Washington, Londres, Berlin ou Madrid n’ont pas plus d’influence que cela sur les États ou régions qui composent les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne ou l’Espagne. Ce centralisme français est très assumé : tout se décide à Paris, où se concentrent les élites qui, seules, sont capables de donner les grandes orientations (politiques, économiques…) du pays, sans en référer aux « ploucs provinciaux ». C’est une logique dangereuse : quand les orientations sont bonnes, pourquoi pas, mais quand il s’agit, comme aujourd’hui, d’ériger la médiocrité wokiste en valeur d’autorité, cela devient mortifère. Paris impose une façon de penser qui reste étrangère aux Français de province, de la périphérie.

Vous posez un constat, celui du déclin de la langue. Vous évoquez également un passé glorieux et pas si lointain du français, langue d’un « pays bien quadrillé » dans des frontières, comportant une cinquantaine de langues, un patrimoine régional, un art de vivre etc. Vous ne datez pas exactement ce passé. À quand remonte-t-il ? N’est-ce pas une vision idéalisée de la France ?

On peut considérer qu’il s’agit d’une idéalisation, mais un consensus s’est formé à ce sujet. Partout en France, on vous rétorque : « c’était mieux avant ». Il y a un ressenti, qui peut être discutable, mais il y a aussi une réalité physique, mesurable, chiffrable. Prenons le cas de l’agriculture, qui est pour moi tant un arbre vivant avec ses ramifications qu’une civilisation. L’agriculture est le fondement même d’une civilisation. Eh bien la France agricole a disparu de nos jours. C’est maintenant une « corn belt », une agriculture intensive unifiée qui écrase les particularités, les spécificités. Nous avons une seule grande exploitation. Auparavant, nous comptions des milliers de fermiers héritiers et dépositaires d’une tradition artisanale, culinaire… qui faisaient la richesse, le bonheur et la renommée de la France, ce que Pagnol et tant d’autres ont chanté et que le monde voulait imiter. Maintenant, tout est industrialisé et robotisé, les fruits et légumes sont fabriqués en laboratoire par Monsanto, etc.

Vous indiquez qu’il faut retrouver le chemin de la grandeur, de l’éternité et de la beauté. Concrètement, quels moyens faudrait-il emprunter ?

Il est toujours possible de retrouver ce chemin. Tous les pays ont connu leurs hauts et leurs bas, c’est cyclique. Aux périodes de décadence succèdent les périodes de renaissance. En France, nous avons eu un Napoléon par exemple. Dans le monde musulman, ce fut Saladin. Ce général, qui est devenu sultan puis calife, est celui qui a repris Jérusalem aux chrétiens. Il était tellement chevaleresque que lors du siège de Jérusalem, qui fut une bataille terrible, il a permis aux assiégés de se faire approvisionner en eau. Ces derniers crurent que les tonneaux étaient remplis d’eau empoisonnée mais il n’en était rien. Une fois vaincus, les chrétiens ont pu repartir en prenant avec eux toutes leurs affaires, y compris leur argent, et il les a raccompagnés jusqu’en terre chrétienne. Il a donc été à l’origine d’un sursaut de grandeur chez le peuple arabe. Si ce sursaut n’existe pas, le peuple disparaît. Regardez les extraordinaires tribus indiennes des États-Unis (les Cheyennes, les Apaches…), qui avaient atteint la perfection dans leur civilisation. Une fois colonisés, les Indiens ont tout perdu et n’ont jamais retrouvé l’état naturel de leur grandeur. Quand je me suis rendu là-bas, j’ai souhaité rencontrer une des tribus du Dakota du nord, car un de mes compatriotes, Kateb Yacine, le plus grand écrivain algérien, avait dit à propos du français : « C’est un butin de guerre, il faut le préserver. » La langue du colonisateur signifiait pour lui une ouverture sur le monde. Il a compris qu’il était trop révolutionnaire pour l’Algérie et il a quitté le pays. Il s’est rendu au Viêt Nam, à Cuba, en Tchécoslovaquie, et enfin aux États-Unis, notamment au Dakota, où il a expliqué aux tribus indiennes qu’il fallait qu’elles retrouvent la grandeur pour leurs descendants. Il les a poussés à la révolution et il a finalement été expulsé. Cinquante ans plus tard, je m’y suis rendu à mon tour. Évidemment, le souvenir de Yacine s’était estompé. Je ne les ai pas appelés à se révolter, mais j’ai vu que la nation indienne était finie. Je ne vois pas comment un sursaut pourrait se produire.

Kateb Yacine

Il faudrait attendre un homme providentiel ?

Non, plutôt un état de grâce, un certain état d’esprit qui permet justement à cet homme providentiel de faire son apparition. Pour Bonaparte, ce sont les campagnes d’Italie et d’Égypte qui ont favorisé l’émergence de cette idée de grandeur, de nouvelle Europe, qui l’ont favorisé par la suite. De même pour De Gaulle. Cet état d’esprit, qui permette d’emporter l’adhésion de tout un peuple, en l’occurrence le peuple français, n’existe plus aujourd’hui.

Que pensez-vous de l’opuscule Le français va très bien, merci rédigé en 2023 par le collectif des Linguistes atterrés, dans lequel on peut lire par exemple que le français n’est pas menacé, ni même envahi par l’anglais ; au contraire, les deux langues sont en contact et s’enrichissent mutuellement depuis le XIe siècle ? Par exemple, derrière le verbe anglais to spoil, francisé en « spoiler », se trouve l’ancien français espoillier, issu du latin spoliare.

On peut tout à fait dire que les langues s’enrichissent. De fait, plus de la moitié des mots anglais ont une origine française. Le français s’est acclimaté et l’anglais a été hybridé, on pourrait presque dire, pour taquiner, que c’est une langue francophone. Mais l’inverse n’est pas vrai. Le français a été imposé tardivement comme langue nationale. D’un autre côté, le français a absorbé des mots étrangers sans influencer du tout la langue dont ils proviennent, par exemple l’arabe. Nous trouvons une multitude de mots d’origine arabe (comme algèbre, alchimie, alcool…). De nombreux mots scientifiques, de la chimie, de l’agriculture, proviennent de l’arabe car les grands savants comme Rhazès ou Avicenne ont été amplement traduits par les érudits et certains mots sont restés ; mais l’arabe n’a pas été influencé par le français et pour cause.

[1] Les BRICS+ sont un groupe de neuf pays qui se réunissent en sommets annuels : le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Iran, l’Égypte, les Émirats arabes unis et l’Éthiopie.

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