C’est à une méditation et à une expérience qui convoquent les sens que la comédienne et metteuse en scène Sarah Jalabert, en compagnie du musicien Fred Harranger, convie le public dans le spectacle « Quatrains de la rose ». Dans une ambiance propice à l’introspection et au recueillement (lumière tamisée, musique de bols chantants et autres instruments atypiques), la voix de la comédienne résonne et dit ses quatrains, parus dans le recueil éponyme, ainsi que ceux du poète Adonis, alors qu’apparaissent sur grand écran 248 photos de fleurs, symbolisant l’éclosion, la renaissance, l’épanouissement, le desséchement, l’harmonie, en un mot la beauté. La revue À Rebours est partie à la rencontre des deux artistes. Le spectacle se joue au théâtre de l’Épée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes, du 29 mai au 8 juin.

À Rebours : Sarah Jalabert, vous êtes autrice, comédienne, lectrice. Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre parcours ?
Sarah Jalabert : Mon parcours s’est toujours déroulé entre l’écriture et la scène. Je viens du théâtre ; à mes débuts, j’ai joué par exemple dans Phèdre de Racine sous la direction de Jean-François Rémi de la Comédie-Française, et dans Léonce et Léna sous la direction d’Emmanuel Demarcy-Mota, et j’ai très tôt mis en scène des textes d’auteurs, ainsi que les miens, que j’ai lus aussi à la radio car je me suis assez vite rendu compte que mon écriture appelait l’oralité, et sans l’une, je n’aurais jamais eu l’autre. J’ai ressenti le besoin de rattacher ma voix intérieure à ma voix extérieure, et cela ne pouvait passer que par l’écriture. Mon spectacle précédent s’intitulait « Rumî, immersion en poésie soufie ». Mais il est assez difficile de résumer mon parcours et de prévoir très longtemps à l’avance les spectacles que je vais mettre en scène car je fonctionne surtout à l’inspiration, qui naît de nécessités reliées à ce que je vis et ressens. Je mets en scène des poèmes mais aussi des nouvelles et maintenant presque toutes avec des musiciens. Le rapport à la musique est primordial. 
Si l’écriture appelle l’oralité, la poésie, elle, appelle la musique. Concevez-vous ces spectacles comme indissociables d’un accompagnement musical ?
SJ : J’ai souvent l’impression d’être dans une quête forcenée et permanente et, conjointement, les choses arrivent d’elles-mêmes, ce fut le cas de la musique. J’avais besoin d’une autre forme de dialogue, que je ne trouvais pas sur scène avec les comédiens. Quand on travaille avec eux, on est dans le même registre, ce qui pose des problèmes de place : qui occupe quelle place ? Alors qu’avec un musicien, cette question ne se pose pas. Chacun est dans son monde et un dialogue se crée, c’est cela qui m’intéresse. Mais j’aime aussi travailler avec les comédiens, évidemment !
Fred Harranger, partagez-vous cette conception du spectacle comme un dialogue entre différentes formes artistiques ?
Fred Harranger : Oui, j’ai pratiqué la musique avec des musiciens mais aussi des danseurs et des peintres. J’accompagne régulièrement des poètes pour des lectures musicales, avec un accompagnement improvisé. Ce qui m’intéresse, c’est de ne rien planifier et d’être dans l’instinct. Nous sommes en-dehors des formats (classique, jazz…), il faut créer quelque chose hors des formats habituels de la musique. Dans ce spectacle, qui se joue sur plusieurs dates, le cadre en lui-même ne changera pas mais il y aura des variations. J’ai déjà créé de la musique pour du théâtre, et en général le metteur en scène demande de la musique à tel moment, c’est convenu à l’avance. La musique adopte donc une certaine forme, mais à l’intérieur de cette forme, des évolutions sont toujours possibles, car rien n’est écrit et tout se joue sur le moment. Il ne faut pas donner l’impression qu’on fait tous les soirs la même chose.
Dans quel genre votre musique s’inscrit-elle ?
FH : Beaucoup de choses se mêlent ; j’utilise ainsi des instruments de musiques du monde, comme le ney (qui est une flûte oblique persane), une flûte irlandaise, un instrument à vent chinois (le hulusi) … et je m’en sers selon ma propre technique. J’invente une nouvelle manière de les jouer. Il y a une couleur « musiques du monde » mais aussi beaucoup d’improvisation. Parmi les musiciens qui sont des modèles pour moi se trouve Hermeto Pascoal, un musicien brésilien qui a joué avec Miles Davis et qui se produit toujours sur scène. Il joue avec tout ce qui lui tombe sous la main : bouteilles, poils de barbe, aspirateur du dentiste… Tout est prétexte pour faire de la musique. Il m’est déjà arrivé, suivant les endroits où je me trouve, d’utiliser le mobilier comme des vitres, des tables… tout ce qui peut résonner. J’ai recours également à l’eau dans ce spectacle-ci, à l’image des populations des îles du Vanuatu (où les femmes font des percussions sur l’eau) ou des Pygmées quand ils se rendent à la rivière. L’eau est un élément sonore qui permet de nombreuses possibilités. Je pense aussi, parmi les influences, au concerto pour percussions aquatiques de Tan Dun, un compositeur chinois. J’utilise aussi des bols chantants et d’autres outils inhabituels pour le spectacle.
Ce spectacle est une adaptation de votre recueil, Quatrains de la rose. Pourquoi des quatrains spécifiquement ?
SJ : Le spectacle reprend le nom du recueil en ajoutant en sous-titre : « une méditation ». Les quatrains sont formés de quatre vers mais leur particularité est d’avoir quatre pieds. C’est un carré parfait, dans une forme assez contraignante. Cela est venu d’une contrainte physique, le corps en sa blessure. À une certaine période de ma vie, je me trouvais dans un état accidenté et, pour m’en sortir, j’ai commencé à écrire des quatrains. Inconsciemment, j’avais inventé une forme qui me contenait dans un carré. Cela devait non pas me contraindre mais me libérer. J’y ai inséré des images, des émotions… qui m’embarquaient et ouvraient un espace, qui probablement manquait à mon corps. Je me suis livrée à cet exercice assez longtemps et cela m’a beaucoup aidée.
Qu’est-ce qui suscite en vous la nécessité d’écrire de la poésie ? Quelles circonstances particulières s’y prêtent ?
SJ : J’écris plutôt de la prose poétique. Je me sens même plus à l’aise dans le roman ou la nouvelle. Pour les Quatrains, la poésie est venue comme ça. Si je n’écris pas, je me sens mal. C’est toujours difficile d’expliquer ce qui déclenche cet état d’esprit.
FH : Cela vient parfois sans crier gare, en marchant dans la rue. Le bruit répétitif d’un train ou d’une machine peut me fournir un support et je me mets à former de la musique sur ce que j’entends.
SJ : Il y a une forme de communion et aussi un désir. Les premiers textes que j’ai écrits devaient être parlés. L’écriture est le lieu de la solitude mais aussi celui de la rencontre car on est avec le monde. Le besoin de relation et de communion, qui est chez moi insatiable et peu rassasié, s’exprime aussi par ce biais. Chaque mot que j’écris va son chemin. Ce spectacle est donc une expérience sensorielle en plus d’une méditation, qui concerne tous les sens.
Il y a justement une référence aux correspondances baudelairiennes. Dans la présentation du spectacle, vous écrivez : « les sens se nourrissent des parfums musicaux de la beauté ».
SJ : Davantage que Baudelaire, je dirais qu’il y a une influence directe d’Adonis, qui a écrit la préface du texte. Pour moi, il remet le monde à l’endroit. Il parle du monde à partir d’un angle de vue multiple. Il n’a pas qu’un regard, il a des yeux partout. À partir de l’expérience qu’il a, le monde se retourne et se voit autrement. C’est une influence majeure dans le temps présent. Il a aussi offert treize poèmes au recueil et qui sont dits dans ce spectacle.

« Ce que cette femme dit est l’histoire, par simples bribes et résonances, du corps en sa blessure et d’une rencontre avec les fleurs, la Rose en particulier. » Quel symbole la rose représente pour vous ?
SJ : La rose est mise en évidence dans le titre mais j’évoque de nombreuses autres fleurs aussi. La rose, c’est la reine des fleurs, le centre de l’univers, comme le disent certains courants philosophiques et religieux. J’ai eu une expérience particulière avec une rose il y a quelque temps : j’étais physiquement mal en point mais je ne pouvais pas me permettre d’arrêter de travailler ; un jour, je devais faire un enregistrement de livres audios, ce qui représente quatre à cinq heures de micro d’affilée pendant cinq jours. Il faut donc avoir un physique et une technique à toute épreuve, ce que je n’avais pas. J’ai fait les cent pas dans le jardin du studio puis j’ai vu une rose énorme. Je me suis approchée et j’ai plongé mon visage à l’intérieur. Le parfum de la rose est entré en moi de manière tellement forte que mes sens ont été très stimulés et cela m’a donné énormément d’énergie. J’ai changé d’état et j’ai pu m’atteler à cette tâche. Depuis lors, je me suis dit que les fleurs avaient un pouvoir caché.
Comment la musique peut-elle évoquer l’image de la fleur, qui est un élément inanimé et silencieux ?
FH : C’est en effet purement visuel, sans parler de son parfum. Avec Sarah, on a accordé de l’importance non à une fleur en particulier mais à un moment. Pour la partie où l’on voit des vidéos de fleurs en forme d’oiseaux, j’utilise une flûte avec une certaine mélodie, qu’on a mis un peu de temps à définir. J’ai aussi reproduit l’ambiance de la forêt et le bruit des feuilles sur lesquelles on marche au moyen d’un petit balai marocain en feuille de palmier et des appeaux pour les chants des oiseaux. Les oiseaux sont des animaux qui me fascinent, tant par leur capacité à voler que par leur chant et ça, Olivier Messiaen le savait très bien car, en plus d’être musicien et compositeur, il était aussi ornithologue. Ce qui m’étonne toujours, c’est de voir comment un animal aussi petit peut développer une intensité sonore aussi forte.
Il y a également du chant, on peut dire que ce sont des poèmes chantés.
SJ : Oui, il y a un petit moment de chant, où l’on chante tous les deux a capella dans une sorte de quête de la simplicité. C’est un poème qui me semble s’adapter plutôt bien à une comptine. La fleur représente la beauté et la simplicité, elle comprend une trace du divin mais aussi le salut au divin. Dans les poèmes, il y a de cela : la modestie des choses du quotidien qui sont approchées dans leur très grande beauté. C’est une expérience presque transcendantale. Tout est en résonance : nous sommes dans une unité globale. Plus je prenais les fleurs en photo, plus je me rendais compte qu’elles parlaient, qu’elles transmettaient quelque chose. Et cet effet se décuple par le biais de la musique et du poème.
La simplicité se retrouve aussi dans la mise en scène ; que souhaitiez-vous communiquer par ce choix ?
SJ : Les quatrains sont déjà tellement épurés dans la langue qu’il ne faut pas charger avec la mise en scène. Je suis tentée par l’épure et j’ai envie qu’il n’y ait pas d’obstacle : on doit entendre la simplicité et lui laisser la place.
FH : Le jeu musical est aussi simple et épuré. Avec les bols par exemple, j’exécute des mouvements très lents et entre deux sons, il peut se passer un certain temps où tout est suspendu. Dans les sons produits par les bols se trouve une infinité d’harmonies qui font vibrer différentes parties du corps et qui conduisent à un certain état de transe et de méditation. Il faut prendre le temps d’écouter ces harmonies.
SJ : Mais il n’y a pas que de la douceur, la blessure et la menace sont aussi présentes, avec des moments de tension matérialisés par le tambour par exemple. Mais l’espoir et la renaissance, que symbolisent les fleurs, et l’aspect irréductible de la beauté que rien ne peut éteindre et que les fleurs racontent sont là et font tout le mystère de ce spectacle.

Que souhaiteriez-vous que le public, en sortant de la salle, retienne de votre spectacle ?
FH : Je ne souhaite pas quelque chose en particulier, je préfère que chacun en retire ce qu’il veut ; certains privilégieront l’aspect visuel, d’autres le côté sonore. Chacun le perçoit différemment. Il y aura autant de façons de le voir que de spectateurs.
SJ : J’aimerais que cela entraîne le public dans une méditation, un état contemplatif. Une méditation réussie doit être nourricière et permettre à l’esprit de voyager après s’être remis en contact avec les choses les plus simples.
Le spectacle se joue à l’Épée de Bois. Une tournée est-elle prévue ? Pourquoi pas en plein air ?
SJ : Nous sommes en négociations avec certaines structures (des médiathèques et j’ai même contacté la Roseraie Princesse Grace à Monaco) pour poursuivre ce spectacle le plus longtemps possible. J’aimerais beaucoup l’organiser dans des lieux atypiques, en rapport avec les fleurs. On a pensé au plein air justement, avec un grand écran au milieu de la nuit, ce serait une très belle expérience.
FH : Cela poserait des questions en termes d’acoustique, qui est forcément différente en plein air. Quand on a commencé à travailler ce spectacle, on avait à disposition tout le matériel technique (vidéoprojecteur, écran…), on ne s’est donc pas posé la question de savoir comment il serait réalisé. À l’Épée de Bois par exemple se posent des contraintes qu’on n’avait pas prévues au départ, donc il faut toujours prendre en compte la spécificité du lieu où l’on joue. Le rythme du spectacle est particulier car il se fait en fonction des images qui apparaissent dans notre dos et le grand défi est de trouver le moyen de savoir où l’on en est par rapport aux images. Mais nous sommes prêts à relever le défi.