Le principal problème du talent, c’est qu’on s’y habitue. Après le grandiose et enlevé Illusions perdues (2021), d’après le chef-d’œuvre de Balzac qu’on pensait jusque-là inadaptable au cinéma, Xavier Giannoli avait tout à perdre en réalisant un nouveau film. Il s’est pourtant lancé dans cette aventure, qui ne lui promettait qu’une presse ingrate et des publics déçus, avec une inconscience folle ou, peut-être, sûrement, avec un certain amour de la provocation. Mais la provocation n’excluant pas l’intelligence, de presse ingrate et de publics déçus, Les Rayons et les Ombres n’en aura guère trouvé.

En 3h15, le réalisateur du très sous-estimé Quand j’étais chanteur (2006) décortique l’itinéraire funeste de Jean Luchaire, figure du pacifisme de l’entre-deux guerre, disciple d’Aristide Briand, collègue de Mendès France et de Brossolette, devenu l’un des soutiens les plus solides du nazisme en France. Dirigeant du journal collaborationniste Les Temps Nouveaux, Luchaire fut finalement rattrapé en Italie, traduit en justice puis fusillé au fort de Châtillon le 22 février 1946.
On n’avait pas, depuis Lacombe Lucien (Louis Malle, 1974), tendu un miroir aussi honnête à la collaboration. À la collaboration non pas comme phénomène inamovible mais comme mouvement subreptice. Car elle est avant tout un glissement, quasi imperceptible à l’origine, qui se fait de plus en plus rapide, violent et manifeste ; un glissement que Xavier Giannoli, avec Les Rayons et les Ombres, ambitionne de suivre sans parti pris. Quand on lui reprochera d’en adopter un, il objectera avoir imaginé son film dès 2019, bien avant que l’antisémitisme, et notamment son regain dans les partis de gauche, devienne en France un sujet d’actualité. De cela, Xavier Giannoli nous permettra de douter ; depuis longtemps, la gauche française s’est compromise, acceptant — et proférant parfois — des discours insupportables aux oreilles républicaines. Et lui, Xavier Giannoli, le fils de journaliste, ne peut ignorer la complaisance coupable dont une certaine presse, depuis des années, fait preuve envers La France Insoumise. Rappelons Les Rayons et les Ombres, le recueil de poèmes de Victor Hugo (1840) duquel le film tire son titre :
Pourquoi t’exiler, ô poëte,
Dans la foule où nous te voyons ?
Que sont pour ton âme inquiète
Les partis, chaos sans rayons ?
Dans leur atmosphère souillée
Meurt ta poésie effeuillée
S’il récusera volontiers d’être appelé poète, Giannoli n’en a pas moins choisi l’exil artistique, loin d’une société manichéenne. Évidemment, de dangereux idéologues se sont inquiétés de cette désobéissance dans un milieu d’habitude si obéissant. Dans Libération, Daniel Schneidermann s’est mis à aboyer contre le réalisateur dont l’indépendance, selon lui, nuirait à son maître Mélenchon. Dans l’Humanité, Michaël Mélinard l’accuse, ni plus, ni moins, de « réécrire dangereusement » l’histoire. Souvenons-nous alors de la Une de Libération à la mort de Staline : « Honneur et Gloire à l’Immortel Staline » ; souvenons-nous donc de celle de l’Humanité : « Deuil pour tous les peuples qui expriment […] leur immense amour pour le grand Staline ». S’il désirait réellement réécrire l’histoire, Xavier Giannoli aurait tout à apprendre de ces deux officines politiques.
« C’était important pour moi de m’en prendre à une certaine élite culturelle, journalistique, qui s’est compromise », a expliqué le réalisateur au micro de France Inter. Que Les Rayons et les Ombres ne concerne aucun parti, sûrement. Mais aucun parti pris, loin de là. Comme tout film, il sera livré aux interprétations et aux débats. S’il l’on ne veut pas de débat, il ne faut pas s’essayer à l’art, ni à la critique d’ailleurs, mais continuer, avec Daniel Schneidermann, Michaël Mélinard et leurs amis, d’appeler tout le monde « nazi ». Que l’on songe au mésestimé, au vilipendé diptyque de documentaires signé Florent Leone et Christophe Weber, sorti en 2017 : Quand l’extrême droite résistait 1939-1945 et Quand la gauche collaborait 1939-1945. D’un côté, Estienne d’Orves — le premier grand résistant exécuté — Rémy, Bénouville, Renouvin, Frenay, Loustaunau-Lacau, Dungler, Leclerc, De Gaulle… Tous catholiques, réactionnaires ou royalistes qui, par haine de l’Allemagne, par fierté bafouée et foi ardente, traversèrent le maquis ou la Manche. De l’autre, Déat, Doriot, Laval, Maquet, Rives, Albertini, Belin, Lagardelle, Gitton… Tous européistes, socialistes ou communistes qui, par trop plein de tolérance, par péché d’attentisme, acceptèrent le déshonneur et acquiescèrent au massacre. On retrouve là tous les Munichois, la majorité des socialistes qui votèrent les pleins pouvoirs à Pétain et tous ces pacifistes qui, selon le mot de Pascal Ory, se firent de « moins en moins nombreux mais de plus en plus pacifistes. »

De cette gauche, Jean Luchaire fut la vitrine alléchante, rutilante, colorée et bien achalandée — en un mot : fréquentable. C’est le glissement de ce magnat de la presse, dont Cédric Meletta[1] avait donné la meilleure biographie, auquel Xavier Giannoli nous propose d’assister. La vie de Jean Luchaire, avoue Meletta dans Causeur[2], « c’est divinement dangereux et décadent. C’est déjà un film. » Rien d’étonnant, donc, à ce que l’historien ait participé à l’élaboration des Rayons et les Ombres. « Il était veule, faible, corrompu, beau, généreux » a dit de Jean Luchaire sa secrétaire, Simone Signoret[3]. Et c’est ainsi que Giannoli nous le montre, sous les traits de Jean Dujardin. Un véritable pied de nez de la part de l’acteur que, pour son amour de la France et sa prestation lors de l’ouverture de la Coupe du monde de rugby en 2022, on a qualifié de franchouillard, ringard, « réac ». Cependant, afin d’éviter les défauts du film biographique qui ramène inévitablement le récit sur le même personnage, Giannoli multiplie la focale et, chose rare, non pas par l’adjonction d’un personnage de fiction mais par celle de plusieurs figures romanesques comme seule l’histoire sait en créer : celle de la fille de Jean Luchaire, Corinne, et de son vieil ami Otto Abetz, devenu ambassadeur du Reich à Paris. Malgré notre dégoût des « fils de », qu’on voit fleurir un peu partout (la chute de la natalité ne concernant pas la haute société), il faut dire combien le débit délavé, monocorde et abattu de Nastya Golubeva, la fille de Léos Carax et Katerina Goloubeva, contraste magnifiquement avec son interprétation d’une enfant (Corinne Luchaire n’a pas 20 ans en juin 1940) primesautière, irréfléchie, jouisseuse. Innocente ? Laissons le mot à Xavier Giannoli. Corinne Luchaire semble avant tout devenue collaboratrice de façon passive, par la faute d’un père qu’elle a suivi comme une fille suit son père. Le réalisateur s’est évidemment adossé aux Mémoires[4] de la fille Luchaire qui, bien que morte à 28 ans, en 1950, a su, dans un texte que l’on voudrait sincère, revenir sur ce glissement — lequel ne va pas de la lumière à l’ombre, comme il est pratique de la laisser croire, mais sur le chemin duquel alternent les rayons et l’obscurité. Entre Dujardin et Golubeva, August Diehl campe un Otto Abetz absolument magistral, inquiétant sous la croûte souriante — un Abetz un peu lointain tout de même, dont on se demande, malgré une scène où il fait face à deux fonctionnaires nazis, comment un compagnon des Ligues contre l’antisémitisme achève sa course dans le camp du Reich.

Ces fascinants contrepoints n’empêchent malheureusement pas les saccades. Le parasitisme de la voix-off, agissant à de nombreux endroits en répétition de l’image, n’aide en rien ; et on se demande parfois quelle obsession pousse les auteurs contemporains à vouloir coûte que coûte inscrire leurs narrations dans ce fichu « récit cadre ». Ce dernier s’installe quand Corinne Luchaire, voulant « comprendre comment on en est arrivé là », décide d’enregistrer ses souvenirs sur bandes magnétiques. Sans doute Xavier Giannoli a-t-il trouvé, par cette pirouette, un moyen de se dégager de la tyrannie des dates et d’ouvrir le champ à l’écriture afin de pouvoir enfin brosser la trajectoire de Luchaire. Las ! Tandis que le grand défi du film résidait dans la manière de rendre sa fluidité à ce glissement, les séquences s’enchaînent par à-coups. En bref, on voit le récit qui passe les rapports. Ce dernier est malgré tout très loin de caler, car Xavier Giannoli, sûrement l’un de nos meilleurs cinéastes, orchestre dans Les Rayons et les Ombres une équipe éprouvée. On oublie presque tout face à la science du montage de Cyril Nakache (nommé pour le César du meilleur montage 2016 et 2022) lequel avait réussi à animer d’une main de maître les plans virevoltants d’Illusions perdues. La véracité de l’image, d’un réalisme scrupuleux sans jamais tomber dans le naturalisme, doit tout à Christophe Beaucarne (nommé pour le César du meilleur montage 2010, 2011, 2015, 2017 et 2018). Sa photographie se drape d’une lumière qui ne refuse jamais la mise en scène ni les effets de style. Le Belge n’a aucun mal à magnifier les innombrables décors et à éclairer d’une flamme noire une scène absolument dantesque : le retour des cendres de l’Aiglon. Dramaturgie, montage virtuose, grandeur et décadence, musique et voix-off, tout Giannoli se trouve dans cette séquence. Michaël Laguens, directeur de casting déjà présent sur J’accuse (2019) de Polanski, assure une distribution dont on cherche vainement la fausse note. Jean Dujardin, Nastya Golubeva et August Diehl sont impeccables, on l’a dit. Mais chaque second rôle, servi d’une précieuse justesse de ton, respire la sincérité de la vie. Valeriu Andriuta est émouvant ; Vincent Colombe, irréprochable ; André Marcon, d’une hauteur salvatrice. Tous participent à ce que ces 3h15 passent comme un souffle d’histoire.
Comme Illusions perdues, Les Rayons et les Ombres s’avère un film plein de littérature, comme si, entre le cinéma et le texte, entre les mots et les images, Giannoli n’avait pas su, pas voulu choisir. Rien d’étonnant de la part d’un réalisateur se définissant comme écrivain et dépeignant une figure « néo-balzacienne » emportée par le torrent d’une époque, au point d’en porter les stigmates dans sa chair. La collaboration apparaît telle une maladie incurable, à l’image de la tuberculose qui ronge Jean Luchaire et par laquelle il se sait condamné. N’attendant pas le peloton d’exécution, le dandy fonce tête baissée dans une fuite en avant. On le découvre partouzard, drogué, alcoolique, véreux à souhait, s’élevant toujours plus haut socialement (Luchaire devient président de la Corporation de la presse française en 1941) pour tomber toujours plus bas moralement.

De l’horreur de la guerre, on ne voit rien. Jamais. Sinon à quelques rares exceptions près, au cours de l’épuration, lors de scènes qui rappellent Il était une fois en France (2007-2012), la bande dessinée de Fabien Nury et Sylvain Vallée. Les horreurs, Giannoli préfère les évoquer en creux, dans les scintillements des fêtes de la rue de Lille. À chaque fois, l’accent est mis sur l’opulence, sur les belles robes de soie, les petits fours — véritable obsession du film, les mains d’assassins qui, à défaut d’être rouges de sang, se font blanches de crème. Cris de morts, cris de fêtes, entremêlés dans un clair-obscur noyé de nappes musicales superfétatoires qui, trop souvent, dédoublent l’image. On sait pourtant depuis longtemps, depuis Miloš Forman au moins (Hair, 1979 et Amadeus, 1984), que les situations dramatiques sont parfois renforcées par l’emploi d’une musique joyeuse. Redisons-le, le courage que Xavier Giannoli a pris en peignant le destin d’un collabo ne doit pas nous empêcher de pointer les rares défauts de son film. Si la prose de Balzac, cynique narrateur indirect, occupait merveilleusement la voix-off des Illusions perdues, les confidences de Corinne Luchaire s’avèrent moins légitimes à mordre sur l’image. On regrettera également que le moment Sigmaringen, peu traité au cinéma, et dont on pouvait tirer des ambiances sublimes et crépusculaires, se trouve réduit à quelques plans.
Comme toujours chez Giannoli, de À l’origine (2008) jusqu’à Illusions perdues, on assiste à la déchéance d’un pauvre humain qui, d’un élan de jeunesse ou d’orgueil, voulant tenter ses vices, finit par s’en faire l’esclave. Il fait de Jean Luchaire un héros. Un salaud, bien sûr, mais un salaud héroïque, doté d’un panache noir à la Scorsese. Il faut revenir à Gimme Shelter[5], l’hommage de Xavier Giannoli à Scorsese où, en sept minutes d’un enchaînement frénétique dans lequel la musique (signée Kanye West) avoue toute sa puissance structurante, le Français brosse son autoportrait. Tout y est déjà. La musique donc, mais aussi la voix-off intempestive, l’utilisation d’images d’archives — le rythme surtout, c’est-à-dire le montage, et l’ironie de la vie. « Je ne lui pardonnerai pas de m’avoir fait aimer de tels salauds », écrivait John Boorman à propos de Martin Scorsese après avoir vu les Affranchis[6]. Peut-on comprendre Jean Luchaire ? Peut-être le Luchaire de Dujardin, « un tiède » selon Céline. Giannoli s’en dégage en donnant à son film un « horizon moral » par le truchement de Raymond Lindon, le commissaire du gouvernement incarné par Philippe Torreton, qui réclame que la France soit lavée de « cette souillure ». Une voix transcendante plane au-dessus de la justice des hommes, mais ce n’est pas Dieu. C’est la voix de Léonide Moguy — la voix du cinéma, en vérité, la seule chose qu’il nous reste à la fin et qui, on ne s’en étonnera guère, s’exprime en ukrainien.

Évidemment, il fallait une telle scène, annihilant trois heures de savants clairs-obscurs, séparant proprement, à la manière d’un comptable, les rayons et les ombres, pour rassurer Laurent Joly. En fin de compte, il en va des films comme pour toutes les œuvres de fiction. À vouloir s’approcher trop près de la vérité, on s’éloigne de la puissance. Peut-être Xavier Giannoli, un peu trop préoccupé par l’immoralité — par le souci de la montrer et par l’inquiétude de s’y voir entraîné — n’est pas allé au bout de son portrait. Il affirmait avoir voulu « amener le personnage au bout de ses infamies et de ses paradoxes[7] ». Vu sous cet angle, il n’est pas certain que le but ait été atteint.
Les Rayons et les Ombres n’en reste pas moins une fresque surhumaine, en ceci qu’elle atteste du poids des événements sur les hommes, sans les excuser mais au contraire, afin de pointer par où ils s’égarent. Depuis le XIXe siècle des poètes torturés, Xavier Giannoli a bondi au XXe où l’on torture les poètes. Quel sera son prochain mouvement ? Avec Illusions perdues, Xavier Giannoli avait trouvé son langage. Avec Les Rayons et les Ombres, il semble avoir trouvé ses thèmes. On le pressent toutefois sur le point d’ajouter une dernière pièce à son édifice. Un édifice fait de presse ingrate et de publics déçus.
Article rédigé par Guilhem Barbet
[1] Cédric Meletta, Jean Luchaire, l’enfant perdu des années sombres, Perrin, 2013 (réédition Pocket, 2026)
[2] https://www.causeur.fr/dans-lombre-de-luchaire-cedric-meletta-raconte-324385
[3] Simone Signoret, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était, Seuil, 1976
[4] Corinne Luchaire, Ma drôle de vie, Mémoires, Préface de François Broche, Chronos, coll. « Nouveau monde », 2026
[5] https://www.arte.tv/fr/videos/052443-067-A/martin-scorsese-par-xavier-giannoli/
[6] John Boorman, Rêves prometteurs, coup durs – Journal de l’année 91, Actes Sud / Institut Lumière, 1993
[7] Ce soir ou Jamais, S.6, « Les Rayons et les Ombres » : la fin du tabou de la collaboration ?, 2026, 1 h 7 min – https://www.france.tv/france-5/c-ce-soir/saison-6/8243241-les-rayons-et-les- ombres-la-fin-du-tabou-de-la-collaboration.html