Jón Kalman Stefánsson : « Le seul remède à l’amour, c’est d’écrire des livres dessus »

En octobre 1615, le bailli Ari Magnússon, représentant de la couronne danoise en Islande, prend la décision de massacrer et de mutiler 32 chasseurs de baleines basques espagnols dans le nord-ouest du pays. Cet épisode traumatisant de l’histoire de l’Islande est la toile de fond du dernier roman de Jón Kalman Stefánsson, Corps célestes à la lisière du monde, aux éditions Christian Bourgois. Le narrateur, Pétur, révérend lettré nouvellement nommé à la paroisse de Brúnisandur, tente par tous les moyens d’empêcher le pire. Mais Pétur est un homme torturé, perpétuellement tiraillé entre son rôle de guide spirituel qu’il doit à ses ouailles et ses désirs de chair, entre l’amitié qu’il porte au riche fermier Porvaldur et l’amour pour sa femme Helga qui le consume, entre volonté de se retirer du monde et nécessaire courage d’affronter les forces des ténèbres. « Nous sommes tous des corps à la lisière du monde, tendus entre la terre qui nous retient et le ciel qui nous appelle. » Cette phrase extraite du roman est peut-être celle qui résume le mieux le tiraillement subi par Pétur. Corps Célestes est un ouvrage dense, à l’écriture poétique, intense et musicale, presque scandée, qui déploie des réflexions tant philosophiques que théologiques, sur le sens du devoir d’un homme, sur sa force morale, sa responsabilité. Mais ce roman est aussi et avant tout une histoire d’amour, tragique et lumineuse.

À Rebours : Votre roman, comme nous le verrons par la suite, aborde de nombreux thèmes qui font écho à notre époque contemporaine (la vérité du discours ou sa dissimulation, les fausses informations, le pouvoir de la littérature, la xénophobie, les raisons qui peuvent pousser des personnes lambda à perpétrer des massacres, la conciliation entre politique, morale, foi et humanité…). Vous avez choisi l’une des pages les plus sombres de l’histoire de l’Islande, à savoir le massacre de pêcheurs espagnols (plus précisément basques) en 1615, le Spánverjavigin[1], pour les mettre en évidence. Pourquoi cet événement en particulier ? Est-ce parce que c’est à partir des périodes les plus ténébreuses de l’histoire que peut émerger la lumière nous permettant ainsi de mieux nous comprendre ?  

Jón Kalman Stefánsson : J’avais vaguement entendu parler de cette histoire il y a peut-être trente ans et quelques, mais je n’étais pas plus au courant que cela, je n’en savais même pratiquement rien, car cet épisode sombre de notre histoire avait été jusqu’alors occulté. On peut même affirmer que le Spánverjavigin n’a jamais fait partie de l’histoire officielle islandaise. C’est très étrange, car il s’agit d’un événement tout à fait unique, sans aucune comparaison possible, y compris à notre époque contemporaine. Il devrait être étudié par tous les élèves à l’école. Mais étant donné que cela va à l’encontre de l’image que nous, Islandais, avons toujours eue de nous-mêmes – image que nous nous sommes forgée de nous-mêmes, sans le concours de nos voisins, que nous n’avons pas puisque nous formons une toute petite nation, loin du monde et éloignée de tous – nous nous considérons toujours innocents et avons complétement oublié cet épisode peu glorieux. Dans notre inconscient collectif, nous sommes incapables de commettre des atrocités, nous sommes purs et innocents, les vraies victimes et martyrs, c’est bien nous, etc. Cet épisode ne cadrait donc pas avec cette construction de l’esprit. C’est la raison pour laquelle il n’a jamais trouvé place dans nos manuels d’histoire. Il y a encore trente ans, il fallait fouiller longtemps dans les archives pour trouver une quelconque information à ce sujet. Heureusement, les choses ont changé ces vingt dernières années, et désormais on en parle davantage. Quand j’ai enfin lu des articles à ce propos, je me suis dit que c’était un sujet idéal de roman, non pas parce que je voulais en faire une énième histoire de meurtres, mais parce que je me demandais réellement ce qui avait conduit à commettre l’irréparable et pourquoi nous avions gardé le silence pendant si longtemps. Voilà donc, il me semble, le véritable point de départ du livre.

C’est aussi la première fois que vous faites une incursion dans le passé lointain de l’Islande. Cela a dû, comme on l’imagine, requérir de votre part un travail de documentation différent. Comment avez-vous préparé ce livre ?

© Einar Falur Ingólfsson

J’ai dû consulter de nombreux documents, aussi bien des livres d’histoire sur la période et sur cet événement en particulier que des rapports ou des lettres de l’époque. J’ai beaucoup étudié les œuvres de Jón Guðmundsson l’Érudit, un personnage de mon livre qui a réellement existé et qui a rédigé un récit très critique sur ce massacre, auquel il était farouchement opposé. Je me suis intéressé à l’histoire de l’Europe au XVIIe siècle pour pouvoir contextualiser. Cela m’a demandé environ six à huit mois de travail de documentation, qui m’ont permis de m’imprégner de cette époque pour pouvoir me sentir à l’aise et la reproduire fidèlement.

Dès le début, le lecteur a l’impression d’entrer dans un labyrinthe, tant spatial (avec une multitude de noms de lieux islandais), que temporel (la narration n’est pas chronologique, elle fait des va-et-vient entre le temps du récit et le passé pour expliquer l’histoire familiale du narrateur ou son arrivée à Brúnisandur). Il y a également une foule de personnages, d’où la présence d’un glossaire à la fin. Cela requiert donc un temps d’adaptation pour se repérer et discerner son chemin parmi les ténèbres. Cette composition touffue doit-elle mettre, selon vous, en évidence l’aspect mystérieux du roman où l’on pose davantage de questions qu’on n’obtient de réponses ?

L’intrigue, et ses diverses ramifications, peut paraître à première vue complexe et difficile d’accès car elle se dévoile très progressivement. Je pense que cela peut s’expliquer par plusieurs raisons. Tout d’abord, Pétur, le narrateur, est bien conscient que son écriture doit affronter les ténèbres et faire toute la lumière sur ce sombre épisode de l’histoire, qui est la chose la plus horrible qu’il puisse imaginer. Il doit non seulement le restituer, mais aussi essayer de comprendre comment on en est arrivé là. Il hésite et s’attarde, à la fois parce qu’il ne veut pas se confronter à cela et parce qu’il rassemble tout son courage pour plonger dans les ténèbres. Et en parallèle, il commence à réfléchir à la tournure que prend sa vie, sans compter que les personnes de son entourage s’immiscent dans son travail d’écriture. Il se rend alors compte qu’il ne peut pas raconter cette histoire, comprendre l’humanité (tant son côté sombre que son côté lumineux) et affronter l’horreur sans se connaître lui-même. Le voyage qu’il effectue dans le temps devient donc aussi un voyage introspectif, en lui et à travers lui. Et pour se comprendre soi-même, il faut appréhender l’histoire de son pays et de son environnement, car tout est lié et va de pair. Pour ma part, en tant qu’écrivain, je dois aussi prendre le temps de dérouler l’histoire car je ne sais pas, au moment où j’écris, à quoi elle va aboutir. Le fait que le souffle du récit soit ample me convient tout à fait. Tous mes romans sont comme un long souffle, à l’image d’une symphonie. Pétur et moi sommes au diapason à ce niveau-là.

Le personnage principal est donc Pétur, un révérend instruit qui vient de s’installer à Brúnisandur. C’est un homme pétri de contrastes, en proie à un incessant dilemme entre morale, foi, aspiration, à la pureté et désir charnel, « les tempêtes de désirs accumulant les braises autour de sa tête ». À chaque endroit où il se rend, des rumeurs le précèdent, et la magie n’est jamais loin puisqu’il serait le descendant d’elfes. Cette ambivalence entre force de caractère et faiblesse de la chair, entre certitudes et doutes, en fait-il la figure archétypale de l’homme, dans sa grandeur et sa petitesse ?

Il y a de cela, en effet. Pétur est un homme complexe, doué de plusieurs facettes et de nombreux désirs, surtout charnels… De notre point de vue moderne, ce n’est qu’une question de bon sens : nous avons tous des désirs, que nous cherchons à satisfaire, et il n’y a rien de honteux à cela. Or, à cette époque, l’Église et la religion jouaient des rôles beaucoup plus prescripteurs et étaient davantage impliqués dans la vie quotidienne, dans son fonctionnement et ses règles. Le christianisme en particulier a toujours alimenté un rapport très particulier et étrange avec le désir et le sexe ; dès l’origine, au premier siècle de notre ère, l’Église a été étroitement liée à cela, alors que nous ne savons pas ce que Jésus a dit exactement à ce propos, car rien n’a été restitué dans les Évangiles. Mais pour une raison quelconque, notre rapport au sexe et au désir est devenu une question majeure pour le christianisme, qui l’a réprimé siècle après siècle. C’est contradictoire car sans sexe, il n’y a pas de procréation, donc pas de vie et nous sommes tous des êtres remplis de désir. Pétur l’est assurément et il doit trouver comment concilier son statut d’homme d’Église et son attirance pour la chair. Il estime devoir contrôler son désir, s’en rendre maître, mais cela ne le rend pas vraiment heureux pour autant, car ses sentiments sont très forts, et si on les contrôle, voire on les réprime, cela signifie qu’il y a quelque chose qui cloche. Il se juge très sévèrement et se mortifie, en partie parce qu’il porte tout ce fardeau du christianisme sur ses épaules, mais aussi parce qu’il aspire à être un homme meilleur. Et s’il veut contrôler ses émotions pour que son entourage et ses ouailles puissent le respecter en insistant sur son statut d’homme lettré et cultivé, il est également tiraillé par de nombreux sentiments tels que la nostalgie, le désir et l’amour, qui bouillonnent en lui. C’est donc un homme pétri de contradictions.

Dýrafjörður, dans la région des Vestfjords, où treize Basques ont été tués le 5 octobre 1615

On ressent malgré tout une certaine empathie à son égard car il est humain, trop humain, comme dit Nietzsche, et même faillible. Mais en même temps, il veut sauver les Espagnols au péril de sa vie et leur accorder une sépulture. Il y aurait une dimension sacrificielle, presque christique en lui : il s’est fait pécheur pour rattraper les péchés du monde.

C’est une façon de voir les choses, qu’on peut considérer aussi autrement, même si je concède qu’il y a chez Pétur un côté christique de sacrifice pour le bien commun. Mais à mes yeux, il s’agit surtout d’être une personne honnête, et on n’a pas besoin de Jésus pour en être une. Il est très important de se rappeler qu’on peut être extrêmement bienveillant sans le secours de la religion. Malgré tous ses défauts, Pétur il sait qu’il ne pourra pas se regarder en face s’il ne se montre pas à la hauteur de la tâche. Le courage, c’est cela : savoir que quelque chose qu’on s’apprête à faire va nous nuire mais s’y résoudre malgré tout. D’une certaine manière, il sait qu’il va probablement perdre son poste de révérend de Brúnisandur, que l’évêque lui retirera dans une volonté de concorde avec le bailli, représentant de la couronne danoise et perpétrateur du massacre des Espagnols ; c’est difficile pour lui de l’admettre, mais ce n’est pas un problème majeur pour lui. Son vrai problème, c’est le tiraillement qu’il ressent entre sa volonté de se sacrifier et les conséquences que cela aura pour les gens qu’il aime : seront-ils sacrifiés eux aussi ? Il est en quelque sorte assez facile de jouer à la personne gentille et altruiste, tout le monde peut manifester pour les droits de l’homme et la fin de la guerre, mais de là à se sacrifier pour les autres, il y a un pas difficilement franchissable, car si l’on va au bout de ses engagements, cela signifie qu’on mettra ceux qu’on aime profondément dans une situation où ils risqueront de devenir malheureux ou tristes. Que faire avec ce dilemme ? C’est l’éternel conflit entre se battre pour ses idéaux et le bien de tous et rester avec ses proches et les protéger. Il est rare que cela aille de pair. Ce conflit résonne à travers l’histoire. Prenons l’exemple de la France pendant la guerre : faut-il se battre contre les Allemands ? Oui, pour défendre les valeurs de liberté, de démocratie, etc. Puis vos yeux se posent sur votre femme et vos jeunes enfants qui vous regardent. Si vous ne vous battez pas pour votre pays, vous vous trahissez vous-même et vous trahissez l’avenir de cette famille qui attend votre décision. Mais d’un autre côté, si vous combattez les ténèbres, vous pourriez éventuellement tuer et détruire non seulement les familles de l’ennemi mais aussi la vôtre. Et dans ce cas, les ténèbres s’abattent sur vos propres enfants. Ce choix n’est donc jamais facile et être courageux et bienveillant exige une force de volonté certaine. C’est l’un des thèmes majeurs du roman.

Les personnages féminins sont très importants et il y en a deux types : la femme intellectuelle et la femme charnelle. La première, c’est Dorothea (la servante illettrée et pourtant instruite, qui pousse Pétur à écrire et serait presque comme le chœur des tragédies antiques), c’est aussi Kolbrun, qui séduit Pétur. La seconde, c’est la mystérieuse Helga et la noble Katrin. Toutes ces femmes ont des caractères affirmés et sont révélatrice de ses failles ; peut-on dire qu’elles sont pour Pétur comme une sorte de Virgile pour Dante, un guide lumineux dans les ténèbres qui l’entourent ?

Si l’on présente les choses ainsi, on pourrait dire que Dorothea incarne en quelque sorte la classe ouvrière et les personnes sans instruction. Là réside peut-être la différence entre l’héritage culturel islandais d’une part, et l’héritage culturel européen (majoritairement italien ou français) d’autre part. En Europe, tout repose sur l’éducation qu’on reçoit et la culture dont on hérite ou qu’on acquiert. Et autrefois, l’élite ne se mêlait pas au peuple ; c’est peut-être toujours un peu le cas d’ailleurs. En Islande, l’élite n’a pratiquement jamais existé, elle était infime. Les gens cultivés étaient comme Pétur, ils vivaient parmi le peuple. Et notre culture était principalement constituée de poèmes et de sagas. Elle était donc aussi partagée par les gens sans « instruction » car il s’agissait d’une tradition et d’une transmission essentiellement orales. Si Dorothea incarne la vertu, c’est d’une vertu sans instruction qu’il s’agit. Elle est un exemple éclatant du fait qu’il n’est pas nécessaire d’être instruit pour être une personne cultivée ou avec une sensibilité littéraire. En tant que telle, elle est l’incarnation de la culture du peuple islandais. Mais c’est aussi une femme qui a une vision claire et qui aide Pétur à trouver sa voie. C’est un personnage crucial pour moi. Elle est en effet d’accord avec lui sur le fait qu’il doive se battre pour ses idéaux, et je pense que sans elle, il n’y arriverait pas. Mais elle représente aussi le constat que, si l’on se bat contre les ténèbres, contre le fascisme ou quoi que ce soit d’autre, en tout cas contre une force puissante qui veut accaparer tout le pouvoir, il est toujours difficile de le faire seul. On a toujours besoin de quelqu’un à ses côtés.

L’amour est bien sûr un des grands thèmes du roman. Il est marqué aussi par l’ambivalence : désir et mort se côtoient toujours, l’adultère est puni de mort, donc aimer est risqué (« Ne sont amours plus brûlantes que les amours interdites »). C’est aussi une prison et Pétur reprend les mots de Luther : le sentiment amoureux emplit tant le cœur que l’individu n’a plus d’existence ailleurs que dans l’amour. Pour vous, l’amour est-il toujours accompagné d’un versant sombre, comme Éros et Thanatos ?

Oui, l’amour est une chose redoutable qui a toujours été au premier plan des préoccupations des hommes dans leur globalité, ce qui explique qu’il a pu être un formidable accélérateur de l’histoire, mais aussi à l’échelle individuelle. Il s’agit d’amour dans toutes ses formes : le désir, la nostalgie de l’amour, l’amour trahi, etc. C’est une force tellement puissante qu’elle peut priver les hommes de toute logique, raison pour laquelle ce sentiment peut être aussi inquiétant. Nous nous considérons comme des êtres rationnels, mais ce n’est pas la raison qui nous contrôle, ce sont bien nos sentiments. C’est pourquoi saint Augustin, qui a si fortement influencé notre morale occidentale, plus fortement que nous ne le pensons, disait craindre l’amour qu’il assimilait au sexe et qui vous faisait oublier Dieu. Si vous êtes profondément amoureux d’une personne, vous serez peut-être conduit à l’aimer davantage que Dieu, là est le danger pour la religion chrétienne, le premier des péchés. L’amour m’intrigue car il ne suit aucune règle et s’impose à vous, il ne vous demande pas votre avis, si vous êtes satisfait de votre vie, si vous êtes heureux ou si vous voulez recevoir de l’amour. Il est comme une comète qui vous heurterait de plein fouet et qui vous laisse absolument sans défense. Nous sommes censés contrôler notre propre foi, mais nous ne le faisons pas et, pour moi, l’amour est précisément ce qui prouve qu’on ne la contrôle pas. C’est la plus belle chose que nous ayons, mais aussi la plus terrible. Le seul remède, c’est d’écrire des livres à ce sujet.

Représentation moderne du Spánverjavígin

Avant le massacre des Espagnols, Helga demande à Pétur de couper sa longue chevelure blonde, pour passer inaperçue et retrouver son mari parmi les soldats chargés de tuer les pêcheurs. Dans la symbolique médiévale, la longue chevelure est synonyme de tentation, celle d’Ève par exemple. Or ici, c’est Pétur, donc Adam, le tentateur, puisque Helga l’assimile à Satan et demande si le Seigneur n’aurait pas installé le Malin dans sa personne pour éprouver sa force. Vous renversez donc la symbolique.

Je ne pense pas qu’il soit un séducteur ou un tentateur, il est simplement amoureux d’elle. Or, Helga a déjà un mari, qu’elle aime aussi, mais qui a quitté le domicile conjugal. C’est une femme qui a des sentiments et des désirs inassouvis. En effet, comme son mari est homosexuel, il est évident que leur vie amoureuse n’est pas très pimentée. Elle développe donc ses propres fantasmes. Elle sait que Pétur l’aime, mais elle doit faire face à un dilemme : elle ne peut pas coucher avec lui car ce serait trahir l’amour qu’elle porte à son mari. Si elle cède à Pétur, cela reviendrait à admettre qu’ils peuvent être ensemble, c’est donc une situation inextricable pour tout le monde. Le symbolisme en littérature est un thème très intéressant. Pour ma part, je n’y ai presque jamais recours dans ce livre. Mais la beauté de la littérature réside dans le fait que vous puissiez déceler des symboles là où moi-même, l’auteur, n’en vois pas. Votre lecture est donc tout à fait recevable. Je peux ne pas tomber en accord avec vous, mais il ne s’agit que de mon point de vue, qui a la même valeur que le vôtre. Donc vous êtes tout à fait libre d’y lire quelque chose de symbolique.

L’Islande est aussi une terre de contrastes, une terre de glace et de feu, entre tempêtes hivernales et mortelles et jours d’été aveuglants, entre mer de glace et sa banquise, annonciatrice de catastrophes, aux sources d’eau chaude relaxante. C’est aussi une terre où la lenteur et le côté immuable des choses, comme les montagnes, font face au perpétuel mouvement des grandes villes comme Copenhague. Est-ce ainsi qu’il faut comprendre l’Islande, comme un mystère insaisissable ?

Dans l’Antiquité, l’Islande constituait un véritable mystère du fait de son éloignement et de sa quasi-inaccessibilité. D’innombrables contes circulaient en Europe sur des monstres et des créatures fantastiques qui auraient peuplé l’Islande. Les Islandais étaient considérés comme des gens étranges. C’est un réflexe tout à fait classique : face à l’inconnu, à des terres très lointaines et très différentes de tout ce à quoi nous sommes habitués, nous inventons des histoires, cela va de soi, c’est très humain. Mais si les Islandais sont comme tout le monde (je suis désolé de devoir le préciser), leur culture est en effet peut-être légèrement différente des traditions et coutumes européennes classiques : nous sommes loin de tout, nous vivons isolés et parlons une langue que personne ne comprend. Jusqu’au XIXe siècle, il était pratiquement impossible de naviguer vers l’Islande du mois d’octobre au mois de mars, et ce sentiment que, pendant la moitié de l’année, l’Islande ne faisait pas partie du monde, a façonné notre mentalité. Je pense que cela peut influencer notre culture, notre façon de voir et la façon dont nous racontons les histoires. Cette tradition du conte fantastique est peut-être même encore plus riche et intense en Islande qu’en Europe du fait de l’obscurité dans laquelle ce vaste pays si peu peuplé est plongé une grande partie de l’année. Il y a encore un peu plus d’un siècle, il n’y avait pas vraiment de villes en Islande : les gens vivaient en petits groupes, et cela a favorisé l’émergence de mythes et légendes liées à des mondes cachés situés dans les hautes terres d’Islande où, autrefois, personne ne se rendait. Oui, l’Islande est un mystère. Mais pas les Islandais !

Si l’Islande est contrastée, ce qu’il s’y passe l’est tout autant au XVIIe siècle, entre d’un côté la culture représentée en grande partie par le clergé et de l’autre l’obscurantisme et le dogmatisme, entre le savoir et le pouvoir, incarné par le bailli Ari Magnússon. L’instrument du combat entre ces deux parties est la plume, la littérature, l’écrit, qui va faire éclater la vérité contre le mensonge. Le personnage de Jón l’Érudit va ainsi tout sacrifier pour écrire la vérité sur le massacre des Espagnols. Est-ce de votre part comme une déclaration d’amour vis-à-vis du pouvoir que peut représenter la littérature, la puissance de la plume contre l’épée ?  

Oui, bien sûr, c’est l’un des thèmes majeurs du livre. Mais dans le camp des littéraires, si j’ose dire, il y a deux types de personnages : d’un côté Jón l’Érudit, inflexible combattant de la vérité et aux valeurs non négociables, qui serait prêt à se sacrifier pour les défendre ; de l’autre Pétur, qui, d’une certaine manière, envie Jón pour son intransigeance et sa foi sans faille en la vérité. Pétur est un personnage plus complexe, plus proche de ce que doit être la littérature, c’est-à-dire que pour lui, et pour moi, l’essence même de la littérature ne réside pas dans l’énoncé de la vérité simple et pure. Elle peut abriter de multiples facettes. Et cela, Pétur le sait ; cela lui donne également de la force, car il sait qu’il doit travailler plus durement pour parvenir à tracer de ses mains sa propre route. Partir à la recherche de la connaissance de soi est une tâche beaucoup moins aisée que celle qui consiste à être sûr de détenir la vérité qu’on nous aurait servie sur un plateau. Et si cette quête est plus compliquée, c’est parce qu’elle ressemble davantage aux méandres du cœur de l’homme. Nous pouvons avoir, vous et moi, notre propre boussole morale, et notre vie suivre cette boussole et en appliquer les principes, mais nous sommes dans le même temps toujours pétris de doutes. Vous pouvez faire face à une situation qui ne correspond pas forcément à vos principes moraux mais cela ne signifie pas pour autant que cette situation est mauvaise en soi. La vérité consiste à considérer tous les aspects d’une question ; si vous ne vous y contraignez pas, alors vous trahissez la vérité que, pourtant, vous recherchez ! Pétur veut la servir et a mieux saisi que Jón l’Érudit cette nuance. Bien sûr, la plume est parfois plus forte que l’épée, c’est un mystère vieux comme le monde ; les mots, une fois couchés sur le papier et lus, ne peuvent plus être brûlés et disparaître. S’ils sont justes, ils pénètrent profondément dans l’esprit et restent gravés. C’est une évidence qu’ils constituent un très grave danger pour ceux qui détiennent le pouvoir et c’est justement cette lutte que je m’attache à dépeindre dans ce contexte.

Aurore boréale au-dessus d’un volcan en éruption © AP Photos

Le XVIIe siècle est aussi l’époque des grandes découvertes scientifiques dues à Copernic, Galilée, Tycho Brahe… qui poussent l’homme à se poser des questions sur sa place dans le monde. Pétur se demande ce qu’il va advenir si l’on voit soudainement ce que Dieu ne nous a pas permis de voir. Est-ce pour vous l’occasion de mettre en évidence l’hypocrisie d’un certain clergé qui veut maintenir l’homme dans le brouillard de l’ignorance ? On le voit ainsi avec le faux récit du révérend Reynir sur le massacre des Espagnols.

Oui, l’ignorance et les fausses informations vont de pair. Pétur vit une époque très intéressante, mais aussi très trouble et difficile où de grands bouleversements ont lieu. Il se rend soudainement compte que rien, au monde, n’est donné pour acquis ni certain. Et si rien n’est certain, tout est possible. Il oscille entre ces deux extrêmes, tout en luttant contre l’Église qui, à l’époque, tentait encore d’étouffer la connaissance, l’ennemie du pouvoir par excellence. Un exemple contemporain représentatif, c’est ce que fait Donald Trump : il sabre les universités et la science, car il sait que là se trouve un contrepouvoir efficace. La soif de connaissance et l’envie de poser des questions, voilà le plus grand ennemi de tout fasciste, de tout dictateur et de quiconque veut régner sans partage. Les gens qui posent des questions sont moins aisément dominables car leur esprit est plus indépendant. Et la littérature a un rôle à jouer dans cette autonomie de pensée.

Une dernière question sur votre style…

Il n’y a pas de style…

Et pourtant, vous en adoptez un particulier, fait de répétitions et d’anadiploses : « ce poing était comme un cri, ce poing était un tonnerre silencieux […] Et ils avaient détalé. Les lèvres pincées, les yeux écarquillés. Ils avaient détalé […] La puissance qui les propulsait […] et ils avaient couru. Ils avaient couru. […] L’un d’eux avait laissé échapper un cri. Un cri qui en libéra aussitôt d’autres […]. » Cela résonne comme une litanie ou un poème de l’Edda, car vous adoptez ce ton épique quand vous décrivez ce massacre, ce qui constitue peut-être le point culminant du récit.

Il faut d’abord être reconnaissant envers Éric Boury qui a si merveilleusement traduit et restitué le récit en français. Quant à moi, je dis souvent que mon style s’inspire de la musique, qui a un réel pouvoir, une puissance sans égal. Regardons les sorciers et nécromanciens : quand ils veulent ressusciter les morts ou jeter un sort à une victime, ils s’adonnent à une invocation fondée sur un certain rythme répétitif, qui se répète encore et encore. J’essaye aussi, pour ma part, de déterrer ce qui est enfoui, et pour pouvoir restituer cet effort, j’ai recours à un certain rythme dans le langage, qui est comme de la musique. On peut appeler cela du Bach, du Max Richter, même du Nick Cave ; si vous écoutez attentivement Nick Cave, vous remarquez qu’il procède sans cesse à des répétitions, et il le fait de telle manière que vous avez envie de l’entendre encore et encore. Je pense que si l’on maîtrise cette technique, elle peut devenir littérairement extrêmement puissante.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Guillaume Narguet

 

Original version

 

Jón Kalman Stefánsson: “The only remedy for love is to write books about it”

In October 1615, Bailiff Ari Magnússon, the Danish Crown’s representative in Iceland, ordered the massacre and mutilation of 32 Spanish Basque whalers in the country’s northwest. This traumatic episode in Iceland’s history serves as the backdrop for Jón Kalman Stefánsson’s latest novel, Planets above the World’s Edge, published by Christian Bourgois. The narrator, Pétur, a learned reverend newly appointed to the parish of Brúnisandur, tries by every means to prevent the worst from happening. But Pétur is a tormented man, perpetually torn between his role as a spiritual guide to his flock and his carnal desires, between his friendship with the wealthy farmer Porvaldur and the love for his wife Helga that consumes him, between his desire to withdraw from the world and the courage required to confront the forces of darkness. “We are all bodies on the edge of the world, stretched between the earth that holds us and the sky that calls us.” This sentence from the novel is perhaps the one that best sums up the inner conflict Pétur endures. Planets above the World’s Edge is a dense work, written in a poetic, intense, and musical style—almost chanted—that unfolds both philosophical and theological reflections on the meaning of a man’s duty, his moral strength, and his responsibility. But this novel is also, and above all, a love story—tragic and luminous.

À Rebours: As we will see later, this is a novel that addresses many themes that resonate with our contemporary era (the truth of speech or its dissimulation, fake news, the power of literature, xenophobia, the reasons that can drive ordinary people to commit massacres, the reconciliation of politics, morality, faith, and humanity…). You have chosen one of the darkest chapters in Iceland’s history—namely, the massacre of Spanish (specifically Basque) fishermen in 1615, known as the Spánverjavigin—to highlight these themes. Why this event in particular? Is it because it is from the darkest periods of history that light can emerge, allowing us to better understand ourselves? 

Jón Kalman Stefánsson: I had vaguely heard about this story maybe thirty years ago, but I didn’t know any more than that—I knew practically nothing about it, because this dark chapter in our history had been kept hidden until then. One could even say that the Spánverjavigin has never been part of official Icelandic history. This is very strange, because it is a completely unique event, without any possible comparison, even in our contemporary era. It should be studied by all students in school. But since this runs counter to the image we Icelanders have always had of ourselves—an image we have forged of ourselves, without the help of our neighbors, whom we do not have since we are a very small nation, far from the world and isolated from everyone—we still consider ourselves innocent and have completely forgotten this inglorious episode. In our collective unconscious, we are incapable of committing atrocities; we are pure and innocent; we are the true victims and martyrs, and so on. This episode therefore did not fit into this mental construct. That is why it never found its place in our history textbooks. As recently as thirty years ago, one had to dig deep into the archives to find the slightest bit of information on the subject. Fortunately, things have changed over the past twenty years, and now it’s discussed more openly. When I finally read articles on the subject, I thought it would make an ideal subject for a novel—not because I wanted to write yet another murder story, but because I was genuinely wondering what had led to the commission of the irreparable and why we had remained silent for so long. So that, it seems to me, is the real starting point of the book.

This is also the first time you have ventured into Iceland’s distant past. As one might imagine, this must have required a different kind of research on your part. How did you prepare this book?

I had to consult numerous sources, including history books on the period and this specific event, as well as reports and letters from that time. I studied extensively the works of Jón Guðmundsson the Scholar, a character in my book who actually existed and who wrote a highly critical account of this massacre, to which he was fiercely opposed. I looked into the history of 17th-century Europe to provide context. This took me about six to eight months of research, which allowed me to immerse myself in that era so I could feel comfortable with it and recreate it accurately.

From the very beginning, the reader feels as though they are entering a labyrinth, both spatial (with a multitude of Icelandic place names) and temporal (the narrative is not chronological; it shifts back and forth between the present and the past to explain the narrator’s family history or his arrival in Brunisandur). There is also plenty of characters, hence the glossary at the end. It therefore takes some time to adjust, find one’s bearings, and make one’s way through the darkness. Do you think this dense composition is intended to highlight the novel’s mysterious aspect, where more questions are raised than answers are given?

The plot, with its various twists and turns, may seem complex and difficult to grasp at first glance because it unfolds very gradually. I think there are several reasons for this. First of all, Petur, the narrator, is well aware that his writing must confront the darkness and shed light on this dark episode in history, which is the most horrific thing he can imagine. He must not only recount it, but also try to understand how things came to this. He hesitates and lingers, both because he doesn’t want to confront it and because he’s gathering all his courage to plunge into the darkness. At the same time, he begins to reflect on the direction his life is taking, not to mention that the people around him are interfering with his writing. He then realizes that he cannot tell this story, understand humanity (both its dark and light sides), and confront the horror without knowing himself. The journey he takes through time thus also becomes an introspective journey, within himself and through himself. And to understand oneself, one must grasp the history of one’s country and one’s environment, for everything is connected and goes hand in hand. For my part, as a writer, I also have to take the time to unfold the story because I don’t know, as I write, where it will lead. The fact that the narrative’s scope is broad suits me perfectly. All my novels are like a long breath, much like a symphony. Petur and I are on the same wavelength in that regard.

The main character is Petur, a learned reverend who has just settled in Brunisandur. He is a man full of contrasts, caught in a constant dilemma between morality, faith, and aspiration, on the one hand, and purity and sexual desire, on the other, with “storms of desire piling embers around his head.” Wherever he goes, rumors precede him, and magic is never far away, as he is said to be a descendant of elves. Does this ambivalence between strength of character and weakness of the flesh, between certainties and doubts, make him the archetypal figure of man, in his greatness and his smallness?

That is indeed the case. Petur is a complex man, multifaceted and driven by many desires, especially carnal ones… From our modern perspective, it is simply a matter of common sense: we all have desires that we seek to satisfy, and there is nothing shameful about that. However, at that time, the Church and religion played much more prescriptive roles and were more deeply involved in daily life, its workings, and its rules. Christianity in particular has always fostered a very peculiar and strange relationship with desire and sex; from the very beginning, in the first century CE, the Church was closely tied to this, even though we do not know exactly what Jesus said on the matter, as nothing has been recorded in the Gospels. But for some reason, our relationship to sex and desire has become a major issue for Christianity, which has repressed it century after century. This is contradictory because without sex, there is no procreation, and therefore no life, and we are all beings filled with desire. Petur certainly is, and he must find a way to reconcile his status as a man of the Church with his attraction to the flesh. He feels he must control his desire, master it, but that doesn’t really make him happy, because his feelings are very strong, and if you control them—or even repress them—it means something is wrong. He judges himself very harshly and mortifies himself, partly because he carries the entire burden of Christianity on his shoulders, but also because he aspires to be a better man. And while he wants to control his emotions so that those around him and his flock will respect him by emphasizing his status as a learned and cultured man, he is also torn by many feelings—such as nostalgia, desire, and love—that bubble up within him. He is, therefore, a man steeped in contradictions.

One nevertheless feels a certain empathy toward him because he is human, all too human, as Nietzsche says; he is fallible. But at the same time, he wants to save the Spaniards at the risk of his own life and grant them a proper burial. There is a sacrificial, almost Christ-like dimension to him: he has made himself a sinner to bear the sins of the world.

That’s one way of looking at it, and it can certainly be viewed differently, though I’ll concede that there is a Christ-like quality to Petur—a willingness to sacrifice for the common good. But in my view, it’s really about being an honest person, and you don’t need Jesus to be one. It’s very important to remember that you can be extremely kind without the aid of religion. Despite all his flaws, Petur knows he won’t be able to look himself in the eye if he doesn’t rise to the occasion. That’s what courage is: knowing that something you’re about to do will hurt you, but going through with it anyway. In a way, he knows he will likely lose his position as reverend of Brunisandur, that the bishop will strip him of it in an effort to maintain harmony with the bailiff—representative of the Danish crown and perpetrator of the massacre of the Spaniards; it is difficult for him to admit it, but it is not a major problem for him. His real problem is the inner conflict he feels between his willingness to sacrifice himself and the consequences this will have for the people he loves: will they be sacrificed as well? In a way, it’s fairly easy to play the role of the kind and selfless person; anyone can demonstrate for human rights and an end to the war, but from there to sacrificing oneself for others, there is a difficult step to take, because if you follow through on your commitments, it means putting those you love deeply in a situation where they risk becoming unhappy or sad. What to do with this dilemma? It is the eternal conflict between fighting for one’s ideals and the common good and staying with one’s loved ones to protect them. It is rare for these two to go hand in hand. This conflict echoes throughout history. Take the example of France during the war: should you fight against the Germans? Yes, to defend the values of freedom, democracy, and so on. Then your eyes fall on your wife and young children, who are looking at you. If you don’t fight for your country, you betray yourself and you betray the future of this family that is waiting for your decision. But on the other hand, if you fight the darkness, you might end up killing and destroying not only the enemy’s families but your own as well. And in that case, darkness descends upon your own children. This choice is therefore never easy, and being brave and compassionate requires a certain strength of will. This is one of the novel’s major themes.

The female characters are very important, and there are two types: the intellectual woman and the sensual woman. The first is Dorothea (the illiterate yet educated servant who urges Petur to write and is almost like the chorus in ancient tragedies); she is also Kolbrun, who seduces Petur. The second is the mysterious Helga and the noble Katrin. All these women have strong personalities and reveal his flaws; can we say that they are to Petur what Virgil was to Dante—a guiding light in the darkness that surrounds him?

If we look at it this way, one could say that Dorothea embodies, in a sense, the working class and the uneducated. Perhaps this is where the difference lies between Icelandic cultural heritage, on the one hand, and European cultural heritage (primarily Italian or French), on the other. In Europe, everything hinges on the education one receives and the culture one inherits or acquires. And in the past, the elite did not mix with the common people; that may still be somewhat the case, for that matter. In Iceland, the elite practically never existed; it was minuscule. Educated people were like Petur; they lived among the common people. And our culture consisted mainly of poems and sagas. It was therefore also shared by people without “education” because it was an essentially oral tradition and transmission. If Dorothea embodies virtue, it is a virtue without formal education. She is a striking example of the fact that one does not need to be educated to be a cultured person or to possess literary sensibility. As such, she is the embodiment of the culture of the Icelandic people. But she is also a woman with a clear vision who helps Petur find his path. She is a crucial character for me. She agrees with him that he must fight for his ideals, and I think that without her, he wouldn’t succeed. But she also represents the realization that, whether you’re fighting against darkness, against fascism, or anything else—in any case, against a powerful force that wants to seize all power—it’s always difficult to do it alone. You always need someone by your side.

Love is, of course, one of the novel’s major themes. It is also marked by ambivalence: desire and death always go hand in hand; adultery is punishable by death, so loving is risky (“There are no loves more burning than forbidden loves”). It is also a prison, and Petur echoes Luther’s words: the feeling of love fills the heart so completely that the individual no longer exists anywhere but in love. For you, is love always accompanied by a dark side, like Eros and Thanatos?

Yes, love is a formidable force that has always been at the forefront of humanity’s concerns as a whole, which explains why it has been a tremendous catalyst for history, but also on an individual level. This refers to love in all its forms: desire, longing for love, betrayed love, and so on. It is a force so powerful that it can rob people of all logic, which is why this feeling can be so unsettling. We consider ourselves rational beings, but it is not reason that controls us; it is our feelings. This is why Saint Augustine, who has so strongly influenced our Western morality—more so than we realize—said he feared love, which he equated with sex and which made one forget God. If you are deeply in love with someone, you may be led to love them more than God; therein lies the danger for the Christian religion, the first of the sins. Love intrigues me because it follows no rules and imposes itself on you; it doesn’t ask your opinion, whether you’re satisfied with your life, whether you’re happy, or whether you want to receive love. It is like a comet that strikes you head-on and leaves you completely defenseless. We are supposed to control our own faith, but we do not, and for me, love is precisely what proves that we do not control it. It is the most beautiful thing we have, but also the most terrible. The only remedy is to write books about it.

Before the massacre of the Spaniards, Helga asks Petur to cut her long blonde hair, so she can go unnoticed and find her husband among the soldiers tasked with killing the fishermen. In medieval symbolism, long hair is synonymous with temptation—Eve’s, for example. Yet here, it is Petur—that is, Adam—who is the tempter, since Helga compares him to Satan and asks whether the Lord might have placed the Evil One within him to test his strength. You thus invert the symbolism. What is your interpretation?

I don’t think he’s a seducer or a tempter; he’s simply in love with her. However, Helga already has a husband, whom she also loves, but who has left the marital home. She is a woman with unfulfilled feelings and desires. Indeed, since her husband is gay, it’s clear that their love life isn’t very exciting. So she develops her own fantasies. She knows that Petur loves her, but she faces a dilemma: she can’t sleep with him because that would betray the love she has for her husband. If she gives in to Petur, it would be like admitting that they could be together, so it’s an inextricable situation for everyone. Symbolism in literature is a very interesting theme. For my part, I hardly ever use it in this book. But the beauty of literature lies in the fact that you can detect symbols where I, the author, do not see any. Your interpretation is therefore entirely valid. I may not agree with you, but that is merely my point of view, which is just as valid as yours. So you are entirely free to read something symbolic into it.

Iceland is also a land of contrasts, a land of ice and fire, between deadly winter storms and blinding summer days, between a sea of ice which spells disaster and relaxing hot springs. It is also a land where the slowness and immutability of things, such as the mountains, stand in contrast to the perpetual movement of major cities like Copenhagen. Is this how we should understand Iceland—as an elusive mystery?

In ancient times, Iceland was a true mystery due to its remoteness and near inaccessibility. Countless tales circulated throughout Europe about monsters and fantastical creatures said to inhabit Iceland. Icelanders were considered strange people. It’s a perfectly natural reaction: when faced with the unknown, with lands far away and very different from anything we’re used to, we make up stories—it goes without saying, it’s very human. But while Icelanders are just like everyone else (I’m sorry to have to point this out), their culture is indeed perhaps slightly different from classic European traditions and customs: we’re far from everything, we live in isolation, and we speak a language that no one understands. Until the 19th century, it was practically impossible to sail to Iceland from October through March, and this feeling that, for half the year, Iceland wasn’t part of the world, shaped our mindset. I think this can influence our culture, our way of seeing things, and the way we tell stories. This tradition of fantasy storytelling is perhaps even richer and more intense in Iceland than in Europe because of the darkness in which this vast, sparsely populated country is plunged for much of the year. Just over a century ago, there weren’t really any cities in Iceland: people lived in small groups, and this fostered the emergence of myths and legends linked to hidden worlds located in the Icelandic highlands where, in the past, no one ever ventured. Yes, Iceland is a mystery. But Icelanders are not!

If Iceland is full of contrasts, so too are the events unfolding there in the 17th century, between, on the one hand, the culture largely represented by the clergy and, on the other, obscurantism and dogmatism, between knowledge and power, embodied by the bailiff Ari Magnússon. The weapon in the battle between these two sides is the pen, literature, the written word, which will expose the truth against the lie. The character of Jon the Scholar will thus sacrifice everything to write the truth about the massacre of the Spaniards. Is this, on your part, a declaration of love for the power that literature can represent—the power of the pen against the sword? 

Yes, of course, that’s one of the book’s major themes. But among the literary types, if I may say so, there are two kinds of characters: on the one hand, Jón the Scholar, an unyielding champion of truth with non-negotiable values, who would be willing to sacrifice himself to defend them; on the other, Petur, who, in a way, envies Jón for his intransigence and his unwavering faith in the truth. Petur is a more complex character, closer to what literature should be—that is to say, for him, and for me, the very essence of literature does not lie in the statement of simple, pure truth. It can encompass many facets. And Petur knows this; it also gives him strength, for he knows he must work harder to carve out his own path with his own hands. Setting out in search of self-knowledge is a far less easy task than being certain of possessing the truth that has been handed to us on a silver platter. And if this quest is more complicated, it is because it more closely resembles the twists and turns of the human heart. You and I may have our own moral compass, and our lives may follow that compass and apply its principles, but at the same time, we are always plagued by doubts. You may face a situation that doesn’t necessarily align with your moral principles, but that doesn’t mean the situation is inherently bad. The truth lies in considering all aspects of an issue; if you don’t force yourself to do so, then you betray the very truth you’re seeking! Petur wants to serve it and has grasped this nuance better than Jón the Scholar. Of course, the pen is sometimes mightier than the sword; it is a mystery as old as time. Words, once put to paper and read, can no longer be burned and made to disappear. If they are true, they penetrate deeply into the mind and remain etched there. It is obvious that they pose a very serious danger to those in power, and it is precisely this struggle that I strive to portray in this context.

The 17th century was also the era of great scientific discoveries by Copernicus, Galileo, Tycho Brahe… which led people to question their place in the world. Petur wonders what will happen if we suddenly see what God has not allowed us to see. Is this an opportunity for you to highlight the hypocrisy of a certain clergy that wants to keep humanity shrouded in the fog of ignorance? We see this, for example, in Reverend Reynir’s false account of the massacre of the Spaniards.

Yes, ignorance and misinformation go hand in hand. Petur is living in a very interesting, but also very turbulent and difficult time, marked by major upheavals. He suddenly realizes that nothing in the world can be taken for granted or considered certain. And if nothing is certain, anything is possible. He oscillates between these two extremes, all while fighting against the Church, which, at the time, was still trying to stifle knowledge—the ultimate enemy of power. A representative contemporary example is what Donald Trump is doing: he is slashing funding for universities and science because he knows that this is where an effective counterforce lies. The thirst for knowledge and the desire to ask questions—these are the greatest enemies of every fascist, every dictator, and anyone who wants to rule unchallenged. People who ask questions are less easily dominated because their minds are more independent. And literature has a role to play in this autonomy of thought.

A last question about your style…

There is no style.

And yet, you adopt a distinctive style, characterized by repetitions and anadiplosis: “that fist was like a cry, that fist was a silent thunder […] And they had bolted. Lips pressed tight, eyes wide. They had bolted […] The power propelling them […] and they had run. They had run. […] One of them had let out a cry. A cry that immediately set off others. […]” This resonates like a litany or a poem from the Edda because you adopt this epic tone when you describe this massacre, maybe the climax of the book.

First, we must thank Éric Boury, who has so wonderfully translated and rendered the story into French. As for me, I often say that my style is inspired by music, which possesses a real power, a power without equal. Consider wizards and necromancers: when they want to resurrect the dead or cast a spell on a victim, they perform an incantation based on a certain repetitive rhythm, which is repeated over and over again. I, too, try to unearth what lies buried, and to convey that effort, I use a certain rhythm in language, which is like music. You could call it Bach, Max Richter, even Nick Cave; if you listen closely to Nick Cave, you’ll notice that he constantly repeats himself, and he does it in such a way that you want to hear it over and over again. I think that if you master this technique, it can become extremely powerful in literature.

[1] Le Spánverjavígin, aussi appelé « massacre des Espagnols », est le dernier massacre connu de l’histoire islandaise. En 1615, des chasseurs de baleine du Pays-Basque espagnol entrent en conflit et sont tués par des habitants des Vestfirðir, région du nord-ouest de l’Islande. À partir de 1616, les Basques sont considérés comme des criminels. Leurs navires sont alors complètement détruits, et comme convenu selon le Jónsbók, livre de loi islandais de 1281, il est décidé que la seule bonne chose à faire était d’« en tuer autant que possible ». Ce décret local n’est abrogé que le 22 avril 2015.

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