René Fallet et Michel Houellebecq, Janus impensé

René Fallet et Michel Houellebecq semblent incarner une passerelle littéraire commentant les mutations de la désindustrialisation et la métropolisation de la France depuis la fin des Trente Glorieuses. Si le premier s’est résolument plongé dans la décomposition de la France périphérique bien avant que la formule ne soit à la mode, Michel Houellebecq s’est à l’inverse intéressé au quidam pris au piège de la vie citadine rythmée par la monotonie d’une carrière réussie mais sans relief. Tandis qu’« au village sans prétention il n’y avait plus rien », la ville et ses secrets n’offriraient rien de plus qu’un « libéralisme sans frein », producteur d’une « paupérisation absolue » grâce à un système de différenciation aussi bien économique que sexuel, introduisant la compétition voulue par le Marché jusque dans le lit du quidam.

René Fallet et Michel Houellebecq semblent à première vue se compléter, mais bien qu‘ils abordent exactement les mêmes problématiques, un dualisme les oppose précisément là où ils se rapprochent. Si la décomposition nationale est un sujet traité dans leurs romans respectifs, là où René Fallet fait preuve d’un désenchantement progressif au fil de ses romans, Michel Houellebecq ne semble que réécrire la même histoire avec les mêmes personnages en pleine crise de la quarantaine.

Or, chez René Fallet, il y a eu une période d’insouciance : celle du Triporteur ou encore du Braconnier de Dieu, France chantée par son meilleur ami, Georges Brassens. Qu’il s’agisse de cette « veine beaujolais » joyeuse et paillarde ou de sa « veine whisky » qui nous a livré Paris au mois d’août, cette France-là, que nous connaissons à travers les clichés d’un Robert Doisneau ou de Henri Cartier-Bresson, a en réalité très peu évolué entre la fin de la Première Guerre mondiale et le début des Trente Glorieuses. Cette période de prospérité économique n’a cependant pas été sans provoquer ce que Pasolini n‘eut pas peur de qualifier de « mutation anthropologique » ou encore de « génocide culturel ». Tandis que le développement technique faisait entrer le pays dans la modernité, le gouvernement fit la joie de Ricard au détriment des paysans qui distillaient leur propre goutte, poussant les consommateurs vers les supermarchés qui sortaient de terre comme des champignons sur le bitume tout frais. L’électroménager s’invitait dans les foyers et enfin, les survivants de 1914 commencèrent à être remplacés par une nouvelle génération de Français éduqués au confort et dont la seule mission fut de se débarrasser du vieux monde encombrant de ses parents au profit des bombances promises par la société de consommation. C’est justement cette « mutation anthropologique » qui va s’insinuer peu à peu dans les écrits de René Fallet. De même que le Paris chanté par Aznavour cède sa place à l’ordre étendu du béton dans Le Beaujolais nouveau est arrivé, l’image d’Épinal de la France rurale et joyeuse mise en scène dans le film dont Darry Cowl tient la vedette fait place au silence cémétérial de villages abandonnés dans La Soupe aux choux. Pourtant, jamais René Fallet n’aura laissé transparaître de cynisme derrière sous sa plume. S’il préféra la dignité des vaincus, l’écrivain aura toujours fait de la joie de vivre de ses personnages la véritable subversion que l’ordre spontané n’arrive pas à soumettre. Tout inadaptés qu’ils sont, ils font justement de cette inadaptation leur résistance face à ce « grand cadavre mort du monde moderne ».

René Fallet

Inadaptés ou irréductibles ?

De même que René Fallet s’inscrit dans le roman populiste en mettant à l’honneur des protagonistes issus des masses populaires — avec une particularité bien à lui, puisque « c’est parmi les vieux de plus de soixante-dix ans qu’il cherche ses héros »[1] — Michel Houellebecq ne paraît s’intéresser qu’à des cadres, petits-bourgeois et autres citadins à la vie professionnelle bien établie, bref, des gens bien comme il faut. Ceux-ci vivent une crise existentielle dont le lecteur saisit vite qu’il s’agit davantage d’un ennui profond issu d’une vie sans intérêt. Quasiment sociopathe, l’archétype du protagoniste établi par Houellebecq ne varie pas d’un roman à l’autre, qu’il soit ingénieur ou peintre. Il est un cas d’école dont Bourdieu a noirci des pages entières. Disposant d’un capital culturel qui n’a d’égal que celui de son compte bancaire, il vit dans les beaux quartiers de Paris. Contrairement aux personnages fleuris de René Fallet, ceux de Houellebecq ont une vie rangée assortie d’une carrière professionnelle si enviée que lorsqu’un vague-à-l’âme les pousse à prendre du recul au point de démissionner, comme le protagoniste malgré lui des Particules élémentaires, il provoque l’incompréhension de son supérieur hiérarchique. S’il est aussi inadapté au monde moderne, cet archétype-là n’oppose pas de résistance vivante comme un vieux paysan imaginé par René Fallet. Il se laisse au contraire totalement happer par lui. Sa frustration sociale tient précisément à l’échec de son intégration au sein de cette société de marché dont il tire une amertume certaine, contrairement aux joyeux lurons qui font de leur inadaptabilité un acte de résistance comme dans Le Beaujolais nouveau est arrivé. C’est d’ailleurs dans ce roman que le lecteur trouve un des personnages de René Fallet qui ressemble le plus à ceux de Michel Houellebecq, lui permettant de mesurer combien ils diffèrent l’un de l’autre en décrivant une réalité  pourtant identique. Paul Debedeux, jeune cadre ayant perdu sa dynamique, a été vampirisé par la culture étendue du travail que le capitalisme a su tirer de son meilleur ennemi communiste.

Cadre dans l’aéronautique mais névrosé comme une âme en peine houellebecquienne, il vit dans un spacieux appartement dont il ne sort que pour s’échouer dans son bureau où il peste quotidiennement contre son charme ravageur de quadragénaire qui lui permet d’empiler les relations adultères à l’insu de son plein gré. Là où le lecteur peut suivre les pérégrinations sexuelles quelque peu pitoyables de Bruno dans Les Particules élémentaires, Paul Debedeux ne souhaite au contraire qu’en finir avec ce succès qui le tourmente alors qu’il était censé adoucir l’échec de son mariage. Si Debedeux prend toutefois la même décision de quitter son emploi, c’est non pas par lassitude en espérant que les augures s’adressent à lui, mais parce qu’il se retrouve brusquement confronté à des souvenirs qu’il croyait à jamais enfouis dans la nuit de sa jeunesse lorsqu’il ouvre la porte du Café du pauvre où l’action principale du roman se déroule. Prenant la mesure de son aliénation par un travail qui a failli lui coûter son âme, Debedeux va renoncer à cet « argent trop cher gagné » en se joignant à la joyeuse bande incarnée par Camaldule, Poulouc, et Captain Beaujol. Retranchés dans le dernier pré-carré d’un Paris populaire aujourd’hui disparu, ils incarnent une force irréductible face au progrès éteignant le monde. Contrairement au neurasthénique d’Extension du domaine de la lutte qui se lance sans l’admettre dans une reconquête de lui-même telle qu’elle serait recommandée par un manuel de développement personnel, René Fallet fait en quelque sorte reprendre à ses personnages leur vie en main. C’est notamment le cas dans Les Vieux de la vieille où, bien qu’internés dans un hospice, Baptiste, Blaise et Jean-Marie refusent de se conformer aux règles en organisant des beuveries clandestines ou en se confrontant au personnel. Cette révolte, fruit de leur refus de s’adapter à ce nouveau monde qui traite la vieillesse comme une contrainte, a pour conséquence d’arracher les autres pensionnaires de leur torpeur. Loin de simplement semer le chaos, ils jettent à bas la catallaxie[2] dont l’hospice est l’émanation. Refusant toute forme « d’ordre spontané » qui ne sait que faire des improductifs sinon les isoler, nos trois compères finiront par quitter l’établissement.

Michel Houellebecq

Dans La Soupe aux choux, cette même inadaptabilité au monde moderne incarnée par le Glaude et Cicisse, entre deux joyeux concerts de flatulences, est également une résistance face aux « voies de l’expansion économique » louées par le Maire qui rêve de raser son hameau au profit d’une vaste zone commerciale. Si elles symbolisent la gloire et la mort d’une industrialisation éphémère, les Trente Glorieuses n’auront laissé que les grandes surfaces pour seul legs. De leur côté, « sans fortune, Ratinier et Chérasse étaient bien obligés de manger comme des riches. » Pratiquant ce qui est à la mode de surnommer aujourd’hui la permaculture et se partageant les frais de leur subsistance commune, les deux retraités imaginés par René Fallet mettent en valeur l’abondance frugale quarante ans avant que des écologistes en trottinette électrique n’en aient l’idée. Le grand ami de Brassens n’a pas oublié non plus d’étriller les futurs clercs de gauche, ceux-là même qui ne doivent leurs convictions qu’à leur vie de citadins aux convictions garanties sans matière grasse. Dans Le Beaujolais nouveau est arrivé, le lecteur a ainsi droit au spectacle grotesque de militants écolos venus débaucher Camaldule, l’un des personnages principaux, à grands renforts de discours tournés en dérision : « Nous livrons une bataille au briquet à essence, au briquet à gaz. Nous nous éclairons à la bougie. Nous ne circulons qu’à vélo parce que le vélo a cent ans. » À cette nouvelle bande qui veut changer la société, Camaldule leur oppose la dissolution de l’individu au sein de ce formidable troupeau qu’elle est devenue : « On est des chats de gouttière, monsieur. Des chats sur ce zinc brûlant ! On est des braconniers. Des individus. Et c’est mal vu, l’individu, c’est plus à la mode du tout. Les collectivités ont horreur de ce type qui ne sert à rien. Elles te le traquent, l’homme seul ! Faut qu’il s’inscrive ! Faut qu’il cotise ! Qu’il hurle avec les ânes ! Alors nous, qu’est-ce qu’on fait ? On passe entre les gouttes. Sans dossards ! sans numéros ! » Derrière le ridicule, René Fallet passe au crible la contestation qui n’a d‘autre but que de se draper d’un sentiment de supériorité morale. Et après tout, ne faut-il pas admettre que « si vous voulez changer la société, c’est que vous en faites partie » ?

Or, chez Michel Houellebecq, les personnages semblent plus tenir de l’automate que du genre humain au point qu’il est plus aisé de les restituer à travers les romans où il figurent — et qui semblent ne former qu’une seule et unique (méta)histoire dont Houellebecq n’arriverait pas à s’extirper. Non contents de manquer de saveur, leurs projets se laissent difficilement entrevoir au lecteur. Si l’informaticien sans saveur d’Extension du domaine de la lutte cherche, comme Debedeux, à se reconnecter à une simplicité bucolique, son déracinement complet l’empêche d’accomplir son but, et son histoire s’achève sur cette frustration si caractéristique de ses confrères houellebecquiens : « L’impression de séparation est totale ; je suis désormais prisonnier de moi-même. Elle n’aura pas lieu, la fusion sublime ; le but de la vie est manqué. Il est deux heures de l’après-midi. » Michel, chercheur en biologie des Particules élémentaires, qui ne semble pas savoir ce qu’il veut, ni même comment vouloir quelque chose, et son demi-frère Bruno, qui erre dans des campings pour soixante-huitards flétris, donnent corps à la prophétie lancée par René Fallet dans Le Beaujolais nouveau est arrivé sur l’an 2000 : « Comme tout le monde peut pas être conservateur, les conservateurs cajolent ceux qui sont pas conservateurs. Ceux-là, ils ont la piscine individuelle, obligatoire et laïque avec un dauphin en plastique pour pas trop penser qu’ils seront jamais conservateurs» C’est d’ailleurs ce long monologue constituant le chapitre VII qui permet à la fois de lier Fallet et Houellebecq de façon étroite tout en soulignant leur dualité d’auteurs. L’an 2000 tel que le décrit Fallet est en effet conforme en tout point au tableau qu’en dresse Houellebecq, à la différence près que Fallet s’est refusé à recourir aux anxiolytiques pour décrire un avenir où le futur était déjà fini. S’il est un brin cynique, Fallet reste dans le registre gentiment moqueur en se disant que si l’avenir ne peut que ressembler à une banlieue crasseuse de Stuttgart, à quoi bon fuir vers lui alors qu’il reste encore des vestiges de l’ancien monde à contempler ?

La Soupe aux choux (1981)

L’artiste atone de La Carte et le territoire se distingue de ses frères houellebecquiens parce qu’il occupe justement une fonction artistique et non pas de cadre, même s’il en partage les mêmes névroses malgré une carrière qui, à défaut peut-être de briller, lui assure des revenus confortables pour loger en plein cœur de Paris. Il semble cependant lui aussi incapable de cueillir le jour comme de jouir de ses privilèges ou même de sa petite amie. Tous les gestes qu’il exécute semblent ceux d’un robot « où aucune impression extérieure ne parvenait à son cerveau ». Ses activités photographiques ou picturales sont elles-mêmes menées avec la même passion qu’un informaticien zombifié devant ses tableaux Excel.

Contrairement au personnage type de René Fallet, son homologue houellebecquien est solitaire. Cette solitude est d’autant plus forte qu’elle est marquée par une personnalité sans relief qui le rend interchangeable d’un roman à l’autre sans que le lecteur s’en rende compte s’il ne fait pas attention au titre du livre. Elle révèle cependant une autre dualité entre les deux auteurs. Chez René Fallet, ses personnages se coupent d’une société qu’ils rejettent pour former un joyeux village d’irréductibles gaulois, tandis que chez Michel Houellebecq, ils sont coupés de tout, y compris d’eux-mêmes, justement parce qu’ils ont échoué à s’intégrer dans cette société de marché qu’ils envient sans vraiment l’admettre, si tant est qu’ils en aient conscience. Ceux qui y sont parvenus chez René Fallet sont les seuls à souffrir d’un véritable cynisme de la part de l’auteur. Ainsi le paysan devenu citadin qui, avec le zèle des convertis, vend des « gadgets vus à la campagne » aux galeries marchandes dans Le Beaujolais nouveau est arrivé ; ou bien le maire de La Soupe aux choux qui ne jure que par « l’expansion économique » et qui ne désire rien d’autre que de raser le hameau des Gourdiflot pour y couler une belle dalle, appelée à être le berceau de ces nouvelles cathédrales de la France périphérique que sont les hypermarchés.

La carte contre le territoire

Il y a cependant une affirmation perturbante lancée par Houellebecq dans le roman qui lui valu le prix Goncourt : « La carte est plus importante que le territoire ». Son artiste presque malgré lui se fait une passion de photographier à la chambre de vieilles cartes Michelin. L’auteur qui est souvent décrit comme le peintre de la France post-Trente Glorieuse semble avoir malgré lui provoqué un quiproquo, d’autant que La Carte et le territoire avait fait polémique en raison des nombreux passages recopiés directement depuis Wikipedia, posant la question de sa légitimité en tant qu’œuvre. Cependant, cette reprise telle quelle d’articles en ligne dans le roman où Houellebecq affirme à plusieurs reprises que l’abstrait est plus important que le concret, la représentation cartographique que le territoire organique, renchérit la distance prise par l’auteur lui-même par rapport au sujet qu’il traite inlassablement au gré des romans qu’il produit. S’il consacre tel village « plus moche de France » sans y avoir mis les pieds, c’est parce qu’il se contente d’une approche vaguement érudite de ce qu’est la France afin d’y faire vivre des personnages vidés de toute substance. À leur image, le pays dans lequel ils évoluent semble aussi factice qu’un simple décor. Houellebecq égrène ainsi quelques éléments piochés cà et là pour donner un semblant d’épaisseur à sa France romancée : la disparition des cafés et bistrots annoncée comme une dépêche, la gastronomie française en proie à la standardisation pour attirer les touristes étrangers, etc. Dans le meilleur des cas, les recoins encore emprunts de simplicité bucolique relèvent d’une description clinique, et pour cause, Houellebecq n’y a probablement jamais mis les pieds. La carte est pour lui, écrivain depuis le XIIIe arrondissement parisien, la seule réalité tangible du territoire parce qu’elle est la seule qu’il puisse appréhender depuis son bureau. À l’inverse, René Fallet a une approche sensible de son Bourbonnais ou du Paris populaire parce qu’il y a vécu, qu’il en a fréquenté les hommes qui y vivaient, d’où le récit organique qu’il en tire. Pourtant, loin de jeter la pierre à Houellebecq, il semble important de relever ce que raconte une histoire dépeignant une France que l’on peut visiter depuis Internet. L’image d’Épinal de l’Hexagone ne se réduirait-elle pas, aujourd’hui, à de belles photos publiées sur la toile ?

Houellebecq visitant l’exposition inspirée de la Carte et le territoire au centre d’Art contemporain Le Consortium, à Dijon (2012)

Dans La Soupe aux choux justement, « au village sans prétention, il n’y avait plus rien ». Exactement comme Houellebecq, il a opposé carte et territoire, dressant le terrible constat que la première a vampirisé le second. « D’ailleurs, hormis quelques contrées vedettes, il n’y avait plus de provinces. Il n’y avait même plus de départements […] On ne naissait plus angevin, mais 49, parisien, mais 75, savoyard, mais 73, etc. » Les personnages houellebecquiens subissent les terribles conséquences du « progrès éteignant le monde » : nous naissons désormais « en code, et puis [nous vivons] en lanterne. » Voilà pourquoi la France ne serait plus qu’une constellation morte de villages tous semblables les uns aux autres, « au petit bonheur de tous les numérotages » ; numérotages que les gouvernements de gauche comme de droite s’échinent à réduire tant leur nombre semble poser un problème de gestion des contraintes. La cartographie révèle son artificialité du moment où elle n’est plus que le reflet d’un territoire fantomatique.

Cet acte de décès du territoire est justement abordé par les deux auteurs sous le prisme du tourisme. Chez Houellebecq, si l’on s’en tient à des considérations techniques et statistiques, force est d’admettre que la France relève désormais du parc d’attractions où son folklore disparu n’est plus qu’un argument marketing et où gîtes et auberges locales ne sont plus que les restes que « l’expansion économique » a préservés à dessein. Dans La Carte et le territoire, l’amante du protagoniste, cadre chez Michelin, fait ainsi remonter une standardisation des goûts voulue non pas par les touristes eux-mêmes, mais par excès de collaboration du secteur de la restauration qui s’est converti à la cuisine du monde en espérant ainsi grappiller des parts de marché. Chez René Fallet, dont le regard s’est toujours porté sur les manifestations concrètes des mutations à l’œuvre, ce tourisme qui s’infiltre désormais dans les hameaux jadis préservés par le phénomène est assimilé à une véritable invasion. Des Flamands retapent de vieilles granges, mais c’est surtout le triomphal retour des Allemands qui signe un présage funeste, malgré la drôlerie volontaire de René Fallet. Profitant du « change favorable », les voici retraversant le Rhin ou les Ardennes en ayant troqué au passage les panzers par des camping-cars. Se félicitant de pouvoir racheter pour une misère des hectares du foncier national, Karl Schopenhauer, ingénieur à Stuttgart, fait sauter le champagne : « Nous on pourra se payer tous les ouvriers français, depuis qu’ils ont gagné la guerre ! […] On va boire à la France ! Pas à la France sous la botte ! À la France sous l’espadrille ! » Le territoire est donc soumis aux impératifs de « l’expansion économique », impératifs que la carte ne peut dévoiler, puisqu’elle n’est qu’une vision figée qui ne peut rendre compte des fluctuations anthropologiques.

Tous ces acteurs sont ceux qui ont modelé la France où vivent les personnages de Michel Houellebecq, qui ne peuvent plus qu’imaginer l’ancien monde qu’avait connu René Fallet. Cette destruction du mode de vie rural et des dernières couches nationales-populaires des grandes villes n’a accouché que d’êtres déracinés de tout, et c’est pourquoi il est peut-être de mauvais goût de reprocher à Michel Houellebecq de dépeindre ce que la société de marché à fait de nous. Ses protagonistes sont autant de Paul Debedeux privés des derniers bastions populaires qui leur auraient permis de s’échapper. Ils ne leur resterait plus qu’à attendre l’âge d’être à leur tour mis à l’hospice, puisqu’« y aura bientôt guère le choix qu’entre les camps de concentration et les parcs de loisirs. » Qu’ils parviennent ou non à s’intégrer dans cette société de marché n’a au fond par d’importance, parce qu’elle finit de toute manière par les engloutir.  Ils vivent une angoisse existentielle que Pasolini avait très bien cernée dans Pétrole : « Si nous ne nous faisions pas l’illusion de refaire les mêmes expériences existentielles que nos pères, nous serions pris par une intolérable angoisse, nous perdrions le sens de nous-mêmes, l’idée de nous-mêmes ; et notre désorientation serait absolue. »

Un article rédigé par Fabrizio Tribuzio-Bugatti

[1] Entretien avec Michel Cournot dans Le Journal du Dimanche (1974)

[2] Soit « l’ordre engendré par l’ajustement mutuel de nombreuses économies individuelles sur un marché » ou l’idée qu’un ordre émergerait de façon spontanée du comportement des individus, eux-mêmes mus par un égoïsme rationnel. Concept formulé par l’économiste libériste Friedrich Hayek dans Droit, législation et liberté.

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