Rose Torrente : « Mon métier de grand couturier, c’est la création et la transmission »

Rose Torrente est l’une des dernières femmes grands couturiers, témoin d’une époque révolue, celle de la haute couture française à l’industrie et à la réputation rayonnante. Issue d’une famille juive qui a souffert de la guerre et de l’Occupation, orpheline de père, Rose Torrente, qui s’appelle alors Rose Lapidus, travaille pour son frère Ted, qui lui enseigne les arcanes du métier de couturier. Elle s’émancipe dans les années 60 en créant Torrente, sa propre maison de couture qui deviendra très vite l’un des grands noms de la haute couture française. Renommée, gloire et clientèle prestigieuse apparaissent, de même que les premiers ennuis : la rivalité avec Ted, les jalousies de grands couturiers qui lui reprochent sa mode « portable » et « commerciale », les pièges tendus par la Chambre syndicale de haute couture et par la presse…  Dans ses mémoires Haute-Couture, mon siècle de mode, publiés aux éditions Fayard, Rose Torrente évoque les coulisses de ce monde impitoyable.      

Haute-Couture (Grand format - Broché 2026), de Rose Torrente | Éditions Fayard

À Rebours : En lisant vos mémoires, le lecteur a l’impression d’évoluer dans un rêve. En effet, en dépit de quelques repères temporels (la guerre, les années 60 et les Trente Glorieuses, l’élection de Mitterrand, etc.), il y a assez peu de dates et les grands moments de votre vie, qu’ils soient dramatiques ou heureux, s’enchaînent, comme des réminiscences. Vous parlez aussi de votre maison de campagne qui ressemble à celle de Blanche-Neige et vous précisez que votre inspiration vous vient en rêve. Est-ce cette impression que vous vouliez donner au lecteur et avez-vous vécu votre vie comme un rêve ? 

Rose Torrente : Je n’ai pas écrit ce livre pour qu’il soit publié. Je voulais, au départ, le léguer à ma famille. J’ai onze petits-enfants à qui je raconte, à chaque fois que je les vois, des bribes de ma vie (mes enfants, eux, l’ont tellement entendue qu’ils ne m’écoutent plus depuis longtemps). J’ai donc pris un stylo, un bloc de papier et j’ai commencé à écrire comme cela, au fil de la plume, à partir de mes souvenirs les plus lointains. C’est une démarche qui m’a fait du bien car je me suis rendu compte que je n’ai jamais été malheureuse. Certaines périodes de ma vie pourraient faire pleurer dans les chaumières mais ce n’est pas dans cet état d’esprit que j’ai voulu rédiger ces mémoires. Dans mon enfance, j’étais la petite fille maigre, pas bien belle, celle qu’on ne voyait pas, qui était incolore. Mon père, qui était fou de moi, a tout fait pour que je prenne des forces et que je profite de la vie car j’étais née rachitique et il nourrissait des inquiétudes à mon égard. Pour ce faire, mes parents m’ont envoyé, dès ma petite enfance, à la campagne vivre à la ferme chez des tuteurs, pour que je prenne le grand air. Ce n’était pas pour autant une exclusion. Les paysans qui me prenaient en charge étaient de braves gens qui vivaient simplement mais je restais l’étrangère, celle qui leur permettait d’obtenir un petit revenu supplémentaire. Ils me considéraient gentiment mais à leur façon. Retranscrite dans un livre, cette expérience pourrait paraître difficile, mais je me pliais tout simplement à ces moments-là, même si personne ne m’a appris à nouer mes lacets par exemple. Ma mère, qui avait eu ses deux premiers fils très jeunes, ne pouvait pas vraiment s’occuper de moi : à cette époque, elle était fatiguée à cause d’ennuis de santé (elle avait eu une phlébite, on lui avait enlevé un rein, etc.), et pourtant, elle allait tous les jours au lavoir battre le linge. Cette situation l’arrangeait donc plutôt. C’est donc dans cet état d’esprit, comme une restitution d’une histoire familiale, que j’ai commencé à écrire.

Il semble y avoir deux grandes périodes dans votre vie : la première est celle d’une grande solitude (et le premier chapitre s’intitule d’ailleurs « Abandon »). En effet, durant votre enfance, vous êtes élevée dans des familles d’accueil à la campagne pour raisons de santé ; vous êtes envoyée au sanatorium puis chez les sœurs pendant la guerre ; votre mère est assez éloignée de vous et ne s’intéresse pas à la mode ; même durant les préparatifs de votre mariage, vous êtes livrée à vous-même. Puis, à partir de votre mariage, la solitude laisse place à la fidélité : votre mari vous soutient dans la création de Torrente et dans les épreuves, vous pouvez compter sur votre équipe, vos employés, vos ouvrières, votre avocat. Diriez-vous que solitude et fidélité ont été les deux facettes de votre vie et de votre carrière ?  Rose Torrente-Mett - Fashion Designer | Designers | The FMD

Je n’ai jamais rencontré quelqu’un exprimer cela de manière aussi claire que vous. C’est exactement cela. Si je prends l’exemple de mon mariage que vous avez mentionné, personne ne s’y est intéressé. Je m’étais fait confectionner, par les équipes de mon frère [Ted Lapidus], un joli petit ensemble gris en flanelle avec un manteau ample, col claudine et petits boutons, j’ai pris le métro depuis la rue Trousseau, je suis allée chez le coiffeur aux Champs-Elysées, puis dans une boutique m’acheter un béret et des gants blancs, et enfin je me suis rendue seule dans la mairie du XIe arrondissement, où tout le monde m’attendait, comme s’il était normal que j’arrive seule à mon mariage. C’était inédit. Et c’est pour mon mariage religieux que j’ai dessiné ma toute première robe : j’avais commandé de la dentelle, un fond, du tulle… Au passage, en ce qui concerne la dentelle, il n’y a pas de piqûre à la machine, tout est réincrusté, il n’y a aucune couture. J’ai donc réalisé ma robe sur un mannequin de bois car je voulais m’étonner le jour de mon mariage. Et personne ne m’a demandé de voir la robe avant la cérémonie, à tel point que mon amie Jocelyne de Thiers s’est rendu compte que je n’avais rien prévu pour le voile ; elle a alors couru chez Balmain m’acheter trois rangs de perles et un peu de tulle. De plus, comme je n’avais jamais essayé ma robe, j’ai remarqué que j’avais oublié la fermeture Eclair dans le dos ! Il a fallu la coudre sur moi… C’est un exemple incroyable, je n’ai jamais vu un mariage se dérouler de cette façon.

La maison Torrente, c’est d’abord une affaire de famille : votre père était tailleur, votre frère Ted grand couturier, votre mari confectionneur (comme son père d’ailleurs) ; enfin, votre neveu Olivier est lui-même créateur de mode. On peut dire que la famille a occupé une place prépondérante dans votre vie, après celle qu’occupe votre passion pour la création. Vous en parlez beaucoup mais en même temps, avec pudeur, qu’il s’agisse du pardon à Ted sur son lit de mort, des difficultés rencontrées par Olivier, etc. La famille a-t-elle été la grande histoire de votre vie ?

Lapidus, c’est une saga, nous étions très liés. Nous habitions, dans notre jeunesse, tous ensemble rue Trousseau : mes deux frères, ma sœur (que j’ai élevée) et moi-même. Avec mes frères, nous étions très proches. Il est vrai que j’ai pardonné à Ted sur son lit de mort ; il ne s’est pas rendu compte de sa méchanceté à mon égard. Mais c’est lui qui m’a construite, il m’a tout appris. Je n’ai pas eu conscience de devenir artiste, c’est venu machinalement, alors que je dessinais des modèles pour mon mari qui les vendait par milliers (il est devenu, grâce à cela, premier fabricant français à l’exportation pour l’Allemagne et la Suisse ; il y avait la queue pour passer commande chez Jean Mett). Je ne peux pas dire que je suis une artiste, et pourtant, j’ai créé toute ma vie…

Les premières pages de votre livre sont consacrées à la guerre, à l’Occupation, à la peur de la dénonciation et aux drames. Votre famille étant juive, vous étiez les premières cibles des nazis. Vous franchissez la ligne de démarcation et vous vous réfugiez avec votre famille dans le sud, et à Marseille dans un premier temps. Dans quelle mesure le traumatisme de la guerre a-t-il été une expérience pour vous ? Cela a-t-il forgé votre caractère ?

Non, j’ai complètement occulté cette partie de ma vie, même si je la raconte. Quand je suis arrivée à Marseille, on a appris que j’avais un voile au poumon. On m’a alors envoyée dans un sanatorium à Chamonix où je suis restée neuf mois, seule. Pour une petite fille de dix ans, c’est une expérience très difficile. Cela m’a davantage marquée. Mais en ce qui concerne la guerre, même si je l’ai vécue et bien que je me souvienne de tout, elle ne m’a jamais traumatisée. Dans ma façon de vivre, je préfère toujours voir le verre à moitié plein. J’ai une joie de vivre formidable, alors que je vais bientôt avoir 94 ans. J’apprends tous les jours quelque chose de la vie.

Votre père a été raflé puis déporté à Auschwitz et assassiné. Votre force de caractère et de volonté, qui caractérise votre personnalité, notamment dans les épreuves que vous avez subies, ainsi que votre combat pour la liberté sont-ils comme une forme d’hommage à votre père ou de revanche sur la vie ?  Vous indiquez ainsi avoir « attendu [votre] père toute [votre] vie » et vous vous demandez « serais-je si heureuse aujourd’hui si, petite, mon cœur avait été moins gros ? »

Mon père, c’est un manque. Le fait de dire « papa » est formidable. Je n’ai pu le dire que jusqu’à l’âge de dix ans. J’étais sa fille favorite. Je me souviens encore de ce moment où il m’a récupérée du sanatorium pour m’emmener (en calèche !) une dizaine de jours à Menton, contempler les citrons et le ciel bleu. C’était une période heureuse. Je me souviens aussi qu’il m’a emmenée aussi à Pau, endroit où j’ai reçu ma première fessée pour avoir raflé tous les jouets d’un magasin en disant à la vendeuse que mes parents paieraient. Nous avions une relation très proche : il me serrait dans ses bras et j’étais alors son centre du monde.

Vous évoquez, dans des pages émouvantes et déchirantes, des tragédies, comme votre tentative de sauver votre tante de la police sous l’Occupation ou de l’impossibilité pour votre famille d’emmener avec elle des enfants juifs qui vous demandaient de fuir avec vous. Vous développez à la suite de cela une sensibilité, un sens de l’empathie et de combat contre l’injustice qui vous caractérise. On le voit par exemple, plus tard, quand vous embauchez un (faux) stagiaire qui est pauvre et a besoin d’argent. Comment cette sensibilité s’est-elle traduite dans votre vie et votre carrière ?

Ted Lapidus

C’est dans ma nature. Certes, d’un côté, je peux être moralisatrice (ma sœur me le reproche souvent), j’ai toujours tracé une ligne droite dans ma vie. J’aime les gens, j’ai horreur d’être seule et j’ai toujours envie de donner. C’est ce qui me définit. Effectivement, cela a pu me jouer des tours, comme cette histoire avec le stagiaire qui m’a prise par les sentiments en se faisant passer pour un pauvre étudiant alors qu’il était en réalité un journaliste. Il a profité de ma faiblesse, c’est ce que j’appelle un sale type. Je préparais ma collection, je me livrais aux essayages de robes, aux dernières retouches, etc. Quand on se consacre à cette activité, on veut que tout soit parfait, et il est très difficile de créer. On ne sait même plus, à force de travailler sur un modèle, si on l’apprécie ou non. Et c’est ce moment qu’il a choisi pour s’infiltrer dans les coulisses ; il en a profité pour prendre une photo de ma belle-mère, venue voir la collection de son fils, qui était assise seule, avec son petit chapeau en fourrure et son collier de perles, au milieu des chaises vides au nom des invités qui devaient être présents le lendemain. Il a pris cette photo pour la publier dans la presse avec l’intention de me nuire. La légende de la photo disait : « Voilà la clientèle de Mme Torrente ». Il a volé quelque chose d’intime. J’habillais Édith Cresson à l’époque, et elle m’a demandé : « mais qui est cette vermine qui a fait ça ? ».

Malgré les circonstances, il y a quand même des parenthèses enchantées pour vous, qui s’apparentent au bonheur : la beauté de Marseille et de la Provence, le séjour chez les sœurs. Vous y décrivez avec beaucoup d’humour votre communion réclamée par le curé pendant l’Occupation. Il semble que vous trouvez également dans l’humour, ce qui transparaît tout au long du livre (on peut également parler de la cérémonie de mariage durant laquelle votre mère et votre belle-mère se disputent ou des anecdotes dans votre atelier), une force qui vous permet de résister et de vous affirmer.

Je me trouvais tellement belle en robe de communion. Mes grands-parents sautaient au plafond à l’idée que je fasse ma communion alors que nous étions juifs. Quand le curé est arrivé, ils poussaient les hauts cris, comme si le diable allait entrer dans leur maison. Ma mère les a calmés car il ne fallait pas qu’on découvre que nous étions cachés. Le rire est formidable, c’est une force. L’humour, on l’a ou on ne l’a pas. Ma sœur n’a aucun humour, elle ne rit jamais, alors que celui de mon frère Bernard était extraordinaire. L’humour est une question de caractère.

Après la guerre, vous rouvrez la boutique familiale et l’atelier de tailleur. Vous récupérez contre toute attente les tissus que votre père avait dissimulés chez des connaissances, ce qui permet à votre famille de devenir les seuls tailleurs pour hommes de Paris après-guerre. Peut-on dire de votre vie et de votre carrière qu’elles ont été marquées du sceau du miracle ? Vous parlez ainsi bien plus tard du « miracle de la création » qui se produit à chaque collection.

Cette histoire de miracle est véridique. Ma mère n’était pas au courant que mon père avait caché ses tissus chez un ami boucher et ses louis d’or chez son frère à Chartres. Mon père habillait les voyous et les flics, il avait des tas d’amis. Il avait installé un poulailler dans ses deux ateliers et il affublait ses volatiles de noms de militaires allemands (un dindon se nommait Goering, par exemple). Il les regardait pendant des heures, il y en avait partout, c’était très drôle. C’est en quelque sorte ce qui a fait Ted Lapidus : disposant des tous ces tissus après la guerre, il s’est rendu au Club de Paris (à l’angle de l’avenue Matignon et du rond-point des Champs-Élysées) avec des échantillons et un centimètre et a dit à l’assistance qu’il pouvait faire des costumes à toutes les personnes présentes, qui se sont, bien sûr, jetées dessus. Les essayages se sont ensuite déroulés dans les ateliers de la rue de Charonne, puisque ma famille avait pu récupérer tous les salariés qui avaient travaillé pour mon père avant la guerre. Tous les gens importants d’alors sont venus : le directeur de France-Soir, etc. C’est à ce moment-là que Ted a décidé de louer un grand local rue Marbeuf et c’est là qu’il a lancé la marque Ted Lapidus. C’est le tissu qui l’a fait connaître, avant la création.

Le deuxième homme de votre vie après votre père, c’est en effet lui, votre frère Ted Lapidus. Vous vous mettez à son service corps et âme (vous parlez même de « soumission »), comme un moyen d’assouvir votre passion mais aussi de vous émanciper de la voie qu’on voulait tracer pour vous. Qu’est-ce que ces années au service de votre frère dans sa maison de couture vous ont apporté, en termes de formation, d’exigence, de créativité… ? Que vous a-t-il enseigné ?

Imaginez un arbre avec deux branches : l’une était Ted, l’autre c’était moi. Nous avions la même sève. Il m’a tout appris. Comme il était très érudit, il m’a parlé de philosophie, entre autres choses. J’aurais donné n’importe quoi pour lui. Il avait pour moi une tendresse certaine mais je suis rapidement devenue celle qui faisait tout : j’ouvrais l’atelier à 9h, en journée, les clients essayaient leur costume ; j’apportais les pièces essayées chez les apiéceurs, qui habitaient Belleville ; je me rendais ensuite à la gare du Nord porter les pantalons qui avaient été coupés pour que les culottiers arméniens puissent les terminer. Et je terminais à minuit. Pour Ted, j’étais indispensable. J’étais aussi son mannequin. Il était en effet très créatif : c’est lui qui a inventé la mode militaire, la saharienne, la mode androgyne, le smoking… En plus de cela, il avait un charme incroyable : à partir de 18h, on faisait salon, c’est comme cela que j’ai fait la connaissance de Roger Vadim et Brigitte Bardot, Gilbert Bécaud, les Compagnons de la chanson… On venait passer un moment rue Marbeuf, comme s’il s’agissait d’un salon. Je servais de mannequin, avec Annabel Buffet et la merveilleuse Capucine, alors que je n’étais pas tellement belle ni maquillée. Marc Dolnitz, le modiste, me disait : « Prends-toi pour Garbo et vas-y ! ». Ted me donnait également comme instructions de contraindre les mauvais payeurs à régler coûte que coûte. Je me souviens de Philippe Nicaud qui me disait : « Ton frère m’a dit que je paierais quand je voudrais. » C’était une façon de se faire offrir un costume. Mais je devais absolument l’obliger à me faire un chèque, autrement je devais crier « au voleur » sur le palier. J’étais terrorisée à l’idée que Ted ne soit pas content. Je lui étais indispensable, même s’il ne m’a jamais payée. Il me donnait un tailleur par an et une paire d’escarpins s’ils étaient usés… Et pourtant, j’en redemandais car travailler pour lui était extraordinaire.

Et pourtant, comme vous l’écrivez, « la Haute-Couture sera notre affaire de famille, de passion et de trahison. » Avec Ted, que vous décrivez comme un « monstre génial qui a une part de folie », il y a eu de la trahison ou, du moins, de la rivalité : il vous accapare, vous rabaisse, voire vous humilie, et vous met sans cesse des bâtons dans les roues, et plus encore quand vous aurez créé Torrente. Votre relation était-elle une histoire d’amour-haine ?

Il ne voulait surtout pas que je me sépare de lui, là est l’explication. Il souhaitait qu’on ouvre une boutique rue du faubourg Saint-Honoré. Et quand je me suis lancée dans l’aventure Torrente, il pensait que je ferais « du sous-Lapidus » et que je n’avais pas de talent. Mais il ne savait pas si j’avais du talent ou non, je ne lui avais rien dit des créations que j’imaginais quand il faisait des essayages sur moi. Je rêvais de ce que j’allais devenir sans le savoir. C’est davantage, de sa part, une histoire de possession déçue car je lui ai échappé.

Vous avez pris votre envol et créé Torrente en 1968. Vous indiquez que votre première petite collection a alors connu un succès immédiat, comment l’expliquez-vous ?

Il existait, à l’époque, la confection pure et simple (le fabricant de tissu les Trois Hirondelles, qui étaient un cran au-dessus), les couturières ou couturiers et les patrons papier qui permettaient de faire ses robes soi-même. Il n’y avait rien, après-guerre, en matière de haute couture. J’ai alors pris quatre stagiaires à la Chambre syndicale de la haute couture, je les ai installées autour d’une table de bridge et je fournissais à chacune une idée qu’elle devait travailler et approfondir. J’avais le savoir-faire, grâce à mon expérience chez Ted, et j’ai pu acquérir mon propre petit atelier. Comme mes stagiaires étaient très jeunes, elles avaient le sens de ce qui était à la mode chez les filles de leur âge. J’ai commencé avec deux vendeuses, et à la fin de l’année, j’en avais neuf et on faisait la queue pour pouvoir porter quelque chose de Torrente. C’est l’époque qui voulait cela. Et si je suis devenu grand couturier, c’est parce que Simone Baron, de France-Soir, qui était l’éminence grise de la mode, m’a invitée un soir à dîner, avec mon mari (lui qui détestait les mondanités, il a accepté l’invitation car on ne pouvait rien refuser à Simone Baron, qui faisait la pluie et le beau temps). Elle m’a alors expliqué que, puisque j’étais tellement à la mode, je ne pouvais que me démoder, car rien ne dure. Elle m’a conseillé de m’inscrire à la Chambre syndicale de haute couture car un nom en haute couture ne meurt jamais, ce qui est vrai. Autrement, ma marque se serait éteinte doucement à cause de la concurrence, ce qui est arrivée à de nombreuses boutiques contemporaines de la mienne. C’est donc ce que j’ai fait et j’y suis entrée en 1972.

Quelle est votre vision de la femme habillée par Torrente ? Vous dites ainsi qu’elle doit être ancrée dans le réel et que ce qu’elle porte doit être « portable ».

Pour moi, la femme Torrente est ultra-moderne. Elle n’est pas guindée, mais vivante. Elle porte une mode avec grand plaisir car elle sait qu’elle est belle avec. Une femme qui se sent belle fait toute la différence : son assurance est incroyable. Les femmes sont omniprésentes de nos jours, mais à notre époque, cette omniprésence n’existait pas. On vivait dans une époque masculine. Certes, avant moi, il y a eu Nina Ricci (mais sa mode était plus compliquée, plus travaillée) et Coco Chanel. Mais ma mode était plus accessible ; j’ai été par exemple la première à faire une robe ouverte, col boutonné, sur un bloomer. J’aimais que les gens se montrent, ils pouvaient boutonner s’ils le voulaient. Dans ce cadre, j’étais « imprudente » dans le sens où mes créations étaient un peu sexy, car je souhaitais que les femmes accrochent le regard.

Vous parliez de monde masculin. Avez-vous rencontré des difficultés, en raison du fait que vous étiez une femme ? Et avez-vous été précurseur en montrant le chemin à d’autres femmes grands couturiers ?

Je n’ai rencontré que des difficultés. Avant la Chambre syndicale, il n’y avait que des femmes dans le domaine de la mode (Madame Grès, Coco Chanel…). Puis, avec la Chambre, on a décrété que les hommes habillaient mieux les femmes. La gent masculine a pris le pouvoir, comme en cuisine d’ailleurs. À part Chanel, Madame Grès et Carven, aucune femme n’était entrée en haute couture. Et après moi, plus d’autre femme. L’accès y était très restreint et étriqué. Cette Chambre était une horreur… En plus, elle n’était peuplée que d’incompétents, qui ont tué la haute couture et le rayonnement français international. Personne ne me voulait et on souhaitait se débarrasser de moi, d’où le sale coup du faux stagiaire. Pierre-Yves Guillen, critique de mode sur France-Inter, voulait me rayer de la carte, raison pour laquelle je ne l’ai jamais invité à mes défilés. Il m’a démolie pendant quatre ans en disant que la mode Torrente était importable et lamentable.

Cette mode portable se distingue de la mode élitiste ou provocatrice de la haute couture. Est-ce pour cela que vous n’avez jamais été bien considérée, notamment par la presse, qui vous a toujours critiquée, même après votre intégration au sein de la Chambre syndicale de haute couture ?

Bien sûr. À la Chambre syndicale, on expliquait aux couturiers français qu’il fallait présenter des pièces qui ne se vendraient pas mais qui représenteraient l’image de leur nom. Cette « bonne idée » a poussé vingt-trois de mes confrères à déposer le bilan, car les contraintes étaient énormes. Dans le même temps, on invitait des créateurs étrangers, qui venaient avec leurs valises et leurs portants où ils exposaient les vêtements qu’ils avaient créés pour plaire aux femmes. Ils étaient célébrés par les journalistes. Quant à nous, en France, nous devions faire face à des contraintes terribles, et mes confrères présentaient des choses qui plaisaient à la presse mais qui ne se vendaient pas. Pour ma part, je considérais que si je devais passer 300 à 500 heures sur un modèle, c’était pour qu’il soit porté. On disait de moi que j’étais commerciale mais je faisais des robes que les femmes avaient envie de mettre. C’est pour cela que je n’étais pas considérée. Imaginez un livre qui ne se vende pas ou un film qui soit tellement exceptionnel que personne n’a envie de le regarder pendant deux heures. Ce serait impensable. La Chambre syndicale faisait tout à l’envers.

Comment décririez-vous les relations qui vous liaient aux autres grands couturiers ? Est-ce un milieu duquel vous vous êtes tenue le plus possible à l’écart ?

On se détestait tous… Alors que les couturiers italiens étaient dans l’entraide, presque comme des frères. Mais en France, nous étions frères ennemis. Tout le monde se jalousait et désirait voler le client célèbre de l’autre. D’une maison à l’autre, on savait ce qui se vendait et ce qui ne se vendait pas, on savait tout ce qui se passait chez le concurrent.

Vous avez très vite attiré des stars, qu’il s’agisse du show business, de la politique, etc. Comment expliquez-vous ce succès ?

J’avais un livre d’or sur lequel mes clients écrivaient leurs impressions. Et voici ce qu’a écrit Jeane Manson : « Je suis entrée pour un foulard bleu et j’en suis sortie avec une garde-robe. » C’était ça, ma mode : on entrait chez moi sans trop savoir ce qu’on voulait et on trouvait toujours chaussure à son pied. J’ai habillé Audrey Hepburn, que j’ai été très fière « d’emprunter » à Givenchy (elle se faisait appeler Mme Mel Ferrer), ainsi que toutes les femmes de politiques du monde et de France, qu’elles soient de droite ou de gauche. Elles se rendaient chez moi car elles y trouvaient toujours quelque chose. Et pourtant, je n’avais pas de budget publicitaire pour les attirer, elles venaient d’elles-mêmes, comme Mme Pastor qui est arrivée avec son mari Victor pour voir ce qu’il y aurait pour le mariage de leur fils.

Vous indiquez que la plus flamboyante de vos clientes était Raquel Welch, pour quelle raison ?

Défilé Torrente - photo 9
Défilé Torrente haute couture printemps-été 1993

Elle était très belle et sculpturale. En revanche, Marlene Dietrich est entrée avec son habilleuse, on ne pouvait pas l’accompagner dans la cabine. Elle était sèche et cassante. J’avais parlé de sa venue et de son achat d’un tailleur rose à une journaliste ; cette dernière l’a écrit dans un article et Dietrich l’a appris. Elle m’a alors appelée pour me dire : « Madame, quand je paye mes vêtements, je ne veux pas qu’on m’en parle. » Cela m’a donné une bonne leçon.

Qui dit mode dit défilé. Il y a un aspect théâtral dans le défilé : « Nous étions des délégations entières, et même des troupes de théâtre », avec les mannequins en guise d’actrices, les monteurs, les éclairagistes… Revendiquez-vous cet aspect théâtral ?

Complètement. Vous travaillez trois mois sur un modèle qui peut être tué par un mauvais choix de lumière ou de musique. Et moi, je ne voulais pas de ces mannequins de bois qui sont comme des cintres qui passent… Je voulais de vraies femmes, belles et qui donnent envie aux autres de leur ressembler. Je leur vendais du rêve. Et si je n’étais pas aimée de la presse française, j’étais en revanche adorée de la presse étrangère.

Vous écrivez que dans la haute couture, « la déraison y est raison ». Qu’entendez-vous par là ?

Il y a plusieurs raisons. D’abord, la haute couture brasse des sommes exorbitantes. Je préférais me payer un mannequin cher que de me payer moi-même. Comme je n’étais pas appréciée, les agences de mannequins déconseillaient à ces dernières de faire un détour par chez moi. Selon elles, cela ne pouvait que les desservir, par rapport à Dior, Saint Laurent, etc. Heureusement que j’ouvrais les collections, sinon je n’aurais eu personne. J’étais la mal-aimée de la création française, c’est là aussi que se trouve la déraison. Je savais que ma mode était belle mais je savais aussi qu’on allait m’assassiner à chaque présentation de collection.

Que signifie l’élégance pour vous ? Vous l’apparentez par exemple à « une armure ».

Un vêtement est élégant quand sa classe saute aux yeux. Et tout part des épaules, du haut du corps, qui est la structure de départ du vêtement. La ligne doit suivre. Si j’ai habillé toutes les ambassadrices, c’est parce que ma mode avait une élégance naturelle, elle était bien découpée et bien construite. Même dans le flou le plus déjanté, il faut une construction.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez mené le combat contre le jeans, cette « peste bleue » ?

Le jeans a tué tous les couturiers. La mode et le chic français, c’était le petit manteau assorti à la robe en-dessous, avec les collants, les petites chaussures… On parlait de l’élégance de la femme française et parisienne, qui se distinguait. La mode racontait le raffinement français. Est arrivé ensuite le jeans, accompagné des bottes François Villon, des chemisiers Saint Laurent, avec les colliers de perles qui dégringolaient sur ces longues blouses. Les femmes ne portaient plus que ça, de la secrétaire à la femme ministre. Elles se sont toutes converties au jeans. Puis on a eu la mode du jeans troué et sale, ce qui est épouvantable.

Françoise Hardy - photo 1
Françoise Hardy au défilé Torrente haute couture printemps-été 1979

Vous avez « investi » le monde de la politique en habillant Danielle Mitterrand, à partie de 1981. Cette proximité, alors que vous n’étiez même pas de gauche, vous a attiré des inimitiés et des jalousies. Rétrospectivement, regrettez-vous de vous être approchée trop près de la politique ?  

On m’a reproché cela des deux côtés : des femmes de droite m’ont quittée car j’habillais des femmes de gauche, et vice versa. J’ai connu un trou d’air en 1981. Mes clientes de droite me boycottaient car j’habillais l’épouse de Mitterrand. La grande différence entre les femmes de droite et les femmes de gauche, c’est que les premières payaient ; les secondes « empruntaient » … Mais s’il n’y avait pas eu la politique, on m’aurait retiré mon statut de grand couturier. La Chambre syndicale, qui représentait le monde pourri et frelaté de la haute couture, a monté un dossier de toutes pièces contre moi. Je m’apprêtais à présenter ma collection, que j’avais presque achevée et qui avait coûté plusieurs millions, quand, quelques jours avant le défilé, la Chambre m’annonce que je n’en faisais plus partie, sans que je sache pourquoi car les statuts prévoyaient qu’on ne pouvait pas demander les raisons pour lesquelles on était radié du syndicat. Si je n’avais pas rapporté cette histoire à plusieurs politiques, qui faisaient partie de mes clients, je n’aurais rien pu faire et je n’aurais pas pu payer mes ouvrières. Ils ont sollicité le ministère de l’Industrie et ont consulté le dossier, qui s’est avéré être un faux. On me reprochait de ne pas avoir communiqué le nombre de mes ouvrières, de ne pas avoir organisé suffisamment de défilés, de ne pas avoir de salon suffisamment renommé pour présenter mes collections. Sur chacun de ces points, j’ai répondu, à l’aide de mon livre de comptes, de mon livre d’or ; de plus, j’avais racheté les locaux de Knoll, je disposais du plus bel endroit de Paris avec un espace incroyable pour présenter mes collections : une architecture sublime, un ascenseur de verre…. C’était certainement, à ce moment-là, la plus belle maison. La Chambre s’est excusée de cette « erreur » en disant que si je ne faisais plus que du prêt-à-porter, je vendrais bien plus… Ils ont dû me réhabiliter. Mais pour revenir à la politique, elle avait aussi ses mauvais côtés. J’avais ainsi proposé à Danielle Mitterrand de lui offrir tout le prêt-à-porter qu’elle voulait, car elle était l’image de la maison Torrente, on lui devait des compensations. Mais en ce qui concernait les vêtements de haute couture, je souhaitais les conserver dans un musée pour montrer comment s’habillait la femme d’un président. Après les deux septennats, j’ai envoyé une estafette à l’Elysée chercher les robes et Danielle Mitterrand m’a alors écrit un mot : « Madame, je vous ai tout rendu. » Il y a donc des robes, pour un total de trois millions de francs, qui n’ont jamais été présentées au musée et qui ont disparu.

Vous évoquez l’ouverture de nombreuses boutiques à l’international, à partir des années 80 (80 au Japon, par exemple). La moitié de votre chiffre d’affaires est alors réalisé à l’international. Comment expliquer ce succès ?

Mon manque de succès en France était compensé par mon succès à l’étranger. Les télévisions étrangères ont assuré ma renommée, en faisant la publicité de ma mode « portable », ce qui m’a permis d’être la première à ouvrir des boutiques en Chine, à Shanghai.

Vous avez déménagé du Faubourg Saint-Honoré au 60 avenue Montaigne puis au rond-point des Champs-Élysées, ce qui a signifié un changement de clientèle. Quelle était cette nouvelle clientèle et avez-vous redéfini vos collections et ses critères ?Une icône de toujours: Rose Torrente et la place des femmes grands couturiers - 100 % création - RFI

Les plus belles années de haute couture de Torrente se sont déroulées quand nous étions avenue Montaigne. J’étais au 60, où se trouve actuellement Gucci. J’avais racheté les locaux d’une banque, tout était noir, et j’ai repeint intégralement en blanc. Et c’est à cette occasion que j’ai vu arriver une clientèle internationale que je ne connaissais pas : des femmes en survêtement qui descendaient de l’hôtel Plaza en face… C’était une clientèle formidable, qui a fait la gloire de Torrente. Mais comme j’avais un bail précaire, j’ai dû déménager quelques numéros plus loin, et j’ai perdu la belle exposition que j’avais, et par conséquent presque toute ma clientèle, puisque nous étions dans une rue sans aucun passage. C’était le moment le plus compliqué de ma vie et c’est là que j’ai décidé d’arrêter de représenter personnellement Torrente. Mais je n’ai pas pour autant déposé le bilan, contrairement à mes confrères comme Ungaro, Scherrer, Lacroix…

Vous avez pensé à l’avenir de la mode par la formation des futurs couturiers en étant à l’initiative de la création de l’Institut français de la mode et vous avez œuvré pour le rapprochement entre industriels et stylistes. Si la mode française était, dans les années 70, une industrie florissante, comment voyez-vous maintenant son avenir ?

Il n’y a plus d’avenir. Les contraintes se sont amplifiées. Par exemple, il a été subitement décidé de supprimer les heures supplémentaires, ce qui a été mortel. Prenons une femme qui veut commander une robe pour son mariage : elle fait des essayages, puis revient quelques jours après, disons un lundi, mais elle aura maigri entre-temps car elle veut se faire belle pour la cérémonie ; il faut donc rétrécir la robe. Si on n’a plus le droit d’employer une ouvrière le jeudi soir en prévision du mariage qui aura lieu le samedi, comment faire pour coudre la robe ? Cela ne se fait pas en une heure, c’est de la haute couture… Je l’avais dit à Mme Jospin, qui m’avait répondu qu’elle avait parlé de ces heures supplémentaires à son boulanger et qu’en effet, c’était un peu compliqué… On interdit aux gens de travailler. Les usines étaient pleines en 1972, elles tournaient à plein régime. Comme je faisais aussi bien l’homme que la femme, j’avais un contrat avec Vestra (2 800 personnes…), avec Brummell (j’ai été numéro 1 avec Brummell pendant dix ans). Mais ces usines ont toutes fermé alors qu’elles étaient performantes, et cela concerne tous les secteurs : les lunettes à Oyonnax, les chaussures à Romans, le linge dans les Vosges…

Il y a quand même une note d’espoir puisqu’à la fin du livre, vous écrivez : « Aujourd’hui, je suis heureuse de le constater, les femmes et les hommes ont retrouvé le goût de s’habiller. »  

La mode se fait de nos jours chez Zara et c’est superbe. Elle marque un coup d’arrêt au jeans et redonne aux gens le goût de bien s’habiller. Cette mode nous arrive d’Espagne et de tous les pays du monde, sauf de la France, car il n’y a plus d’usines françaises pour produire.

Edith Cresson - photo 2
Édith Cresson au défilé Torrente printemps-été 1984

Votre livre s’achève sur une note mélancolique. Vous vous décrivez toute seule, dans une salle vide, « le rideau est tiré, les spectateurs sont partis, mais moi, j’ai envie de rester encore un peu. » Votre mari vous rejoint alors et vous partez vivre à Cannes. On évoquait plus haut la solitude et la fidélité. La boucle est donc bouclée.

J’ai eu un mari merveilleux qui a accepté d’être M. Torrente alors qu’il s’appelait Jean Mett. Par amour pour moi, il m’a laissée sur le devant de la scène faire ce que j’aimais. Il possédait un voilier et avait envie de naviguer. En s’installant à Cannes, il savait que nous irions tous les deux sur la mer et que ce serait un nouveau moment pour nous.

Votre vie a été parsemée de rencontres, quelle est celle qui vous a le plus marquée ?

C’est une très bonne question. Je crois que c’est Édith Cresson. Cette femme a eu un sort épouvantable, alors qu’elle était magnifique. Je l’ai habillée pour des événements aux États-Unis où elle représentait la France et l’industrie française. C’est grâce à elle que s’est créé l’IFM (Institut français de la mode), alors qu’elle était ministre de l’Industrie, en 1986. Elle a débloqué les fonds nécessaires pour ce projet que j’attendais depuis cinq ans et pour lequel j’ai tant travaillé. Elle a permis à la France de conserver son rayonnement. Aujourd’hui, on parle de cette école comme l’une des meilleures du monde. Et j’en suis fière, car mon métier, c’est la création et la transmission.

 

 

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