Patrice Duhamel : « La photo Pétain-Mitterrand est un secret qu’il ne serait plus possible de garder de nos jours »

C’est une photographie qui aurait pu provoquer un séisme politique et faire prendre à l’Histoire un tout autre tournant. Nous sommes le 15 octobre 1942, le gouvernement de Vichy, dirigé par Pierre Laval, s’est alors considérablement durci : lois antijuives, deuxième statut des Juifs, rafle du Vel d’Hiv, port obligatoire de l’étoile jaune… Un jeune homme ambitieux, délégué du Comité d’entraide aux prisonniers de guerre de l’Allier, rencontre ce jour-là le maréchal Pétain pour une entrevue de vingt minutes. Son nom : François Mitterrand. Une photo immortalisa cet instant. Disparue de la circulation pendant vingt ans, elle fut mise sous les yeux du général de Gaulle en 1965, puis sous ceux, successivement, de Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et enfin Jacques Chirac. Elle resta connue d’un cercle très restreint de décideurs politiques, jusqu’à son dévoilement public sur la couverture du livre de Pierre Péan, Une Jeunesse française, en 1994. Comment cette photo, arme potentiellement dévastatrice, put-elle rester dissimulée pendant cinquante-deux ans ? Pourquoi les trois premiers présidents de la Ve République puis le premier ministre de la première cohabitation ne l’ont-ils jamais utilisée pour briser la carrière du chef du puissant Parti socialiste ou ternir durablement son image ? C’est à ces questions que Patrice Duhamel répond dans son ouvrage, enquête historique aux allures parfois romanesques, La Photo, aux éditions de l’Observatoire, ainsi que dans l’entretien qu’il a accordé à la revue À Rebours.  

À Rebours : L’objectif de votre ouvrage ne consiste pas à relater le parcours de Mitterrand sous Vichy ; il explore plutôt la manière dont une photo aurait pu constituer un moyen de pression politique et évoque les raisons pour lesquelles elle n’a jamais été utilisée. Dans un premier temps, comment la publication de cette photo en couverture d’Une Jeunesse française de Pierre Péan en 1994 a-t-elle été accueillie par le personnel politique, la presse et les Français en général ?

Patrice Duhamel : Vous pourriez même ajouter « dans le monde » car cette photo a suscité des réactions dans d’autres pays. Je connaissais bien Pierre Péan, qui était un peu plus âgé que moi, nous avions été journalistes économiques ensemble (lui à l’agence France-Presse et moi à l’ORTF). Nous avions à ce titre couvert les premiers chocs pétroliers et avions effectué de nombreux voyages de négociations entre producteurs et consommateurs de pétrole. Je savais depuis quelque temps qu’il travaillait sur ce livre, en collaboration avec Mitterrand lui-même (ce qu’il est important de noter, car ce dernier ressentait le besoin de s’expliquer sur cette période avant la fin de sa vie politique et de sa vie tout court). J’ai su que la photo était en couverture quelques semaines avant la parution du livre à l’été 1994. Je connaissais le parcours de François Mitterrand par le biais de ce que certains auteurs et la presse avaient écrit sur lui et son passé, mais j’ignorais totalement l’existence de cette photo. J’avais appris, dans les années 70 et le début des années 80, par diverses sources politiques (à savoir les socialistes, les giscardiens et les chiraquiens, qui étaient les trois principales forces à cette époque) qu’une bombe politique concernant François Mitterrand existait. Or, je pensais au départ qu’il s’agissait de sa fille cachée, ce que j’avais justement découvert au début de son premier septennat. Ma première réaction fut la surprise et ma seconde a consisté à me demander comment cette photo avait pu rester secrète pendant cinquante-deux ans (et vous avez raison, c’est bien là le sujet du livre, et non le parcours de Mitterrand, même si je suis obligé de contextualiser dans le premier chapitre). Quel aurait été l’impact de sa publication ? Au mieux, cela aurait affaibli Mitterrand, au pire elle l’aurait tué politiquement, surtout dans les années 60 et 70. En 1965, de Gaulle la découvre, nous sommes alors très près du premier tour de la présidentielle (la première au suffrage universel direct). Il aurait pu la publier dès le lendemain et détruire la carrière de Mitterrand, car le contexte relatif à la guerre était encore très sensible, vingt ans après l’armistice. De même sous Pompidou et Giscard. Ensuite, sous les deux septennats Mitterrand, cela serait devenu compliqué car plus l’on s’éloigne de l’événement en lui-même (la Seconde Guerre), moins l’on se sent concerné directement.

© Hannah Assouline

L’intéressé lui-même ne savait pas que cette photo ferait la couverture du livre auquel il avait pourtant collaboré. Comme je l’explique, elle avait été récupérée par Péan peu de temps avant la publication et tout à fait par hasard. Mitterrand a été très désagréablement surpris, même si figurait également sur la couverture son portrait en Morland (son pseudonyme dans la Résistance). Réaction de surprise aussi pour tous les médias et les politiques et Mitterrand a été étonné par l’ampleur de cette déflagration, à un tel point qu’il a été obligé de se justifier dans le cadre d’une émission de télévision. Les socialistes ont été ébranlés ; ses proches ont expliqué qu’il s’agissait d’une vieille histoire qui ne devait pas faire oublier qu’il avait été résistant, d’autres ont été beaucoup plus critiques comme Lionel Jospin, Pierre Moscovici ou Manuel Valls. Cela a été énormément commenté dans les médias et a suscité des répliques, comme pour les séismes, avec des enquêtes de journalistes, d’historiens… Ce qui était peu connu à l’époque, c’était sa proximité avec Pétain, qui explique comment il a pu obtenir un entretien de vingt minutes à un moment où le maréchal, âgé de 86 ans, limitait fortement ce genre de rencontres. Cette photo a été prise à l’occasion d’une manifestation caritative en faveur des prisonniers de guerre mais Pétain ne recevait plus beaucoup, donc c’est une rencontre signifiante.
Enfin, dans les grands pays occidentaux, cette photo a aussi été largement commentée. On connaissait le parcours de Mitterrand durant la guerre dans les grandes lignes mais cela restait peu connu dans le détail.

Le passé vichyste de Mitterrand (et l’octroi notamment de la Francisque) n’était un secret pour personne, au moins depuis la publication de François Mitterrand ou la tentation de l’histoire de Franz-Olivier Giesbert en 1977. Des photos où il apparaît à la manifestation de l’Action française « contre les métèques » le 1er février 1935 existaient également. Pourquoi cette photo en particulier aurait pu lui être nuisible ?

Il n’y avait pas de mystère sur son parcours, par exemple sur sa Francisque (un débat qui l’opposait à un député gaulliste avait eu lieu au Parlement sous la IVe République à ce sujet, et Mitterrand avait d’ailleurs réfuté l’attribution de cette décoration). Ce n’était pas le seul parmi le personnel politique à s’être compromis, mais il a tout fait pour la cacher. En 1969, il écrit un livre de questions-réponses intitulé Ma Part de vérité, avec mon frère aîné (donc je connais très bien ce livre) ; il en dira, des années plus tard en privé, que ce n’est pas sa part de vérité mais sa « part de sournoiserie ». Il écrit ainsi : « Rentré en France [après son évasion courageuse en 40 du stalag où il était prisonnier], je deviens résistant sans problème déchirant. » Ce livre devait lui permettre de rebondir après la manière maladroite dont il avait géré les événements de 68. Certes, il y a eu les livres de Giesbert et de Catherine Nay, mais la photo elle-même et les révélations de Péan n’étaient alors connues de personne.

De votre côté, comment vous êtes-vous documenté ? Car votre travail remonte à plusieurs années et a été alimenté notamment par des entretiens avec des acteurs de premier plan qui ont pris part directement à ce secret d’État (Jacques Chaban-Delmas, Olivier Guichard, Charles Pasqua, Pierre Messmer, etc.). Aviez-vous depuis très longtemps l’intention d’y consacrer un livre ?

Quand j’ai vu cette photo, je n’avais encore jamais écrit de livre (mon premier a été rédigé en 2010, avec mon frère Alain, à mon départ de France Télévisions, et portait sur les relations entre les présidents de la République et les médias[1]). J’avais été tellement surpris par le secret qui l’avait entourée que, chaque fois que je rencontrais une personnalité qui aurait pu être impliquée dans cette histoire ou qui avait côtoyé les principaux protagonistes, je lui posais la question de la photo et de sa dissimulation. J’ai conduit de nombreux entretiens au fil du temps à ce sujet mais mes responsabilités d’alors à la tête de Radio France et de France Télévisions ne me laissaient pas le temps de mener cette tâche à bien. Mais il y a deux éléments qui m’ont vraiment incité à écrire ce livre. D’abord cette anecdote, qui n’en est pas vraiment une ou alors avec un A, que j’ai apprise il y a environ cinq ans et que je mets en exergue : il s’agit du jour où Pompidou, alors directeur de cabinet de De Gaulle pendant sa traversée du désert, annonce à ce dernier que Pétain est mort. Il lui dit : « C’est une page qui se tourne », ce à quoi de Gaulle répond : « Détrompez-vous, cette page ne se tournera jamais. » J’ai relié cela à la montée de l’antisémitisme à laquelle on assiste depuis quelque temps. Le second élément, c’est le fait qu’on me demande régulièrement comment j’explique l’évolution de la fonction présidentielle de De Gaulle à Chirac en comparaison des nouvelles générations, de Sarkozy à Macron ; j’ai alors eu un déclic, qui n’est certes pas original : je me suis dit qu’il existait une énorme césure entre les générations qui ont connu la guerre et celles qui ne l’ont pas connue. Les premières ont intégré le tragique de l’Histoire et avaient une manière de gérer (avec leurs qualités et leurs défauts) la fonction présidentielle qui était quand même un cran au-dessus. Si nous ajoutons à tout cela les réseaux sociaux, les chaînes d’information et le quinquennat (qui est l’exact contemporain du grand bouleversement de l’information), nous passons à d’autres profils de président mais surtout de présidence. En repensant alors à cette photo, il m’est apparu évident que garder un tel secret ne serait plus possible de nos jours. Tout d’abord, je ne pense pas que les hommes d’État d’aujourd’hui l’auraient conservée sous la main, ils l’auraient fait fuiter ; et la société médiatique, qui n’est plus du tout la même, l’aurait tôt ou tard dévoilée. C’est ce que j’explique dans l’épilogue du livre : combien de temps un document analogue, mettant en cause historiquement et de manière importante une personnalité publique, et a fortiori un opposant politique (je ne parle pas du dévoilement de petits secrets intimes), pourrait rester caché de nos jours ? Un mois ? une semaine ? 24 heures ?

La date à laquelle cette photo a été prise a son importance puisqu’elle immortalise une rencontre qui a eu lieu le 15 octobre 1942. Or, comme vous le dites, Mitterrand ne pouvait pas ignorer le durcissement du régime à cette époque-là, notamment en ce qui concerne le statut des Juifs, malgré ses dénégations. Il faut dire que les arguments pour sa défense, ceux qu’il a avancés avant mais surtout après le dévoilement de la photo, ne sont guère convaincants car il connaissait bien l’administration de l’intérieur, pour y travailler. Estimez-vous que Mitterrand était un maréchaliste convaincu ? Ou bien un opportuniste, même si l’avenir de Vichy commençait déjà à s’assombrir ?

Le 15 octobre 1942, c’est trois mois après la Rafle du Vel d’Hiv’, cela vient donc après les lois antijuives de 40 et 41 (à noter qu’elles ne concernaient pas seulement les juifs étrangers, comme l’a prétendu à tort Mitterrand dans son interview avec Elkabbach en 1994), la poignée de mains de Montoire, l’entrée en guerre des États-Unis, etc. A cette époque, Mitterrand n’est pas simplement maréchaliste, il est sincèrement pétainiste. Le maréchalisme, c’est un attachement à la personne du Maréchal (en souvenir notamment de Verdun) ; le pétainisme, c’est une adhésion à tout ou partie des préceptes de la Révolution nationale (l’antisémitisme, la xénophobie, l’ordre moral…). Mitterrand n’est ni antisémite ni xénophobe mais il adhère à l’ordre moral, il s’en est expliqué ; il était issu d’une famille très marquée à droite. Il avait ainsi des relations avec des responsables de la Cagoule, comme Gabriel Jeantet, un de ses deux parrains pour l’attribution de la Francisque. Sur Pétain, il écrit à l’un de ses contacts : « J’ai vu le Maréchal hier au théâtre, quel vieillard magnifique ! » J’ai essayé de faire en sorte que mon livre soit factuel et non polémique. Peu après la prise de la photo, il glisse petit à petit de l’autre côté et se rapproche d’organisations qui s’occupent de faux papiers pour les résistants qu’il a connues durant l’été 42. Cette activité se fait en liaison avec le régime de Vichy qui déroule une politique de séduction et de propagande auprès des prisonniers de guerre. La rupture avec Vichy est actée en février-mars 43, où il entre officiellement en résistance et devient Morland. À ce moment-là, il est tout aussi sincèrement résistant qu’il a été sincèrement pétainiste, aucune personne sérieuse, parmi ses partisans et ses ennemis, ne peut le contester. C’est un exemple de ce que les historiens appellent un vichysto-résistant.  

Il a toujours eu des relations troubles avec Pétain, dont il a fleuri plusieurs fois la tombe. Pour l’historien André Kaspi (propos repris dans le Syndrome de Vichy de Henry Rousso en 1990), « le Pétain collaborateur de 1940-1944 n’a pu égarer les Français et en convaincre bon nombre de le suivre que parce qu’il bénéficiait du prestige du Pétain de 1914-1918. L’un n’aurait pas existé sans l’autre. » La distinction entre les deux Pétain est donc artificielle et Mitterrand ne pouvait pas ne pas savoir que les deux figures de Pétain sont indissociables. Est-ce aussi votre avis ?

Avant la libération de Paris, Pétain délivre un discours à l’Hôtel de Ville et la foule est encore très dense. Jusqu’au bout, une grande partie du peuple français reste attachée à Pétain, soit par maréchalisme, soit par pétainisme. Serge Klarsfeld a retrouvé il y a quelques années des archives montrant que Pétain a fait lui-même du zèle sur les lois antijuives, il est allé au-delà de ce que lui demandait le Reich. Et depuis la sortie du livre de Robert Paxton en 1973, nous sommes passés à une période où tous les historiens contemporains (Kaspi, Wieviorka, Azéma, Rousso…) considèrent que la responsabilité de Pétain est incontournable et indiscutable. Il n’y a plus de débat possible.

Une autre photo existe, qui est publiée dans le Savoir des victimes de Laurent Joly (sorti en janvier 2025), où l’on voit là encore Mitterrand avec Pétain, vers février-mars 1942 (on aperçoit l’amiral Fernet et Henry du Moulin de Labarthète, qui quitte ses fonctions de directeur de cabinet de Pétain en avril 1942).

Cette photo est prise au moment où Mitterrand vient d’arriver à Vichy (à la mi-janvier). Il s’est évadé, passe la ligne de démarcation, va voir des amis dans le sud puis retourne à Jarnac voir sa famille et enfin revient à Vichy. Cette photo n’est pas compromettante en tant que telle. On voit qu’il est aux premières loges mais ce n’est pas la poignée de mains où il est obséquieux et impressionné dans un tête-à-tête de vingt minutes. Il dira plus tard à Georges-Marc Benamou : « Ah, ces vingt minutes à l’hôtel du Parc ! », sous-entendant qu’on en fait des tonnes à ce sujet. Cette photo prouve qu’il est très présent à Vichy et qu’il est intégré au système. Il est ambitieux, intelligent et charismatique. Certains de ses camarades de l’époque ont rapporté que lorsqu’il arrivait quelque part, il se passait toujours quelque chose.

François Mitterrand en bas à droite

En 1965, la photo est présentée à de Gaulle par Roger Frey, ministre de l’Intérieur. De Gaulle qualifie à cette occasion Mitterrand « d’arsouille », alors que ce dernier l’avait comparé à Hitler, Mussolini et Franco, mais il souhaite préserver l’image du président et ne l’utilise pas. Cela montre toute l’ambiguïté des relations entre ces deux hommes.  

De Gaulle disait aussi qu’il ne ferait pas « la politique des boules puantes », pour justifier le fait qu’il n’aurait pas recours à cette photo dans son combat politique. Il a également eu ce mot extraordinaire et à double sens : « Imaginez qu’un jour François Mitterrand devienne président de la République, je ne veux pas affaiblir la fonction présidentielle. » Elle est extraordinaire de hauteur de vue, il donne la priorité à l’intérêt général sur les calculs politiciens et partisans. Elle montre aussi que, bien qu’il détestât Mitterrand (à chaque fois qu’ils se voyaient, la réunion se déroulait très mal) et qu’il n’ait rien de commun avec lui, il était intrigué et intéressé par ce personnage. Il reconnaît qu’il y a quelque chose dans sa personnalité qui lui permettrait d’être président et dans la bouche de De Gaulle, ce n’est pas rien.

De Gaulle et Mitterrand ne s’entendaient pas, en effet. Ainsi, Alain Peyrefitte, dans le tome II de C’était de Gaulle, raconte leur première entrevue qui se passe mal, Mitterrand étant soupçonné d’être un agent double. Pourtant, l’historien Jean Lacouture s’étonne de la version des faits d’Alain Peyrefitte : « Il y a une incohérence totale entre ce portrait que de Gaulle dresse de Mitterrand fin 1943 et le rôle très important qu’il lui assigne six mois plus tard en le nommant au ministère des Anciens combattants. » Comment expliquer cette apparente contradiction ?

C’est assez compliqué, historiquement. Quand Peyrefitte lui rapporte que Mitterrand s’enorgueillit d’avoir été ministre dans le gouvernement de la Libération, de Gaulle se récrie, dit que c’est un imposteur et qu’il n’a été nommé secrétaire général qu’à titre intérimaire, le vrai ministre étant Henri Frenay. Leur deuxième rencontre est assez amusante puisque de Gaulle lance à Mitterrand : « Encore vous ! ». C’est une période où la stratégie de De Gaulle, qui se poursuivra plus tard et expliquera largement son élection en 65, se définit par le rassemblement le plus large possible. Le Mitterrand qui vient le voir à Alger en 43 après avoir rompu clairement avec Vichy et être passé par Londres a le défaut, aux yeux de De Gaulle, d’être giraudiste. Giraud étant l’homme des Américains, qui considéraient de Gaulle comme un individualiste autoritaire et trop indépendant.

Élection présidentielle de 1965

Vous écrivez que ne pas utiliser la photo permet à Mitterrand de conserver et même renforcer sa place sur l’échiquier politique. Si de Gaulle n’a pas transigé avec ses principes en restant la figure du commandeur, peut-on dire aussi qu’il n’a pas anticipé le fait que la Ve République pouvait, à l’instar de la IVe, être éclaboussée par des scandales, comme l’affaire Markovic qui a touché Pompidou et son épouse ?

Les présidents de la Ve se sont déjà laissé aller à des coups bas ou des polémiques. Mais sur une décision aussi importante, c’est l’intérêt général qui prévaut. Pompidou, que j’ai un peu connu, évoquait souvent cette phrase de De Gaulle : « De Gaulle me disait toujours : l’intérêt général, l’intérêt général, l’intérêt général ! Le reste n’a pas d’importance. » Et quand de Gaulle lui recommandait d’être plus dur (car il estimait que Pompidou n’était pas assez autoritaire), ce dernier pensait : « J’essaye, mais j’ai du mal. » Ce n’était pas sa nature. Sur les grandes polémiques et les affaires douteuses, vous avez raison de mentionner l’affaire Markovic, déclenchée à l’automne 68 et que je connais très bien. On utilise alors l’assassinat d’un jeune truand yougoslave qui travaillait avec Alain Delon pour affaiblir Pompidou en mettant en cause sa femme de manière ignominieuse par des photos truquées. Il est tellement marqué par cette expérience qu’il s’est juré de ne jamais tremper dans ce genre de procédés. C’est une des raisons pour lesquelles (et c’est une scène que je raconte dans le livre) Pompidou, quand il s’interroge sur la photo quelques mois avant les législatives de mars 1973 qui s’annoncent compliquées pour la majorité présidentielle, convoque Jacques Chirac, alors son ministre de l’Agriculture qu’il adore (et réciproquement, Chirac a une dévotion pour Pompidou), car il veut un témoin de ce qu’il s’apprête à faire ; il lui parle quelques minutes de ce document et finit par le jeter de manière théâtrale dans le feu de cheminée en disant : « Voici ce qu’il faut faire de ce genre de document avant d’avoir la tentation de s’en servir. » Dans la décision de Pompidou, il y a la jurisprudence de Gaulle (on ne rouvre pas les fractures et les plaies de la période de la guerre) mais il y a aussi les séquelles de l’affaire Markovic. Il en veut beaucoup à de Gaulle de ne pas l’avoir soutenu publiquement, ce dernier s’estimant au-dessus de tout cela.

La photo fait l’objet d’un pacte entre Giscard et Mitterrand lors des législatives en 1978, le second s’apprêtant à être premier ministre du premier et l’épargnant dans cette optique. N’est-ce pas là un exemple de combine où le duplice Mitterrand trahit presque le PCF ?

Georges Pompidou et Jacques Chirac lors des accords de Grenelle en mai 1968

C’est davantage qu’une combine. C’est une révélation absolue. Je suis tombé sur ces archives par hasard, car j’ai eu accès aux archives personnelles de Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur et plus proche ami et conseiller de Giscard. Je cherchais des renseignements sur la photo ; en effet, Giscard avait été informé de son existence par de Gaulle et Pompidou mais c’est Poniatowski qui la lui a apportée en 1973. Et j’ai donc trouvé les comptes rendus des rendez-vous secrets entre Poniatowski, représentant Giscard, et Mitterrand pour sceller un pacte confidentiel de non-agression en vue des législatives de 78 qui, plus encore que celles de 73, représentaient un danger pour la majorité. Tous les sondages prévoyaient une alternance et la première cohabitation de la Ve République. Ils ont organisé à cette occasion la probable cohabitation. Mitterrand fait savoir à Giscard que s’il le laisse appliquer son programme, il pourra contenir voire affaiblir le PCF et ne s’attaquera pas à lui. C’est très intéressant historiquement qu’il puisse dire cela à ce moment-là, avant qu’il n’arrive au pouvoir. Et de son côté, Giscard dispose si besoin d’une arme secrète, cette fameuse photo.

Les dernières fois où la photo aurait pu sortir, c’est lors des législatives de 86 et la présidentielle de 88. Chirac refuse également en disant que « ce ne serait pas convenable » et pas en accord avec l’image qu’il se fait du président. Pourtant, Mitterrand n’a pas retenu ses coups contre lui, ce qui a choqué Chirac comme vous le rappelez. Ce dernier a-t-il à votre avis fait preuve de naïveté ? Ou a-t-il manqué de courage politique ?

« Ce ne serait pas convenable » est l’une de ses phrases récurrentes, il la prononçait souvent. Il y a trois éléments qui interviennent dans la décision de Chirac : d’abord le souvenir de l’épisode Markovic (Pompidou étant son père spirituel, politiquement et personnellement) ; ensuite, ce que disaient de Gaulle et Pompidou de la dignité de la fonction présidentielle ; enfin, le fait qu’il est très impressionné par Mitterrand : il le combat mais il ne va pas au-delà d’une certaine limite. Il aurait pu, par exemple, déclencher une énorme crise politique en démissionnant au début de la première cohabitation, car Mitterrand refusait de signer les ordonnances. Une autre majorité aurait été introuvable. Il a pourtant refusé. Il y a du romanesque dans l’histoire de cette photo ; ainsi, Mitterrand ne savait pas que de Gaulle, Pompidou et Giscard étaient en possession de la photo. En revanche, étant au pouvoir et compte tenu des liens entre Charles Pasqua et Michel Charasse (conseiller et ministre de Mitterrand), il ne pouvait pas ne pas savoir que Chirac disposait de la photo et qu’il avait choisi de ne pas l’utiliser. Moyennant quoi il a soutenu Chirac en creux en 1995, contre Balladur au premier tour et même Jospin au second.

Cette photo a-t-elle été évoquée lors de la présidentielle de 95 ?

Giscard d’Estaing et Mitterrand le 11 mai 1974 lors du débat d’entre-deux tours

Elle était devenue publique mais elle n’a pas joué de rôle particulier et n’a pas été évoquée. Jospin avait eu des mots très durs contre cela ; il avait dit par exemple : « On voudrait rêver d’un itinéraire plus simple et plus clair pour celui qui fut le leader de la gauche française des années 1970 et 1980. » Et Chirac n’avait aucune raison d’utiliser cette photo à ce moment-là.

Vous avez dit dans un entretien que la photo de Mitterrand et Pétain, c’est cinquante-deux ans de mensonges. Cela pourrait-il écorner encore un peu plus l’image de la politique et des hommes qui la font ?

Je suis d’accord mais je crois que Mitterrand, en raison de sa personnalité complexe, trouble et machiavélique, était très impressionnant. Je peux en témoigner personnellement. Sa relation avec Pétain a énormément choqué les gens. Quand je rencontre des lecteurs, les deux tiers me disent que s’ils avaient su, ils n’auraient pas voté pour lui et un tiers argue du fait qu’il était comme ça, que c’est de l’histoire ancienne et qu’il était malgré tout devenu résistant. Sa personnalité est tellement mystérieuse que, même si cela a beaucoup écorné son image et sa mémoire, je ne pense pas que les gens relient cela à la manière dont se déroule aujourd’hui le débat politique. En revanche, j’ai énormément de retours sur la comparaison entre le niveau du débat d’alors et celui d’aujourd’hui.

Vous évoquez en conclusion la transparence des médias. Faut-il tout dire ? Faut-il s’en féliciter ?  

Je suis de la vieille école, je mets une barrière sur tout ce qui concerne la vie intime. J’ai su (et je n’étais pas le seul) au début des années 80 que Mitterrand avait une fille cachée. Je n’ai jamais utilisé cette information. Il m’arrivait d’en parler à des amis mais sous le sceau du secret. Cela a fini par se savoir publiquement quelques semaines après la sortie du livre de Péan ; cette fuite est sans doute liée à cela pour faire diversion. Concernant une photo de cette nature, si les journalistes l’avaient eu en leur possession, je pense qu’ils l’auraient publiée et auraient demandé à Mitterrand dans quel contexte cette rencontre avait eu lieu, etc. Elle est historique. Je rencontre des hommes politiques qui me disent que les présidents successifs ont eu raison de ne pas y avoir recours, d’autres, au contraire, estiment qu’ils ont eu tort (y compris chez les socialistes…). C’est assez partagé. Mais ce qu’il faut retenir, c’est la hauteur de vue de certains hommes d’État, qui n’en est que plus honorable si l’on dresse une comparaison avec le niveau de la politique actuellement.

[1] Cartes sur table, avec Alain Duhamel, éditions Plon, 2010

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